‹ Lorenzo, ou, Le ConscritChapitre 28 sur 56 · LA PAIX DE · texte numérisé non relu

LA PAIX DE

— Que peul-il en savoir, lui?

— El SI Lorenzu avait touché la question?

— Violeiitina, ne m'abuse pas au moment où je vais nourir.

Violentina lui prit la main et la serra tendrement ; son père entra avec l'abbé Gérard, s'approcha de sa tille, qui le regardait avec curiosité et lui dit :

— Allons, Marinetta, courage, reste à ton père et a celui que tu aimes tant.

— Mon père ! ... est -il vrai ?...

En disant ces mots, son visage devint rouge comme du feu et une sueur abondante s'échappa de tous ses porcs. Pendant que Violentina l'essuyait avec un linge blanc, la malade la regardait fixement, et il y avait tant de joie dans ses yeux , qu'elle paraissait ravie en esprit. Peu après survint le médecin qui, à la vue de cette forte transpiration, dit à Lamba :

— Marquis, rendons grâces à Dieu ! la crise est heureuse et complète ; votre fille est en voie de guérison.

Lamba était transporté de bonheur. Rentré dans son appartement, il prit son chapeau et alla sur-le-champ trouver Giano.

— Ami, lui dit-il, dès qu'il se vil près de lui, Marinetta doit deux fois la vie à Lorenzo ; elle lui appartient donc à juste titre, et il a plein droit sur elle, si vous consentez à ce qu'elle devienne votre fille. Vous savez que c'est mon unique enfant et que tout mon bien lui appartient; je vous l'offre sans aucune condition : parlez-en à Lorenzo, et ayez la bonté de me dire ce qu'il aura décidé.

Giano parla le même jour de cette proposition à son épouse et à son fils. Lorenzo se rendit chez Lamba avec son père, lui baisa la main en versant des larmes de reconnaissance, et lui dit combien il était heureux de pouvoir bientôt s'appeler son tendre el respectueux fils. L'état do

Marinetta continua à s'améliorer, et elle fut en peu de jours en pleine convalescence. Trois mois après sa guérison. Marinetta était l'épouse de Lorenzo.

XIIÎ. CONCLUSION.

Deux amis se trouvaient, le mois de mai dernier, au milieu du grand pont , qui unit le sommet du mont Albano à la cime de la colline d'Aricis, et contemplaient de celte hauteur énorme le parc du prince Chigi, épais et sombre massif de verdure emprisonné dans la vallée, comme dans le gouffre d'un profond abîme.Mls s'arrêtaient à admirer les grands arbres séculaires, qui s'élèvent en cet endroit avec leurs immenses chevelures éparses et entremêlées, confondant leurs bras gigantesques et formant une trame impénétrable avec leurs rameaux et leurs feuilles, qui s'étendent ça et la comme des pavillons de satin, où le vert, la plus charmante des couleurs, se nuance de mille teintes variées. Dans certains golfes et antres profonds, où s'enfonce le bois, c'est un vert sombre comme l'indigo et qui descend jusqu'à l'azur foncé; mais en s'élevanl, il se colore de tons plus clairs et plus variés, et finit par s'émailler en teintes légères, vives, brillantes et lustrées, qui réjouissent la vue et châtoyent au soleil comme des éclats d'émeraude et de saphiryCc parc, aperçu de cette hauteur, avec ses flots mouvants de verdure, offre un coup d'oeil plein de nouveauté, et l'on croit avoir sous les pieds une mer ondoyante, qui s'enfle et se creuse aux souilles du vent.

De cotte position , los deux amis regardaient tantôt les liauteiirs d'Albe, tantôt celles d'Aricie, et se disaient entre eux :

— Qui jamais eût osé s'imaginer, il y a dix ans , que l'on frandiirail ces es^paces aériens, comme l'aigle et le faucon, et que l'on courrait en carrosse h cette prodigieuse élévation? Combien de lois, se trouvant au tombeau des lloracesetdesCuriaces, au faîte de la pente albaine, neso disait-on pas, en voyant devant soi la coupole et les tours d'Aricie : « Ohl s il y avait un pont sur celte vallée pour unir ces deux rochers, que le trajet serait court, tandis qu'il faut maintenant s'échiner pour descendre cette pente et s'essouffler pour gravir la côte esccirpée qui fait face! »

— Assurément, dit l'un des interlocuteurs, il ne fallait rien moins que le cœur magnanime de Pie IX, pour concevoir cette pensée hardie, elle dévouement- palriofrique des deux frères Camille et Gaétan Jacobini pour l'effectuer. Un vaste massif de piliers en bas, soutenant trois rangées d'arches superposées, six au premier étage, douze au second, dix-huit au troisième : quand on considère, du fond de la vallée, cette immense construction qui du parc Cliigi s'élève jusqu'au niveau de la place d'Aricie, on est forcé de s'écrier avec stupeur : « Pour lancer ce pont à ces hauteurs, il a fallu l'audace romaine. »

— Aujourd'hui que le pont est construit, on passe ici tout à l'aise, et il suffit de quelques instants pour aller d'un sommet à l'autre, à travers les airs, sans courir aucun danger. Autrefois, pour descendre et monter, il fallait se fatiguer et s'exposer à de graves périls, risquer de briser sa voilure ou de tomber de cheval, de se blesser et même de se tuer, comme il est arrivé plus d'une fois.

Ainsi parlaient les deux amis.

Dans le chemin de la vie morale, comme dans les voya-

CuNCLL'.^ION. 197

ges sur cette terre^ il n'ost pas rare de rencontrer en face l'un de l'autre d'affreux précipices et des pentes âpres et escarpées, que l'ame ne peut descendre et remonter sans s exposer à de fréquents dangers de mort : tandis que, si l'on savait se tenir sur les hauteurs, en s'appuyant sur des fondements solides, on arriverait an but par une voie droite, courte et sûre. Mais plus profond est l'abîme qui sépare les deux sommets placés en regard l'un de l'autre, plus grand est l'effort de cœur et d'esprit que Ion doit faire pour jeter dans ce périlleux intervalle des constructions solides, de manière à pouvoir le franchir sans peine et sans danger.

Dans l'amour, il y a deux points qui tendent à s'unir; mais entre eux s'ouvrent bien souvent des abîmes, où vont s'engloutir ceux qui se hasardent à les traverser. Qui pourra niveler la route entre les amants, de manière que les deux cœurs puissent se rencontrer, sans danger de se précipiter dans le gouffre qui les sépare? 11 n'y a que la crainte de Dieu, qui puisse accomplir ce merveilleux ouvrage. La crainte de Dieu donne à l'ame la vertu de s'élever à l'amour pur, chaste, innocent, amour qui amène sans péril deux cœurs à se confondre, qui fait que deux amants effectuent sans broncher le passage difficile, en envisageant, d'un œil tranquille et serein, l'abîme qui s étend à leurs pieds. L'amour en soi est un sentiment noble et capable de grandes choses. Ceux qui aiment sentent en eux assez de force, pour vaincre les plus grands obstacles. Mais il faut élever ses vues, et mépriser les bassesses, qui germent le plus souvent aux pieds de ce sentiment si noble, bassesses dans lesquelles ont coutume de trébucher ceux qui ne marchent pas avec assez de circonspeciion. La crainte de Dieu est la voie sûre et le guide infaillible, et rien n'est plus capable de donner des ailes à l'ame, pour s'élever dans des régions sereines et main-

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tenir son vol au-dessus de tout ce qui pourrail la blesser ou la salir.

Ce préambule me dispense de toute autre raison que jo pourrais alléguer pour me justifier vis-à-vis de nos lecteurs d'avoir songé à traiter ce sujet si délicat dans la Cioilisa- Hon CalhoUque^ . Lorenzo a d'abord trouvé fort mauvais accueil auprès de beaucoup de braves gens.

— En voilà encore une! diraient ces braves gens. Mais où donc cet liomme a-t-il mis son jugement, de venir nous jeter à la face un petit roman d'amour? Ne sait-il donc pas que la Civilisation Catholique passe en des milliers de mains et tombe souvent dans celles do candides jeunes filles et d'innocents jeunes gens? Et cet imprudent nous fait promener en barque, conduits, a travers le golfe, par une demoiselle qui s'en va, pendant la nuit, naviguer seule et sans bruit, sous la caverne do

son amant, pour lui porter ses lettres et lui faire entendre m ses sou[)irs. Belle chose, en vérité! et bien digne d'un '•* homme comme vous et de l'objet élevé d'un recueil, qui Le cesse de nous crier tous les quinze jours : Dioerte a malo et f<ic Ixnmm, inrjuire paccm el persequere eam; fuyez le mal et faites le bien, cherchez la paix et suivez-en les traces.

— Vous avez vraiment frappé juste! I! nous fallait un peu d'amour, pour trouver un échantillon de gravité, de prudence, de délicatesse en rapport, avec votre âge, votre rang et votre condition! Oh! oui, vous êtes un petit liomme de sens et qui fait bien ses comptes • vous savez que les graves questions débattues dans la Cicilisation Catholique, n'intéressent que les hommes sérieux, absorbés dans leurs hauts emplois et dans de fortes études religieuses, scientifiques, politiques, économiques et sociales,

* (liviltù Catholic).

rONrrx'siON. <9D

les lellrt'S suivpntavfc plaisir les Revues que vous faites delà presse; la Chronique contemporaine salisfaii ceux qui aiment à connaître les nouvelles du monde : quels sont donc les lecteurs qui reslont à vos hisi. ires futiles, si c j n'est quelques femmes quelques jeunes filles, ou quelques adolescents qui ne sont pas encore lances dan; des études plus sérieuses? Que ces lecteurs vous fassent défaut et vous pourrez aller vous reposer ou bien continuer h bourrer la Civilisation Catholique de vos balivernes, comme les guenilles et autres objets sans valeur, quo l'on jette au panier aux chilTuns. Figurez-vous si les bonnes marions souffriront que leurs fillettes lisent des clioscs d'amour, apprennent à écrire aux amants et à perdre la paix et la naïve simplicité d'un cœur novice et pur ! Avouez de bonne foi que, cette fois-ci, vous vous ôtcs étrangement trompé.

— Messieurs, vous parlez en hommes sages que vous êtes; je m'incline devant vous, en vous remerciant de tout cœur de l'avertissement, et je vous promets de ma souvenir à l'occasion de tout ce que votre sollicitude pour mon bien a pu v»us inspirer. Et puisque je vous vois animés de si bonnes intentions envers mon insufiisanco, permettez, s'il vous plaît, que je vous parle, moi aussi, le cœur sur les lèvres, et que je vous expose les raisons qui m'ont déterminé à choisir un pareil sujet.

D'abord je conviens avec vous, qu'il n'est pas aisé da trail^r un sujet roulant sur l'amour, et qu'il ne faut pas s'y résoudre a la légère. Quelqu'un m'a donné sur ce point une leçon inattendue de sa part, et que je n'oublierai jamais. J'avais quatorze ou quinze ans, quand je m'approchai un jour d'une ménagerie, pour voir les bêtes féroces qu'on y montrait. La curiosité me conduisit devant la cage de fer, où était renfermé un lion à longue crinière la tète appuyée sur ses deux pattes étendues en avant. Le

lion paraissait dormir. J'eus la fantaisie, naturelle à mon âge, de lui prendre un poil de sa crinière, et j'avançai la main entre les barres pour le lui arracher. Aussitôt le lion ouvrit les yeux, desserra les mâchoires, se jeta contre les barres de sa prison, les saisit entre ses griffes et les secoua avec force en poussant un terrible rugissement. A la vue de ce mouvement, le gardien me cria :

— Jeune homme, avec le lion et avec l'amour on no joue pas.

Frappé d'horreur par cet élan soudain, j'avais fait un bond en arrière et je reçus en rougissant et en tremblant cet avertissement qui s'imprima profondément dans mon cœur.

Cet homme, sans s'en apercevoir, avait dit une grande vérité, et en la méditant, dans un âge plus mûr, je n'ai jamais cessé ds l'avoir présente à l'esprit. C'est assez dire que je n'aurais voulu jouer ni avec l'un ni avec l'autre. Si donc je me suis décidé à écrire sur Tamour, ce n'est pas la légèreté qui m'y a poussé, mais je l'ai fait pour des motifs que j'ai jugés graves, et dignes du haut et saint office d'écrivain que je professe. Mon caractère de prêtre ne ma pas arrèié ; au contraire, il m'a vivement excité a le faire, parce qu'il s'agissait d'une œuvre pleine d'uiiles enseignements et qui demande une grande expérience dans la pratique de la vie.

J'ai trouvé une autre raison en réfléchissant sur la nature du cœur humain. Il penche à l'amour, par uiio force qui lui est innée, et il est plus que rare, d'après lo cours ordinaire des choses, que la jeunesse arrive à lâgo du désenc'jiantement, sans avoir plus ou moins passé par les illusions du cœur. Le monde, qui entend si bien ses propres intérêts, philosophant à sa manière sur cette tendance naturelle de l'ame humaine, s'est entêté à ne voir d::ns !e thème de l'amour qu'une denrée toute mondaine.

c'est pourquoi il a voulu s'en assurer jusqu'à ce jour le monopole exclusif, et la vendre dans les réunions de jeunes gens, à des prix exorbitants, fidèle à la coutume qu'ont les monopoleurs de fermer la place à tout autre concurrent. Aussi expédie-t-il sa marchandise, par la l'orole et par l'écriture, sur toutes les foires et sur tous les marchés, abordant tous les coins du globe, pour y étaler les mille objets qui attirent les acheteurs. Il ne s'arrête pas là : comme c'est l'usage dans le quartier des juifs, il a ses facteurs et ses colporteurs, qui entrent dans toutes les maisons, dans tous les réduits, dans tous les lycées, dans les universités, dans les ateliers, dans les écoles des couturières, des brodeuses et des modistes, dans toutes les veillées et réunions des paysans, et jusque dans les forteresses, dans les ports de mer et sur les navires. Par le moyen de ses commis, le monde débite sa marchandise dans toutes ces réunions, en la portant souvent à des prix tellement ruineux que les piiuvres acheteurs demeurent sur le pavé, écorchés et dépouillés do tout.

Mais c'est surtout dans les théâtres et dans les livres do ses romanciers que le monde ouvre ses grands magasins et ses bazars. La malheureuse jeunesse y accourt, croyant y trouver un doux aliment à l'amour qui la brûle, et elio n'v rencontre que trouble, inquiétude, manies et fureur jtoignante, qui lajetie dans le délire et le désespoir. Quand on considère le déluge des livres d'amour qui inondent la terre,écrits dans toutes les langues et sur tous les tons, c'est une pensée capable de donner le vertige. Rien que les livres de chevalerie, les poèmes romanesques, les aventures des cours d'amour, les nouvelles, les chunts, les comédies, suffiraient pour remplir la plus vaste bibliothèque du monde.

Toutefois, les livres des anciens traitaient cotte passion

co>cLusi^:<.

d'une manière dangereuse, si vous voulez, mais Irès- (lifferente de ce qui se pratique de nos jours. Autrefois, l'amour était revêtu et orné de mille belles formes pleires d'aventures, de fictions, d'intrigues, de badinages, de soupirs, et trop souvent d'obscénités; mais aussi de courloisies, de proues?es, de beaux discours, de bons mots, de magnanimes entreprises et de grands actes de vertu, d'honneur et de vaillance. Fatigués et dégoûtés des anciens procédés, les modernes ont traité l'amour, en se conformant aux conditions du monde actuel, qui ne prend plus aucun plaisir aux doux et tendres sentiments des âmes passionnées, et qui appelle ces affections aimables et délicates des amours de bergers d'Arcadie. Nous ne croyons pas nous tromper, en déclarant catégoriquement qu'à l'heure qu'il est il n'y a plus d'amour.

Ajoutant qu'autrefois on mêlait à la peinture des amours déréglés des accidents, qui éveillaient parfois la compassion plutôt que l'horreur. On y voyait le contraste de la vertu avec le vice, l'ame en lutte avec l'entraînement de la passion, la faiblesse triomphante et la force vaincue, la raison subissant la loi du désir et protestant contre lui. Dans ces connilions le mal pouvait souvent l'emporter, mais il n'en inspirait pas moins une salutaire horreur. L'esprit était presque toujours effrayé des terribles abîmes où tombent et se précipitent parfois des âmes d'ailleurs nobles, pudiques et de bonne conscience.

Aujourd'hui, c'est tout le contraire qui arrive. Les romans qui nous inondent ne parlent plus dainour, mais d'un froid calcul où il s'agit d'emporter la forteresse avec une tactique infernale, en ouvrant résolument les parallèles de la tranchée, pour battre en brèche le boulevard le plus sûr et le mieux défendu. Et comme le vice est toujours repoussant de sa nature, les romanciers du jour mettent tout leur art à changer les rôles, et à substituer les noms

avec une adresse donl eux seuls ont le secret, en appelant vice la vertu et vertu le vice ; de telle sorte que, quand on a lu un de ces romans, on est porté à juger tout caprice comme étant permis, convenable, honorable, voire même saint, angélique , céleste. C'est ainsi qu'on voit sans cesse décorer des noms les plus vénérés et les plus augustes l'Iiéroïne du récit, au moment où elle va faillir à son devoir le plus sacré, en ne cessant de la nommer : Mon Ange, ma Vierge; belle comme la sainte Cécile de Raphaël, modeste comme la figure de l'Annonciation du Guercin, pure comme l'Immaculép de Guido : choses qui font frémir rien que d'y penser! Et cependant les romans de Balzac, de Georges Sand. de Victor Hugo, des Dumas, de Frédéric Soulié, de Paul De Kock, et ceux qui souillent assez souvent la Revue des Deux-Mondes^ sont tout plein-S de ces dcitications de Fadukère, et ils ne rougissent pas d'aller les étaler jusque dans les repaires publics du vice.

Ils ne s arrêtent pas à cette profanation des noms, qui ornent la religion de lEpoux des Vierges. Par une philosophie dont rougirait Epicure, ils raisonnent subtilement sur les plus coupables passions du cœur humain, les scrutent avec raffinement, les démêlent, et les éclairent d'une lumière vive et limpide, qui les rend éiliérées comme les émanations du soleil. Ils ont de celte façon élevé à la hauteur d'une métaphysique salanique les effets d'un sourire, d'un regard, d'un souffle, d'un mouvement de sourcil, d un pli sur le front. Le ton de la voix, l'ongle et rextrémité charnue des doigts, le tour de la main et du bras, la petitesse du pied, la couleur des cheveux, sont pour eux une précieuse occasion d'interminables recherches. Par leurs analyses minutieuses, ils arrivent à recueillir mille atomes de volupté, dont ils composent un consommé plus insaisissable que les quintessences cl la

lumière; mais qui contient plus de principes mortels que le plus subtil poison de la nature.

Dans un de ces romans publié il y a quelque temps, la philosophie du baiser est poussée si loin, on en analyse avec tant de détail la substance, les accidents, les élévations, les mystères, les harmonies, les expressions, les idées, les beautés, la splendeur et les manifestations transcendantes de tout ce qu'il y a de plus sublime, qu'il faudrait moins de pages au plus habile théologien, pour discourir sur la nature des pures intelligences angéliques. Notez d'ailleurs que le malencontreux écrivain se sert dans celle débauche d'esprit des termes les plus usités dans la science divine, en les détournant de leur sens pour dépeindre toutes ces sottises. Ainsi, pendant que l'écrivain chrétien épure avec sa chaste plume môme ce que l'on prend communément dans un sens mauvais, les voluptueux de nos jours salissent ce qui en soi serait innocent.

Cette philosophie diabolique pénètre et anime tous les romans qui nous viennent de léiranger, et elle ne se donne pas la peine de cacher qu'elle constitue une école de Satan. Au contraire, Satan est bien souvent mis en scène, enseignant, comme un maître, les plus perverses maximes d'immoralité, revêtues des plus belles couleurs de l'ascétique et de la mysticjue du plaisir, avec des inductions dont le but coupable est de prouver que les plus noirs délits contre l'honnêteté sont des vertus exquises et dignes des âmes nobles et délicates. L'honnête femme qui lit un de ces romans dans le silence de son cabinet, se sent faiblir devant cette dialectique sagace des passions les plus raffinées, qui bouleverse dans son esprit l'idée du bien et du mal, du juste et de l'injuste, du vrai et du faux, et d'ordinaire elle n'achève pas cette lecture sans que son cœur soit perverti : l'horreur du crime lui est ôtéo

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par cet apothéose qui le divinise à ses yeux, et le lui fait apparaître brillant d'une lumière céleste, qui se répand par torrents et inonde lame d'un cliaraie int;ppréciablc.

Ajoutez que ces romans joignent à la déification des plus sales et dégoûtantes ordures, mille autres forfaits et infamies, toujours ornés de beaux semblants, légitimant les homicides, les conjurations, l'irréligion, la trahison, le duel, le socialisme, le communisme, l'état sauvage, les serments et les perfidies des sociétés secrètes exaltées jusqu'à l'héroïsme. Et ne croyez pas, cher lecteur, que ces romans craignent de se montrer au public dans les villes d'Italie. Ils trouvent des traducteurs, qui ne rougissent pas de les faire passer dans notre langue, et ils s'impriment en tout format et en tout caractère enjolivés do mille manières pour séduire les yeux. On vous les vend à ■vil prix; on vous les prête pour deux sous par semame. vous les trouvez dans tous les cabinets de lecture, dans les bibliothèques des navires, dans les auberges, dans les salles d'attente des chemins de fer; et pour vous épargner la peine de les chercher on les traîne après vous dans les rues sur des brouettes, et vous pouvez choisir pour quelques centimes ceux que vous préférez. Beaucoup do ces mères, qui se font scrupule de laisser lire la Civilisa^ lion Catholique à leurs filles, lisent elles-mêmes ces romans, et les oublient bien souvent sur les tables, offrant ainsi à leurs filles l'occasion de les dévorer pendant qu'elles vont à la messe, à confesse ou en soirée. Si d'autres ne les trouvent pas chez leurs mères, elles les reçoivent en cachette de leurs frères, de leurs amies, de leurs camérières et même parfois de leurs maîtres do musique, de danse, de français et de calligraphie.

Voilà ce qui se passe et de quelle manière les romanciers modernes traitent l'amour, cette affection la plus vive et

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20 G f.o.NfLis;oN.

la plus douce du cœur humain, quand elle est tournée vers une tin noble et pure, et placée dans un objet digne d y correspondre. En présence de ces faits, nous avons cru pouvoir aborder celte matière dans la Civilisation Catholique sans nous écarter du but élevé que se propose ce recueil. Nous nous sommes longuement occupé de l'éducation en théorie et en pratique, et nous avons parlé de la nature du cœur, de la condilion, du caractère, des études des garçons comme dos filles; des lins et des moyens; des causes et des effets que ne doivent jamais perdre de vue ceux qui, par devoir ou par étal, doivent des soins particuliers à la jeunesse. Nous avons démonlré par des preuves frappantes que la plupart des jeunes filles, quand Dieu ne les appelle pas à embrasser l'état virginal, se destinent au mariage. Cela étant, nous avons cru bien faire de consacrer quelques pages à rappeler spécialement aux demoiselles que , quand elles s'engagent dans les liens de l'amour, elles doivent travailler à rendre leurs amants meilleurs.

N'allez pourtant pas croire que nous n'ay(jns pas aperçu la difficullé de renlre[)rise, et les précipnes, les gouffres et les abîmes qui s'ouvraient sous noire plume ; mais nous avions devant les yeux deux beaux cœurs, qui s'aimaient ardemment et de bon amour, nous voulions leur ménager une rencontre par des voies hautes et droites, sans les exposer aux périls du trajet. L'exemple du haut et solide pont d'Aricie nous encourageait. Nous avions vu Barlolmi sonder le terrain, mesurer la hauteur déplus de deux cents pieds et la longueur de plus de mille, triompher des difficultés et dresser le plan ; Camille Jacob^ni, ministre des travaux publics, tenir l'œil à cette étude et l'encourager; Gaétan, son frère, se charger de la grande entreprise, et pour faciliter cette construction et en diminuer la dépense, tirer les [liorres des rochers

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mêmes de celle montaijne, extraire la pouzzolane des sablières volcaniques des environs, fuire la chaux dans dos fours gigantesque avec les rochers calcaires des Lepim, peu distants de là; appeler des troupes d'extracteurs, de tailleurs de pierres, de maîtres maçons et de manœuvres : de sorte qu'en moins de huit ans et dans des temps trèsdifficiles, les piles avaient été jetées, les arches élevées, les ■voûtes achevées,les ailes tirées, les parapets conslruils. Outre ce grand ouvrage, la magnanimité de l'immortel Pie IX a fait jeter sur la même route doux autres ponls, pour unir deux autres collines, surmontant les mêmes diflirullés que Grégoire XVI avait rencontrées dans la construction du pont qui unit la colline du Val d"Or avec le Clivo de Vibio, vers Genzano: de manière que, sur un espace de moins de trois milles, quatre grands ponts lient les Albains avec le mont de la Cinzia Ericina.

Nous avons agi de même dans noire récit, en nous aidant de la noble nature du cœur de Marinetia pour vaincre les difficultés qui s'offraient à nous, et l'élever à la sublime hauteur que se proposait la piété de cette généreuse demoiselle. Disons à la gloire de l'Italie qu'il y a dans notre péninsule beaucoup déjeunes personnes dont Marinetta est le portrait fidèle, ou qui ne désespèrent pas d'arriver à lui ressembler.

Oh! combien de demoiselles rendent leurs amants meilleurs! Quand une jeune filh; est vivement aunée par un jeune homme, elle est maîtresse de son cœur, de son esprit, de ses actions, de ses inclinations et rien ne peut résister à ses désirs. L'œil de l'amante possède un empire si puissant qu'il n'est pas de force cai)able de lui résister ; le vœu qu'il exprime pénètre le canir de l'amant et lo tourne à son gré , le rayon qui s'en écli;ippe désarme toute (ierté et force le jeune homme le plus intrépide à baisser 1^'S regards en sa présence. Si donc la jeune personne est.

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jiure et pieuse, et si elle désire le vrai bien de son amant, «lu'elle fasse usage de son pouvoir et s'attache à vaincre tous les obstacles. Elle sera infailliblement nbéie, quelque (iifliciles que soient ses ordres, quelque dure que puisse en paraître lexécution ; l'amour les rend aisés, l'amour les adoucit, l'amour les rend suaves. Il faut que les honnêtes jeunes filles connaissent leur pouvoir et qu'elles jipprennent à le consacrer au service du bien, comme tant d'autres femmes légères et bizarres se prévalent do leurs attraits pour fasciner leurs malheureux amants et ijur faire commettre d'inexprimables folies.

Môme en dehors des lois de Tamour, la femme tient (le Dieu et de la nature un tel pouvoir sur l'homme, qu'il lui faut son intervention, dans bien des cas, pour accomplir des choï^es qu'il ne ferait pas sans elle. Toutes les nations policées de l'Europe savent aujourd'hui que c'est par l'influence de la femme que la chevalerie du moyencige a tant contribué à polir les mœurs de ce temps, à tempérer les emportements , à adoucir les usages de la lyrannique cruauté des lois. D'après les galants statuts de la Chevalerie, la femme était considérée comme l'arbitre des chevaliers, qui juraient de la protéger et de la défendre contre la prépotence du plus fort, et cette institution dompta la férocité de ces temps rudes et grossiers et les amena à des mœurs plus douces. Sans doute, il r.rriva souvent que les chevaliers, en violation des statuts de la Chevalerie chrétienne, poussèrent la protection de ia femme jusqu'à une sorte d'idolâtrie, mais il n'en est pas moins vrai que la femme fit toujours usage de son empire pour le bien universel. C'est amsi que les coins d'amour, les joûîes, les tournois, les coulcuis et les devises de la dame, données et reçues comme signe d'honneur et gage de doux servage, faisaient pénétrer la douceur et la couitoisie dans le cœur-des fiers chevaliers.

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Mais, pour parler d'un objet plus élevé et plus saint, nous voyons en France tout ce que peut la douce puissance de la femme sur l'esprit généreux et héroïque des français. En cfTet les évêques nous assurent, et c'est le bruit général, que c'est à la magnanime im[iu!sion de la femme qu'il faut attribuer le zèle religieux qui se manifeste depuis quelques années dans cette valeureuse nation. Nous ne parlons pas seulement des religieuses qui étonnent le monde par leur apostolat dcnsles hôpitaux, dans les prisons, dans les cachots, dans les armées de terre et de mer, dans les instituts d'éducation et denseignement ; mais nous parlons des dames de haut rang et des femmes du peuple, qui s'efforcent, dans tout état et dans toute condition sociale, de promouvoiret de fortifier la foi et la piété dans les hommes sur lesquels elles exercent leur aimable empire : mais nous parlons de tant de demoiselles, qui usent dans la fleur de l'âge de tous les suaves et doux prestiges des agréments, des attraits, des manières gentilles pour ramener les libertins aux sentiers de la vertu et les mécréants à la religion, tâche sublime où elles obtiennent les conversions les plus inespérées.

La comtesse de la Rivière convertit à elle seule, étant encore demoiselle, le grand bourg d'Etiolés, et beaucoup de villages et hameaux des environs. Le bourg d'Etiolés, en 1800, avait été plongé par la révolution dans un tel état d'irréligion que tout y était païen; plus de prêtres, plus de baptêmes administrés aux enfants, plus de mariages chrétiens, plus d'enterrements faits en terre bénito sous les auspices de la croix. L'église avait été indignement profanée, les v^ses sacrés enlevés, les reliques des saints dispersées, leurs images détruites, les autels arrachés. Mademoiselle de la Rivière avait vingt-cinq ans. C'était une grande personne bien faite, d'un air avenant, et Ce manières franches et distinguées : elle parlait avec

Lil!U..\ZO. 1o*

210 CONCI.USTON.

grâce, la majesté se révélait dans sa démardie, la modestie se peignait sur sa figure, et toute sa personne offrait une noble contenance qui inspirait respect et amour à quiconque la voyait ou lui parlait, A ces qualités de corps et d'esprit si belles et si estimées, cette jeune personne joignait une grande pureté et candeur virginale, vivifiées par une profonde piété. Arrivée à Etioles auprès du comte de Noyau, elle sentit son cœur brûler du zèle et du désir d"aider ce peuple à sortir de rabîme d'incrédulité où il était tombé.

A cette époque, quelques pères français de la Foi venaient de rentrer d'Allemagne en France, et s'étaient voués à l'assistance des malades dans les vastes hôpitaux de Bicêtre et de la Salpèlrière. à Paris. Madame de Cicé, femme grande dans les choses de Dieu, demanda au père Varin de donner une mission à Etioles, et le pria d'en conférer avec mademoiselle de la Rivière. Dans l'enlrclien qu'il eut avec elle, elle lui dit :

— Père, il faut ici, avant tout, faire connaître Dieu, enseigner le catéchisme, baptiser et bénir les mariages.

— C'est vous qui ferez cela , mademoiselle, reprit le missionnaire, et je vous donne trois mois de temps.

Cela dit, il retourne à Paris. Aussitôt la jeune personne se mit à l'œuvre et fit si bien par sa bienveillance, sa douceur, sa force, sa beauté, sa dignité, sa prudence, son assiduité et sa persévérance, qu'elle parvint à amollir la dureté de ces cœurs, à réduire l'opposition des récalcitrants, à vaincre l'entêtement des obstinés, à cerner et renverser toutes les retraites où se retranchait l'incroyance. Les trois mois expirés, le missionnaire alla lui demander :

— Eh bien ! mademoiselle, puis-je me présenter avec espérance de fruit?

— Venez, au nom de Dieu, répondit-elle, le terrain est préparé.

COSCLOSIOX. 2 I J

— Combien en avez-vous baptises?

— Tous, excepté deux,

— Combien en avez-vous préparcs a la première communion?

— Tous, depuis douze jusqu'à vingl-qualre ans.

— Combien de mariages ont été bénis?

— Tous ceux qui ont été contractés depuis dix ans.

— N"est-il mort personne sans sacrenicnls?

— Je les ai toujours engagés à demander le prêtre . et Je le leur conduisais moi-même.

— Bien : mais il y a encore deux enfonls à baptiser!

— Oui, père. Que voulez-vous? ils ont pour pères deux endiablés, qui jurent de les exterminer plutôt qi;e de les faire baptiser.

— Mademoiselle, allez vite, et faites-vous promettre qu'ils les conduiront aux fonts du baptême.

— Père, il est nuit.

— N'importe, allez.

La demoiselle entra directement chez ces hommes, k'S regarda d'un regard plein de bonté, leur sourit d'un sourire angélique, tt leur dit :

— Oh ! oui, donne-moi ton fils à baptiser.

Sous ce regard céleste ces êtres féroces perdirent contenance, ils tremblèrent à l'enchantement de ce sourire, et ils répondirent avec douceur :

— Noble dame, nous et nos fils sommes à votre discrétion.

Une demi-heure après, la demoiselle était auprès du missionnaire et lui disait :

— Père, c'est fait.

La mission fut donnée; le spectacle de cette première communion fut digne du paradis; cette malheureuse population était si vivement touchée que, dans un endroit où peu auparavant l'on ne croyait [)as en DiCi,

l'on eiitondait m;iintenant chanter les louanges du Christ et de Marie, par ces mêmes bouches qui ne s'étaient ouvertes jusque-là que pour blasphémer. Mais ce qu'il y avait de plus admirable, c'était de voir une belle personne de vingt-cinq ans instruire dans la foi. préparer au ba[>l6me, à la confession et à la première communion, ces fillettes dissipées, et ces petits garçons dissolus, en les rendant doux, humbles, dociles, et en passant les fêtes au milieu de ces bambins pour les récréer, comme ferait une mère avec ses enfants. Ces petits êtres, en la voyant passer dans la rue, criaient :

— Oh! voilà la demoiselle qui nous bo|)tise !

La France abonde en pareils prodiges ; et les comtesses de la Rivière ne manquent pas non plus en Allemagne, en Suisse, en Savoie, en Espagne, ni dans notre Italie. Les ennemis de Dieu le savent bien. Ils en frémissent et déchargent leurs haines contre les instituts qui élèvent les jeunes demoiselles pour des œuvres si hautes. En Picmont, les Dames du Sacré-Cœur furent les premières à subir, en 1848, les colères et les fureurs de l'impiété. Les méchants voyaient que la fleur des jeunes filles nobles du royaume sorties de celte école, et entrées par le mariage dans les plus grandes et plus riches familles de la métropole, avaient, par l'exemple de leur piété, de leur douce et forte religion, de leur modestie dans le maintien et la 'oilette. amélioré grandement les usages, surtout dans les brillantes réunions des bals, des soirées et des banquets. Les deux très-pieuses reines Marie-Thérèse et Adtlaïde le proclamaient à la gloire de la Cour, et nous avons entendu de sages Dames plus âgées Tavouer, en nous disant hautement :

— Nos jeunes épouses donnent d'admirables leçons de contenance chrétienne.

El en CiTet, elles avaient formé la sainte conjuration do

coNft.nsioN. 2! 3

prTolIre au tlitâlre et fiux félos avoc la décence la pics réservée, loul en conservant l'élégance, la distinction et la beauté de tous les éléments qui composent la toilette d'une dame de haut rang ; et comme ces jeunes dames étaient les plus gracieuses , les plus spirituelles et les plus jomarquées dans les salons et les théâtres, elles donnaient le ton aux aulres, au grand profit de la pudeur. Jugez si le monde devait en vouloir à celles qui avaient été leurs inaîtresses ! et s'il eut ses raisons pour les chasser comme des maifaitrices, dans lespai^-e de quelques heures.

Si donc les jeunes per.->onnes ont tant de pouvoir pour conduire les hommes au bien, on peut, à plu.s forte raison, se figurer la puissance que la jeune personne aimée doit avoir sur l'esprit de son amnnt, et comprendre combien souvent se vérifie ce passage des livres saints : Jtistificalus est vir infidelis per mulierem fidelem. Après cela, il ne faut plus s'étonner que notre Marinetta ait travaillé avec tant d'ardeur et de discrétion à ramener Lo— rcnzo dans les sentiers de la vertu et de la foi, en saisis— sant l'heureuse occasion de l'amour brûlant qu'il lui portait. Nous avions grandement à cœur de rappeler aux. vierges chrétiennes le pouvoir ini)uï qui leur est départi, et noire désir était de les engager a l'exercer pour réformer l'esprit et le cœur de leurs époux. Ce dessein nous a paru assez important pour mériter le travail quo nous avons con&acré à ce court récit.

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