‹ Lorenzo, ou, Le ConscritChapitre 29 sur 56 · I. LE PUESP.YTÈflE · texte numérisé non relu

I. LE PUESP.YTÈflE

Dans un petit cabinet de vingt, pieds carrés, un homme clait assis sur un fauteuil de cuir devant une table de noyer. Cette table était garnie sur trois côtés d'une petite galerie ou balustrade à jour, contre laquelle se pressaient de nombreuses liasses de papier. Le long du mur, vis-àvis de la table, se dressait une console de bois qui portait une petite horloge à double usage de pendule et de réveille-malin. De chaque côté de ce piédestal, se trouvait une espèce d'armoire ou casier. Tous le^autres murs étaient garnis de rayons de livres, depuis le parquet jusqu'à la corniche du plafond. Les deux fenêtres de celte chambre ouvraient sur un petit jardin où croissaient en plates-bandes de jolies fleurs indigènes et étrangères; et, un peu plus loin, un bout de terre était réservé aux légumes ; ce petit potager était assez bien fourni et cultivé avec soin.

Celui qui parcourait un papier manuscrit était un prêtre, dont la physionomie accusait environ cinquante années. Il était plus petit que grand, replet, massif; ses traits étaient nobles, ouverts, affables ; ses joues vive-

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ment coloréep, comme les ont d'ordinaire les tempéraments sanguins; ses yeux, grauds et relevés, étaient les plus reposés et les plus sérieux qu'on pût voir ; et leur tranquille regard montrait combien l'esprit qui les animait était lucide, ordonné, mûr dans ses conseils et sûr dans ses jugements. Il administrait depuis environ vingt ans la paroisse la plus populeuse de la ville, et il était en outre vicaire -général de l'arclievêque qui l'avait en grande; estime et affection.

Ce curé se nommait Don Giovanni. Bien qu'il fût né à la campagne, il était cependant citadin et fils d'un pauvre et honnête gentilhomme d'ancienne famille, qui possédait un petit domaine à quelques milles de la ville. Il y vivait modestement avec sa femme, et mettait tous ses soins à gouverner, à embellir et à faire fructifier sa terre. Sa femme, aussi d'une noble famille, avait été élevée dans une de ces grandes maisons où régnent la profusion et le gaspillage: où la dépense surpasse de beaucoup les revenus; où les intendants, les chefs, les sommeliers, les cuisiniers dérobent, dissipent, engloutissent tout ce qui tombe sous leur mam , pendant que le maître dépense de son côté avec une prodigalité capable d'épuiser les trésors de Crésus : mais un jour arrive où, surchargé de dettes, d'emprunts usuraires, d'intérêts exorbitants, il tombe dans la misère, au grand préjudice de ses enfants. Celui qui ne sait pas le chagrin qu'éprouve le cœur né dans la grandeur d'être forcé de combattre avec la pauvreté, ne peut s imaginer les peines cuisantes que la bonne Livie devait endurer dans le secret de sou ame; née dans un palais somptueux, nourrie au milieu du luxe et des délicatesses des grands seigneurs, parente et amie des dames les plus riches de la ville, ornée de toutes les qualités d'une amg délicate, et de tous les talents que donne une briliante éducation, elle tombe tout d'un coup, grâce aux

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proiligalités de son père, d'un rang élevé dans une humble condition; et pour ne pas rencontrer le froid salut et l'insultante pitié de l'orgueil , elle est condamnée à renoncer à la société et à vivre solitaire dans une maisonnette au milieu des champs.

Livie eut un fils, qui est notre Giovanni, auquel elle prodigua, avec l'ardent amour dont sa belle ame était capable, tous les soins maternels pour le rendre digne de ta haute naissance et lui inculquer celte noblesse qui n'est pas incompatible avec la pauvreté, mais qui au contraire s'embelht par la modestie, et s'élève dans l'humilité et les privations. L'homme, formé à l'école d'une pareille mère, montre, à peine au sortir de l'enfance, certains sentiments inconnus le plus souvent à ceux qui nagent dans l'abondance, qui ignorent les souffrances de la vie, et ne savent pas combien il est dur d'être à la merci d'autrui, et d'essuyer le superbe refus du riche, beaucoup plus poignant que les tourments de la misère. Le sentiment le plus vif de l'homme qui, dès l'enfance, a fait l'expérience de la douleur, est la compassion pour les afflictions d'autrui et le désir de les soulager, de subvenir aux besoins de ceux qui sont plus pauvres que lui ; à chaque bonne œuvre faite envers ceux qui souffrent, le cœur éprouve une douceutpure et inestimable. L'homme bien né se concilie les bonnes grâces, la bienveillance, 1 amitié, par un regard, un sourire, une parole, parce qu'ils viennent du cœur ; et si sa pauvreté ne lui permet pas de faire des largesses, ceux qui recourent à lui le quittent content et lui souhaitent du bien.

La bonne mère élevait Giovanni dans une piété solide, fcndée sur l'amour de la vertu et l'horreur du péché, qui c;t la véritable et filiale crainte de Dieu, la source de la pureté et de la candeur de l'ame jeune et tendre. Pour lui apprendre à supporter, avec une généreuse résignation,

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la douleur d'être né de parents nobles et d'cLre tombé dans la pauvreté, elle lui disait souvent :

— Giovanni, si la noble naissance jointe à la misère n'était pas un des maux les plus amers de la vie présente, notre Seigneur, Dieu l'ait homme, n'aurait pas voulu l'éprouver en lui-même pour servir d'exemple et de consolation à tant de personnes tombées d'un baut rang dans une position humble et pauvre. 11 a voulu naître de Mario et être cru (ils de Joseph, qui descendaient tous deux des rois de Juda et de l'illustre race de David, mais qui étaient tombés dans la condition des ouvriers. Il vécut lui-même de ses sueuis et fut réputé fils d'artisan. Dieu sait toutes les humiliations qu'il eut à supporter des nobles de Nazareth, qui le traitaient de petit prince déchu, et dédaignaient de converser familièrement avec lui, bien qu'il les surpassât de beaucoup par la noblesse du sang. Ainsi, mon enfant, supporte en paix sa basse condition, et réjouis-toi, avec 1 linfant-Jésus, d'être semblable à lui dans cette peine; il saura te donner la force de la supporter, et le récompensera de t'être conformé à sa sainte volonté.

La terre qu'habitait cette famille chrétienne se trouvait du côté de la route royale où passaient les seigneurs de la ville dans leurs voitures dorées et attelées de quatre ou SIX chevaux pour se rendre à leurs magmliques villas. 11 arrivait souvent qu'ils étaient en calèche découverte avec leurs femmes vêiucs de soie et étendues sur des coussins brodés; et s'ils rencontraient Livie qui passait alors avec son Giovanni sous les rangées d'ormes qui bordaient la route, la plupart de ces riches passants ne daignaient pas la saluer, ou feignaient de ne pas la voir, ou inclinaient superbement la tête avec un sourire protecteur. Alors Livie disait à son petit enfant :

— Tu vois, ce monsieur est ton cousin, sa femme était, ma meilleure amie.

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— Elle ne t'a pas même regardé !

— Que veux-tu, mon Nino? elle porte un châle do cachemire, et elle a soixante mille écus de dot. cela la

, rend un peu myopo.

— Et cet autre qui est passé avant, qui conduisait luiraéme ses beaux chevaux pommelés, il t'a à peine regardé.

— Celui-là. quand vivait ton aïeul, mon père, dînait souvent chez nous, et maintenant il a acheté nos propriétés de San-Giorgio avec le grand château où je demeurais, et il y passe les mois d'automne: cette jeune personne qu'il avait a côté de lui est sa fille ; et à présent elle couche dans la chambre que j'habitais étant enfant.

Plus d'une fois il arriva qu'après le passage de ces sots orgueilleux, elle rencontrait un villageois ou une paysanne qui venaient justement de San-Giorgio pour aller à la ville. En la voyant, ils couraient lui baiser la main et lui disaient :

— Oh! signera, je suis Matleo. je suis la Menica de Cecco, que Dieu vous comble de biens, Excellence !

— Vous souvenez-vous, disait l'un, que vous avez sauvé mon Bernardino de la mort pendant ces mauvaises fièvres, en me procurant le quinquina, et en m'envoyant de votre cuisine le bouillon et la portion de poulet? Pauvre garçon! il prie toujours pour vous, et maintenant il est grand et robuste et il me soutient dans ma vieillesse, car j'ai bien de la peine à aller à l'ouvrage et h gagner mon pain.

Et la Menica lui disait :

• — Ah ! signera, je ne me couche jamais sans demander pour vous les bénédictions de Dieu. Sans ce lit, ces chemises, et cette petite dot que vous m'avez donnés si généreusement, mon père, pauvre ouvrier, n'aurait jamais pu me marier.

Formé à celte belle école, Giovanni sortit de l'enfance le cœur rempli de compassion et l'esprit nourri de pensées

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généreuses et élevées. Il alla alors cludier la grammaire auprès de l'archiprêtre de la paroisse, homme profond dans la science du droit canon, assez versé dans les lettres et qui se piquait de poésie. Le père du jeune homme,, l'avait prié avec beaucoup d'instance de vouloir bien enseigner à son fils les premiers rudiments; mais l'enfant avait un esprit trop éveillé, une intelligence trop précoce pour s'arrêter longtemps aux éléments de la grammaire, et son maître eut la sagesse de lui apprendre de bonne heure à goûter les beautés de la poésie puisée aux sources des grands maîtres de la langue latine comme de la langue vulgaire : aussi, il avait à peine atteint sa quatorzième année que déjà il était initié à l'étude de la langue grecque, et qu'il commençait a entrevoir ces sublimes beautés de pensées et de style que lui développait avec éloquence son maître nourri d'Homère, de Démoslhènes et de Xénophon.

Le jeune homme, passant la plus grande partie de la journée au presbytère, prit goût aux offices de l'église, et, tout jeune encore, il avait déjà sa petite soutane avec laquelle il servait la messe, et assistait aux leçons de son curé: mais quand il eut achevé, avec beaucoup de distinction, le cours de ses études littéraires, il demanda à son père de prendre définitivement l'habit ecclésiastique et d'entrer au séminaire diocésain. 11 est facile de penser qu'un jeune homme de tant d'intelligence lutta avec courage dans cette vaste arène de sciences humaines et sacrées pour en sortir digne du rang élevé auquel il aspirait vivement, et auquel l'appelait la vocation divine. A vingt-trois ans, il était déjà lauréat en droit, et il avait reçu tant d'applaudissements de ses professeurs et de ses condisciples, que son archevêque le nomma suppléant de lo chaire de philosophie et de sciences sacrées. 11 s'acquitta de cette charge d'une manière si remarqtfabic; que deux.

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ons après il fut nommé titulaire ; il enseigna la théologie aux jeunes lévites de manière à mériter 1 admiration des membres les plus instruits et les plus éminents du clergé diocésain. Plus lard, s'ouvrit le concours de la populeuse paroisse de Sainte-Cécile ; il surpassa tous les concurrents et fui nommé à l'unanimité.

Devenu archiprétre, sa première pensée fut d'avoir un compte exact de sa paroisse, surtout des pauvres et des riches; ses premières visites furent pour les infirmes, les veuves, les orphelins; comme il avait dans sa tournée l'hôtel du Comune, les prisons et le grand hôpital, il commença par aller saluer Sa Seigneurie, ensuite il visita les prisons et enfin les préposés de l'hôpital pour avoir connaissance des malades dont le soin spirituel le regardait. Et comme le bon pasteur doit avoir l'œil sur son troupeau, il s'efforça de connaître aussi les brebis galeuses; il chercha à découvrir les lieux infects, les mauvaises maisons, les tavernes, les brelans, en un mot tout ce qui pouvait porter la contagion dans le troupeau qui lui était confiy par la Providence. Dans sa sollicitude, il n'oublia pas les grands personnages, se souvenant de la parole de l'Apôire qu'il faut montrer des égards à ceux qui possèdent les honneurs. La plupart des grands Patriciens le reçureat avec cet air ajmable et respectueux qui distingue Ic-.s hommes bien nés, et lui témoignèrent la plus grande affabilité; mais chez les nobles de fraîche date et ceux qui devaient leur élévation aux malheurs de la guerre et aux bouleversements politiques, il rencontra beaucoup de malveillance et de froideur, et quelques-uns lui firent signifier par leurs estafiers qu'ils n'étaient pas chez eux. Le bon curé s'y présenta plusieurs fois, et toujourson le congéiliait sous une frivole excuse. Parmi les grandes dames, les plus religieuses et les plus distinguées l'accueillirent avec des manières polies et gracieuses, et se tinrent très-houorécs

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d'une pareille visite. Elles appelaient leurs enfants, et leur disaient :

— Voiri notre nouveau pasteur ; souvenez-vous, mes enfants, qu'il doit répondre ci Dieu de ses brebis, et il est bien juste que nous nous montrions attentifs et empressés à seconder ses désirs et à suivre ses avertissements.

L'archiprêtreles remerciiiit, leur recommandait d'avoir soin des domestiques, de tenir une prudente séparation entre les serviteurs et les servantes, de les engager à fréquenter les sacrements; si elles avaient de jeunes femmes de chambre, de les envoyer à la Doctrine Clirélienne, parce que la femme, qui doit être la maîlresse de la famille, n'est jamais assez instruite de la sainte loi de Dieu : de veiller avec sollicitude à ce que tous leurs serviteurs ob.-ervassent les commandements de la sainte Eglise, surtout à notre époque, où, par indifférence et par gourmandise, un grand nombre ne se font pas scrupule de manger de la viande défendue les jours de pénitence ; et, pardessus tout, de ne pas tarder de l'avertir si quelqu'un tombait malade ; de ne pas craindre de le déranger; car, disait-il, un de ses premiers devoirs était de se rendre avec joie partout où on l'appelait.

Ailleurs, de grandes dames remplies de l'esprit du monde, et peu en odeur de sainteté, entendant annoncer la visite de l'archiprèlre, tournaient le nez, faisaient la grimace en disant au laquais :

— Je ne veux pas de prêtres ici. Que me veut cet arcliiprêtre? II n'y a pas ici de malades à administrer, ni d'écus à attraper. Qu'il aille faire la cour à cette bigote de marquise Julianaet à cette cagote de baronne Clara. Diteslai que j'ai un grand mal de lête.

Sur ces entrefaites arrive le galant parfumé de mille essences, et la signora jette la migraine par la fenêtre. Mais Don Giovanni n'était pas homme à se déconcerter de

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ces affronts; car, en mettant le pied dans certaines maisons, il jugeait aussitôt de l'air qu'on y respirait à la seule réponse du portier, et, en passant le seuil, il préparait son ame à la patience. Là où résident la piété et la courtoisie, les domestiques sont révérencieux envers les prêtres, et les accueillent avec une mine souriante et respectueuse; mais quand les maîtres sont mondains et irréligieux, les serviteurs font les mal élevés, et quand le prêtre entre dans la salle, ils le regardent de travers, ne se lèvent point de leur siège, et avant d'annoncer, ils répondent déjà : « Monsieur est empêché, — ce n'est pas l'heure, — il a des visites, attendez, — le comte n'y est pas, — la comtesse ne reçoit pas. » Il est à peine sorti de la salle, qu'ils ]ui font la grimace et lui jettent une imprécation.

Il est facile de penser que Don Giovanni, qui brûlait d'une ardeur si vive pour entretenir dans la personne des pauvres le temple vivant de TEsprit saint, n'avait pas oublié le temple matériel. Et en effet, tandis qu'il mettait son soin à subvenir aux nécessités des pauvres de sa paroisse, il s'appliquait avec une activité admirable à restaurer, meubler, orner et embellir son église. Il la couvrit de marbres rares et précieux, lui donna de riches ornements pour faire honneur à Dieu qui se gloritie de la splendeur du culte, de la majpsté des cérémonies, de la grave harmonie du chant et de la musique, de la lumière des lustres, et surtout du grand concours du peuple qui se rend plus volontiers au temple saint quand il est décoré avec plus de somptuosité, et servi avec plus de dignité, de modestie et de ferveur par les prêtres. Le zèle de Don Giovanni se signalait sur ce point, et il voulait que tout fût extrêmement propre et soigné dans la sacristie comme sur les autels, ne pouvant souffrir que les demeures des hommes fussent plus ornées que celle de l'Agneau Immaculé. Tous les dimanches, il expliquait à son peuple les

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siinls Evangiles dans un langage simple, pur, alTectueuT, raais en nièiiie temps plein de solide et salutaire doctrine ; et quelles que fussent ses occupations, jamais il ne néglipeait le sermon, et il disait que le troupeau devait entendre ï^ouvent la voix du pasteur. Il voulait encore que l'on lit réciter le catéchisme avant les vêpres aux petits garçons et aux petites filles, et il l'expliquait lui-même aux adultes après l'office. Il récompensait les enfants en les faisant souvent habiller à neuf, et il donnait aux fillettes une belle robe ou un collier de perles. Il exigeait que les sacristains fussent polis et respectueux avec les prêtres et le peuple (]ui venait a l'église, et s'il s'en trouvait un qui fût grossier, mal appris ou irrévérencieux, il ne voulait en aucune façon le souffrir au service de l'église; il refusait également cette charge aux jeunes gens, même les meilleurs et les plus modestes, parce qu'ils peuvent faillir la où les hommes âgés et graves s'attirent la confiance du monde.

L'église de don Giovanni, bien qu'elle ne fût pas coliégiale, avait cependant, selon l'usage des grandes paroisses, son clergé avec beaucoup de clercs qui assistaient k ses cérémonies et fréquentaient les cours du séminaire. Avec les prêtres, Don Giovanni était bienveillant, affat)le, et les traitait plutôt en compagnon et en ami qu'en supérieur; il était toujours empressé à leur être utile, quand il le pouvait, auprès du Prélat et de la Cour : les meilleures aumônes des messes éventuelles étaient pour les plus diligents, les plus graves, les plus exemplaires dans leur costume et leur conduite ; presque tous les dimanches, il en avait à dîner quatre ou six, et il passait joyeusement avec eux quelques heures de conversation familière et amicale. Aussi les prêtres l'aimaient et le vénéraient, et ils prêtaient volontiers la main aux bonnes œuvres qu'il leur confiait au besoin.

Mais rien n'égalait la tendre et sage sollicitude que l'ar-

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ciliprêlre nourrissait pour ses clercs; il les aimait commo un père, et les guidait dans la grande vocation, à laquelle ils étaient appelés , comme un habile maître de science et d'expérience. Avant tout, il était très-difficile pour l'admission, il n'aurait jamais consenti à rerevoir, au sein de son clergé, certains rustres grossiers ; il les écartait de l'autel et les renvoyait à la forge et à l'enclume. Il regrettait souvent l'éducation légère et profane des nobles qui éloigne de la piété tant de jeunes gens doués d'un grand cœur, et les rend sourds à l'invitation et souvent à I appel manifeste de Dieu, d'où il arrive que si peu de membres des familles patriciennes embrassent le sacerdoce qui ne se recrute guère de nos jours que dans lo petit peuple et la bourgeoisie moyenne. Mais il refusait inexorablementles jeunes gens de condition servile, parce qu'il disait, avec raison, que l'élévation de l'ame peut excuser la bassesse de la naissance, mais que ceux qui ont eu une première éducation abjecte ne peuvent que difficilement s'élever à des pensées et à des sentiments capables d'inspirer aux peuples la confiance et le respect; il préférait pour cela les simples paysans de naissance honnête et libre, ou le marchand et l'artisan qui sont rois, l'un dans sa boutique, l'autre dans son atelier.

Les plus âgés, ceux qui étaient déjà entrés dans l'étude des sciences, étaient l'objet de ses soins les plus chers et les plus assidus ; il fournissait aux plus pauvres jusqu'aux vêtements et aux livres : h quelques-uns, il donnait secrètement la nourriture, en secourant leurs mères veuves ; et comme ils n'avaient pas les ressources nécessaires pour entrer dans les ordres sacrés, il ne se donnait pas de repos avant qu'il ne leur eût procuré quelque bénéfice, ou aumônerie, et quelque bon patrimoine provenant d'une donation faite par un protecteur pieux.

Il veillait avec attention aux doctrines; et voyant que,

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de nos jours, on pèche, ou par la rigupur hypocrite du jansénisme, qui se déguise sous cent formes diverses et s'appelle de cent noms différents, ou bien en dépassant toute limite et en se lançant dans la licence en vertu des nouveaux aphorismes d'une certaine théologie transcendante cachée dans les nuages d'une perfectibilité qui élève l'homme au-dessus des facultés naturelles de l'intelligence et lui apprend à dédaigner la route des anciens sages et des maîtres de l'Eglise, Don Giovanni s'efforçait d'écarter ses élèves de ces erreurs pour les retenir dans le droit chemin des philosophes et des théologiens approuvés par les écoles catholiques. Le jansénisme, comme le libéralisme, ont pour fin de combattre les célestes prérogatives de l'Eglise et de son auguste chef et maître ; et les piètres qui en suivent les doctrines, commencent par perdre le goût de la piété, de la modestie, de la vie simple et dévouée de leurs confrères; ils s'en moquent, ils contrarient leur action et leur empêchent tout bien. Don Giovanni, avec une discrétion exquise et en même temps une vigueur ferme et constante, les en avertissait et cherchait à les fortifier par raille moyens que lui suggérait son zèle ingénieux.

Le premier était de les admettre dans sa bibliotJièque où il avait réuni, à grands frais et avec beaucoup de sagesse, les livres substantiels qui donnent le lait de la vie aux intelligences et les nourrissent d'une nourriture saine et choisie ; il ne négligeait pas de leur indiquer ceux qui arrosent le cœur des sentiments les plus doux et les plus savoureux de cette charité sacerdotale qui enivre l'ame, l'inonde de l'amour de Dieu, l'allèche et l'aiguillonne à soulager les peines et les misères du prochain et à le guider vers la vie éternelle. Il voulait que ces jeunes ge^s fussent joyeux et pleins d'une gaîté modeste; aux grandes fêles, il leur donnait, dans son jardin, des petits

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goiîlers assaisonnés de mille douceurs paternelles. Il ne leur permettait pas de lire les journaux inspirés des doctrines licencieuses, mais il leur procurait les plus sains, et disait que les jeunes gens , quand ils savent les grands événements du monde, n'ont pas besoin de perdre le temps à lire une quantité de nouvelles sans portée qui remplissent la tète de confusion et renlraînent souvent dans les labyrinthes d'une politique inventée par le caprice des journalistes. S'il avait quelque livre qui ne fût pas à leur usage, il le tenait sous clef, et il veillait avec soin a ce que les auteurs de morale ne fussent pas dans les mains de tous, parce qu'il arrive souvent qu'au lieu d'étudier les traités de Jusliiiâ et Jure, ils lisent des choses qui ne sont, pas pour eux, ce qui cause un préjudice considérable aux inexpérimentés.

Comme vicaire-général, il tenait, aux jours fixés, les conférences avec les autres curés, à la suite desquelles, selon la coutume de son diocèse, il leur offrait lagape, repas modeste, mais relevé par les douceurs dune charité fraternelle pleine de cordialité, de simplicité et de franchise. La, on s'occupait principalement des moyens les plus efficaces de soulager les pauvres, surtout les pauvres honteux et inconnus de tout le monde, excepté des curés; on discutait s'il était plus à propos de se servir auprès d'eux de l'intermédiaire de l'œuvre des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, a laquelle se dévoue la jeunesse italienne : on cherchait les moyens les plus convenables pour mettre un terme à certains scandales des places publiques et remédier aux désordres inévitables des grandes villes, où s'assemblent les étrangers pour donner les spectaclc3 des théâtres, des bals, des concerts, sans parler des écuyers voltigeurs, des danseurs de corde, des montreurs de bêtes féroces, des bateleurs, des enchanteurs, et de toute cotte engeance qui traîne le diable à ses trousses.

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Les curés s'occupaient dans ces assemblées familières de nourrir la piélé dans le peuple par les oratoires des enfants et les réunions de la Doctrine chrétienne enseignée aux garçons par la congrégation de Saint-Raphaël, et <nux petites filles par les admirables religieuses de Sainte- Dorothée, établies à Rome sur le Janicule, et répandues dans d'autres villes d'Italie. Les invectives de Vincent Gioberti, en 1848, les firent chasser avec d'atroces persécutions de la ville de Gênes où elles étaient d'un si grand secours aux curés pour l'enseignement du catéchisme, et aux familles du peuple par leurs écoles de petites filles .; mais elles ont été accueillies ailleurs, et, sous la conduite de sages pasteurs, elles viennent en aide, d'une manière admirable, à la partie la plus difficile de l'apostolat, qui est de semer et de cultiver dans les jeunes limes la doctrine chrétienne, l'ame et la vie du peuple''. lis veillaient en outre à seconder de tous leurs efforts certaines réunions qui étaient présidées par l'archevêque, et étaient généreusement appuyées par des gentilshommes toges et riches qui aidaient de leur bourse et de leurs conseils à imprimer et à répandre de bons livres. Don Giovanni était extrêmement adroit à découvrir les anciens ouvrages utiles à reproduire, et les livres modernes les plus capables de déraciner les erreurs qui s'implantent do nos jours dans les esprits. Il voulait, autant que possible, que les livres fussent écrits avec propriété de style et élégance, et il disait que les méchants sont en cela plus

' Ces religieuses^ outre qu elles aident les curés h enseigner le catéchisme dans l'église, et qu'elles veillent avec eux à la bonne conduite des jeunes filles de la paroisse, par l'intermédiaire de dames iiieuses et autres personnes âgées et prudentes, dirigent encore avec un esprit excellent les écoles et conservatoires d'éducation, et dotamment tes couvents de jeunes demoiselles nobles à Cologne et uillcurs.

LC PRESBYTEIIE.

adroits que les bons chrétiens, qui souvent se donnent beaucoup de mal pour répandre des livres excellents p?r le fond, il est vrai, mais écrits d'une façon si pitoyable, que personne ne les lit , excepté peut-être quelque bon vieillard ; tandis que les livres dangereux sont écrits, pour la plupart, avec une imagination, un charme qui allèche et séduit le lecteur. Les hommes, disait-il (et il disait bien!) sont, en fait de livres, comme les amoureux , qui aiment mieux la belle demoiselle que la riche; m.ais si elle est belle et riche tout ensemble, ils la recherchent avec plus d'ardeur.

Don Giovanni, dans ces réunions , soutenait l'honneur de l'Italie avec feu, et s'échauffait contre les curés, ses confrères, chaque fois qu'ils préféraient les nations étrangères en raison de leurs institutions créées pour le bien du peuple.

— Comment ! s'écriait-il, ne savez-vous pas qu'en cela même l'Italie fut la maîtresse des étrangers; et si maintenant ils l'emportent sur elle, c'est grâce à l'oubli honteux de nos anciennes richesses qui restent ensevelies par la paresse et la négligence des hommes d'aujourd'hui qui admirent, comme venant d'au delà des monts, ce qui est vieux parmi nous? Oui, ajoutait-il, Dieu nous punit de notre incapacité, en nous faisant ouvrir de grands yeux d'admiration devant toutes ces institutions qui nous paraissent nouvelles; car pour peu que nous regardions autour de nous, nous les trouvons établies dans l'Italie dès la naissance des Comunes. Allez à Gênes, àPise, à Florence, a V^enise. à Milan, àNaples; descendez jusqu'aux plus petites républiques italiennes , et vous verrez des institutions merveilleuses de charité, soignant le pauvre depuis sa naissance jusqu'à sa mort, et même avant la naissance et après la mort, car il y a des asiles pour les femmes pauvres qui sont enceintes, et des prières pour

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