I.E PRESBYTERE
les pauvres défunts. Non , non, cessez de vous plaindre et de croire que les étrangers soient nos maUres en fait d'œuvres de bienfaisanre spirituelles et temporelles : nous pouvons au contraire crier à bon droit et de toutes dos forces :
« L'Italie agit par elle-même. » — Les temps républicains de 97 nous ont dépouillés d'une grande partie des dotations et des fondations destinées aux œuvres pies; cependant, il nous en reste encore assez pour exciter l'envie de beaucoup de Constitutions modernes qui se repaissent avec voracité des restes de la démocratie.
« Vous aurez lu, sans doute, le livre remarquable que vient de publier le Cardinal BaluOTi, sur la charité catholique : eh bien, l'Italie seule est assez riche en œuvres do ce genre pour fournir trois fois au moins la matière do ce volume. Nos curés ont voulu ranimer une grande partie de ces saintes et généreuses institutions; mais la jalousie de beau<;oup de gouvernements a mis la griffe dessus en les faisant administrer par des lùïijues qui en absorbent leur bonne part; cependant ils laissent encore assez de miettes à ramasser après eux pour que nos pauvres, sains et infirmes, jeunes et vieux, aient de quoi se rassasier. «
Ce n'est pas cependant que le bon sens et la sagesse de Giovanni refusassent de mettre à profit les œuvres de bienfaisance chrétienne qui nous viennent d'outre-monl , au contraire, toutes les fois qu'une nouvelle entrejirise de ce genre apparaissait, il l'appuyait de tout son pouvoir, conformément au véritable esprit de l'Eglise ; et voyant qu'en ce moment tous les efforts se tournent vers les asiles pour l'enfance, les écoles agricoles, les écoles do métiers, les écoles du soir, l'enseignement des prisonniers, voleurs de mouchoirs et de bourses , il déployait tout son zèle et toute son activité à chercher les personnes capa-
LE PRF.SBÏT^^RE. §33
bles de proléger ces œuvres , de les encourager, de les soutenir de leurs deniers.
Pour trouver des secours en argent, il recourait avec pleine condance, et en même temps avec une douce familiarité, à certains banquiers qui sont d'ordinaire pour les curés une mine secrète et sûre de bienfaisance : ce sont de braves gens de la classe du peuple, qui ont amassé de l)caux écus, et qui, sortis des aiïdires vivent de leurs revenus gagnés par de longues et laborieuses années de commerce : comme ils ont éprouvé les peines et les tourments de la vie, ils sont plus enclins à faire du bien que ceux qui sont nés dans l'opulence. Ils se contentent de s'iiabiiler simplement, d'avoir un vieux mobilier chez eux, de se nourrir sobrement, et comme de bons trésoriers, ils ont toujours sous la main beaucoup d'argent qu'ils partagent volontiers avec le prêtre, en vue de setoutir la misère du procliain.
Une autre mine féconde de Don Giovanni, c'étaient certaines vieilles femmes qui vivent modestement chez elles, soit seules, soit avec leurs frères, et qui ont des pensions de leurs parents, ou des rentes provenant de leur dot, ou encore des legs de vieux parents qu'elles ont assistés dans leurs longues infirmités. Ces vieilles dames, veuves sans enfants, mènent une vie tranauille, ont leurs armoires pleines de linge et d'effets qui ne leur servent jamais; elles vont à Fcglise de grand malin et y restent longtemps; elles retournent ensuite chez elles où elles trouvent la bonne servante qui leur a préparé un modeste repas; ensuite elles reçoivent ou visitent quelque vieille amie; le soir elles disent le rosaire, et elles se couchent. D'ordinaire, si elles ne sont pas grugées par clés frères, elles ont beaucoup de petits nnigots dor, qui sont autant de sources silencieuses, limpides, et intarissables de libéralité, et les pauvres en ressentent un bien infini par la
LORK.NZO. 20
~34 LK Piu.?!îYTf,nr:
muin du curé. Le monde les raille, parce qu'elles sont mal attifées, qu'elles ont un regard rébarbatif, et un teint de champignon ; mais elles sont les bienfaitrices, les répar itrices de la misère d'autrui , inconnues au monde, connues de Dieu et de ses anges qui leur inspirent le bien. Don Giovanni n'oubliait pas de les mettre à profit, et il recourait souvent à leur générosité pour retirer quelque jeune demoiselle de sa paroisse des graves périls de la pauvreté.
Aussi ne pouvait-il entendre dire par les curés qu'aujourd'hui la charité est éteinte en Italie. Il leur représentait souvent les œuvres merveilleuses fondées de nos jours et qui ne pourraient vivre si elles n'élaient largement soutenues; il leur montrait le chanoine (^otolengo, à Turin, qui trouvait un abri, des vêtements et du pain pour plus de deux mille pauvres qu'il nourrissait à ses dépens, se levant le matin sans un sou, et ne se couchant jamais sans que tous les siens eussent reçu le nécessaire. Dans la même ville de Turin, il leur indiquait la marquise do Barolo qui lutte avec les Paola elles Lucina de Rome ; à Florence, il exaltait la marquise Madeleine Capponi, mère de Gino; à Milan, il faisait admirer le comte Melleno, et tant d'autres gentilshommes qui vont à l'envi au secours du prochain , par la main des curés; à Vérone, l'abbé Mazza , qui recueille les enfants qui montrent de belles dispositions, et qui pourraient fiùre des hommes excellents s'ils étaient formés aux arts et aux sciences ; et il en a tant que l'on s'étonne qu'il puisse trouver pour eux le nécessaire à la manière généreuse qu'il l'entend ; dans la même ville , Don Provolo ne laisse pas dans l'indigence ses pauvres sourds-muets qu'il a trouvé le moyen de faire parler et chanter avec une certaine harmonie; Don Guerra, a Modène, avec ses garçons ; les deux frères Gualandi à Bologne, et les deux ecclésiastiques qui ont ousert ui
immense a?i'e pour les muets et les apprentis do tous métiers ; k Vicence, Don Luigi Soave qui recueille les enfants abandonnés, trouvent toujours la charité prête a les aider dans leurs nobles soins.
Don Giovanni , en bon Italien, était au courant des grandes œuvres de charité qui florissent à Venise, a Padoue, à Plaisance, à Parme, à Sienne, ii Naples, h Gènes, à Palerme et dans cent autres villes qui toutes peuvent montrer aux étrangers combien prospèrent en Italie les institutions de bienfaisance catholique qui sont nées et qui se sont étendues d'une manière remarquable depuis peu d'années. Mais ce que Don Giovanni prêchait dans ses réunions avec les curés, ce qu'il exaltait avec enthousiasme, c'était Rome, centre et foyer de la charité, qui se répand et déborde sur tout le monde chrétien. Il ne parlait pas des anciennes fondations qui par leur nombri; et leur richesse sont lornement de la papauté et de la grandeur romaine ; mais il se bornait à nos jours et il disait qu'outre le nombre prodigieux d'ordres mendiants qui chaque jour vivent de l'obole des citoyens romains, on voit surgir et s'implanter, à linstigation des prélats et du clergé romain, de nouvelles œuvres grandes et solennelles de charité chrétienne, dont quelques-unes sont importées de France, d'Angleterre, d'Allemagne et d'autres provinces. Dans ces entreprises, ies curés de Rome déploient tout leur zèle, et montrent aux curés de lltalie la route à suivre pour procurer le soulagement spirituel et temporel des populations que le Seigneur leur a confiées.
Et, en effet, i'archiprêtre de Santa-Cecilia avait raison d'exalter jusqu'au ciel la chanté italienne qui est répandue par les curés non-seulement dans les métropoles , mais encore dans les plus petites villes, dans les bourgades, dans les villages et les hameaux de la plaine et des monts. Aussi, Don Giovanni était si chaud dans ses éloges, qu'il
LE Pnr.SBTTI RR.
avançait avec assurance que les œuvres philanthropiques dont notre siècle fait tant de bruit ne tiendraient pas debout sur le sol italien, si leurs adroits fondateurs ne leur donnaient une couleur catholique dont le vernis séduit beaucoup d'hommes de bien qui y portent leurs largesses : c'est là une vérité qui s'est dérouverte en plus d'un endroit où les bienfuilcurs se sont repentis de leurs aumônes aussitôt qu'ils ont soupçonné que l'inslitution n'était pas de bon aloi.
Nous avons cru bien faire d'esquisser le profil de notie Don Giovanni pour le l'aire connaître d'un peu près à nos lecteurs, parce qu'il est homme à nous faire ouvrir de grands yeux et à nous faire battre le cœur dans la poitrine en beaucoup de circonstances attachantes que l'on rencontrera dans ces pages. Nous vivons souvent sans faire attention aux événements qui se passent tous les jours sous nos yeux, aux aventures dans lesquelles nous nous trouvons mêlés sans nous en apercevoir, aux énigmes qui nous paraissent inexplicables; et, comme si la vie réelle ne pouvait nous offrir un aliment suffisant, nous allons le chercher avidement dans les régions imaginaires des théâtres etdes romans. Et cependant, de combien de tragédies ne sommes-nous pas nous-mêmes les acteurs; et de combien d'actions plus compliquées, plus étranges, plus fciiitasiiqucs, plus douloureuses, plus cruelles même que celles des romans écrits ne sommes-nous pas les personnages vivants et véritables chez nous et hors de chez nous? Qui sait combien d'hommes, en nous lisant, ?■& trouveront par aventure avoir besoin de Don Giovanni, et à combien de lecteurs Don Giovanni aura porté consolation, aide et conseil, combien il en aura retiré des mauvais pas dans lesquels ils étaient par malheur engagés? Oh oui ! Don Giovanni est homme à trouver le fil des écheveaux les plus embrouillés, et le secret de tous les nœuds.
Lt: PRFSBYTÎT.E. 237
Nous l'avon? laissé altentivement occupé à lire un papier dans son cabinet : nous avons déjà fait connaissance avec celte chambre, mais pas avec la canonica, et l'on ne sera peut-être pas mécontent den avoir une petite description. La canonica de Don Giovanni est un ancien pre^bytère qui remonte peut-être au ix* ou au x* siècle et qui a été plusieurs fois refait et restauré de différentes façons; cependant, on voit encore dans sa partie inférieure le petit cloître tel qu'il a existé anciennement. Des pilastres formés de petites colonnes rapprochées soutiennent de nombreuses arcades à jour par où pénètre une lumière calme et religieuse. Les cellules des chapelains et des chantres sont disposées en carré; le long des corridors, on voit çà et là de petites consoles portant les statues des douze apôtres, et à chaque extrémité se trouve une niche contenant la Mater dolorosa , la Sainte-Face, saint Michel et sainte Cécile. En montant l'escalier, on arrive dans une salle qui mène aux différents quartiers des deux vicaires et de l'archiprêtre. Don Giovanni est aussi modeste dans sa maison que riche et magnifique dans son église. Ses appartements sont garnis de meubles trèsordinaires, mais extrêmement propres , et toujours bien rangés et disposés pour recevoir les personnes qui viennent rendre visite à l'archiprêtre , soit pour parler d'affaires, soit pour lui demander un conseil. U n'avait h son service qu'un brave gnrçon simple et craintif, mais intelligent, robuste et fidèle : pour la cuisine et les petits détails du ménage il avait Pasqua, l'ancienne servante de l'archiprêtre par lequel il avait été élevé. C'était une do ces femmes qui portent sur leur visage un air d'empire et d'aulorité résultant de l'habitude de commander et de vouloir les choses à point. Elle était propre comme uno hermine, attentive, pleine d'ordre et tout cœur, mais prompte, irascible, prenant flamme au moindre choc, et
LE PRESBTTUnE.
si pétillante dans sa colère, que quand elle vous parle, le feu vous jaillit au visage et vous permet à peine de voir sur sa têie grisonnante et déplumée une peau rouge comme une crêle de coq.
Elle est d'une activité effrayante, et ne prétend pas que personne passe par la cuisine. Si Vincent, le garçon, a le malheur d'y mettre les pieds, elle lui saule aux yeux comme une poule couveuse, et lui donne sur la tête un mémento fort peu charitable. On ne sait quand elle dort; à trois heures du malin, elle est déjà en mouvement dans la cuisine, elle puise l'eau, elle allume le feu, elle prépare le café de l'Archiprêlre qui, de son côté, est aussi trèbmalinal. Elle fait la lessive à la maison avec deux jeunes femmes à la journée quelle aime à sa manière en les grondant sans arrêter; mais elles lui sont précieuses parce qu'elles l'aident a étendre sur le belvédère, et ensuite à repasser le linge du presbytère et de léglise, à le plier convenablement, à le remettre dans les armoires et le parfumer de lavande et de nard. La batterie de cuisine brille comme un miroir ; vous ne trouveriez pas dans l'appartement un grain de poussière sur les tables ou une chaise hors de sa place, et si les jeunes clercs, après s'ea être servis, ne les remettent pas dans l'ordre accoutumé, elle leur tombe sur le dos et fait un tapage et une vie épouvantables. Avec les pauvres qui viennent frapper k la porte, elle gronde toujours et se met en fureur ; elle les sermonne et leur crie à la tête; et puis elle les chasse ùrusco brusco ; mais aussitôt elle s'en repent, les rappelle, et leur donne le double. Les pauvres qui connaissent l'humeur farouche de Pasqua, s'en vont lentement et tranquillement, sûrs qu'à quelques pas elle va les faire revenir.
En fait de cuisine bourgeoise, elle sait son métier; et, au besoin, elle connaît même certains plats friands et dignes