LE CHOLÉRA
— Ecoutez-moi, Pasqua. Voyez! Dieu nous frappe depuis plusieurs années et la maladie de la vigne nous enlève le vin : les pauvres gens qui n'en peuvent boire, surtout du naturel et pur, sentent leurs forces s'en aller, et les pauvres ouvriers qui n'ont pas leur verre de vin après leur travail, à la fin de leur pénible journée, sont énervés et succombent à la fiitigup. Le choléra est arrivé, et trouvant les tempéraments aiïaiblis, il exerce toute sa fureur sur ces corps débiles et fait de nombreuses vielimes. Ceux qui échappent à ces coups ont besoin d'un peu de cordial, et un verre de vin généreux les refait, ces pauvres gens. .Maintenant qui pourrait le leur refuser 1 Si vous voyiez, Pasqua, les langueurs, les évanouissements, les faiblesses de ces malheureux! oh oui! vous qui avez bon cœur, vous en gémiriez.
Pas(]ua à ces mots essuya furtivement avec le dos do la main une larme qui commençait à brillera tleur de sa prunelle; elle avait un cœur de beurre au fond ; mais la toucher dans ses bouteilles et ses poules! Ah ! l'épreuve était c!urec! amère au delà de toute expression. Quoique un peu calmée, elle n'avait encore exhalé que la moitié de sa colère, et elle reprit :
— Fort bien, les voilà guéris au mieux ; mais vous avez du bon vin de l'année ; et pourquoi leur donner ces vins exquis?
— Parce que les vins généreux d'outre-mer ont plus de force que nos vins du pays.
— Ce sont des histoires que vous vous mettez en tête • un bon verre de votre morelio ordinaire fait plus d'effet que dix verres de ces vins fades et doucereux. On veut tout changer, tout renverser dans ce mal bizarre et nouveau. Mais les poules! et précisément les plus belles I ma pauvre petite bigarrée, ma rouge, ma blanche, qui étaient les plus jolis ovij)ares que vous ayez jamais vus! N'y a-t-i/
LUKEiXZO. i î *
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pas du bœuf, qui est une nourriture franche et de bon ^joût? et depuis un mois que dure le choléra vous en avez ichefé assez pour nourrir un régiment de grenadiers. Je le sais bien, et je sais aussi tout ce que vous demandiez au boucher en cachette et sans m'en rien dire; mais le garçon étalier m'a montré la liste, et il y a plus de livres de viandes que quatre bœufs gras n'en peuvent peser: et vous les paierez ensuite I et voilà où passe la moitié du bénéfice. Et il fallait encore les poules, eh I mes belles poules I sans doute pour réconforter le petit estomac do quelque élégante... huml... de quelqu'une de ces précieuses qui viennent ici faire leurs grimaces avec leurs mains jointes : jolies dents pour manger des andouilleltes de chair de poule! Eh ! Don Giovanni, vous jetez votre bien a ces ordures qui ne vous en savent aucun gré : croyez-en Pasqua, elle sait ce quelle dit.
— Elle ne sait pas, cependant, ce qu'elle dit en ce moment. Ces poules, au coritraire, ont servi à quelques femmes cholériques que j'ai trouvées dans un état de détresse a loucher les pierres de compassion. Une femme, entre autres, fut prise du choléra peu de temps après ses couches, et elle avait auprès d'elle quatre pauvres créatures dont l'aînée n'avait pas sept ans. Dans le même lit était étendu son mari a l'agonie, et Don Carlo récitait pour lui le Proficiscere .-l'eniant, venu au monde au milieu des tortures de cette pauvre femme qui soignait son mari était là, entre un père moribond et une mère en proie aux convulsions d'estomac et aux contorsions les plus affreuses. Je le pris, je le baptisai, je le couchai sur mon manteau, car il n'y avait pas de langes dans la maison. Le mari expira : j'envoyai aussitôt chercher la bonne Geneviève, pour qu'elle soignât la pauvre mère et qu'elle apaisât les enfants qui pleuraient de faim. Il n'y avait ni charbon, ni bois, ni le moindre ustensile de cuisine : je revins ici,
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j'envoyai Vincent au poulailler, je pris une copserole à !a cuisine, je remplis un panier de charbon, et Vincent partit avec un peu d'argent. Je priai Geiie\iève de faire du bouillon et d'acheter du pain pour ces pauvres petits enfants. J'ai été témoin de ces malheurs et d'autres plus cruels encore.
Alors Pasqua laissa ton^ber quatre grosses larmes; cependant elle répliqua :
— Et c'était justement les poules qu'il fallait? et donner les doubles clefs à ce maraud de Vincent qui m'a dévasté le poulailler? et non content de voler les vins les plus tji'.s du cellier, il m'a encore vidé les jarres d'huile fine : et comment assaisonnerez-vous la salade et le fenouil maintenant? et c'est justement celle de Lucques, et celle de Nice que nous avait envoyée ce bon comte de la Scarina, que Dieu le béni:^be. Don Giovanni, le vieil archiprêtre de Sainl-Juiien , nétait pas si tendre et si bon enfant que vous qui vous laissez dépouiller jusqu'à la peau, oh non ! Don Gualberto était un archiprêtre comme il faut, qui voulait faire bonne vie et tenir en joie tous les curés du canton ! Il donnait de bons petits dîners, avec la sainte crainte de Dieu. Et, ce n'est pas pour dire, mais Pasqua était à la besogne trois jours d'avance et recevait de bons compliments, on ne parlait partout que de la cuisinière de Don Gualberto. Mais Don Gualberto était pourvu de tout, et vous, vous êles toujours pauvre comme Job ; il avait trois étuis de couverts d'argent, des couteaux dorés pour les fruits, et six douzaines de cuillers à café avec la pince à sucre toute ciselée. Et quels vins ! quels fruits confits de Gènes! quelles confitures de Bergame ! quels pigeons confits de Crémone! Vous pouvez le demander a qui vous voudrez, Don Giovanni. Dans sa maison, on avait tout à gogo, et du linge de toile fine et filée à la main, et des serviettes et des nappes à ccrre?ux qui rem-
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plissaient les armoires. La cour était pleine de poules, do coqs, de canards, d'oisons, et tous les ans on tuait six f^ros cochons, sauf votre respect. Voilà des archiprêtres ! 11 me semble que je le vois encore partir en cabriolet avec ce joli cheval étoiirneau pour aller dans les autres paroisses; il le conduisait lui-même, et souvent' aussi il me menait au marché et aux fêles.
— Pasqua, Don Guâlberto de bonne mémoire, avait une meilleure prébende que la mienne, et il était d'une famille aisée pour ne pas dire riche; en outre, ses frères lui donnaient encore de l'argent et parlageaient avec lui les produits de leurs champs ; sa paroisse élait sur une terro grasse et fertile, et il n'y avait presque pas de pauvres, mais ces quelques pauvres, Don Guâlberto les secourait avec une bonlé paternelle, et pour les malades, vous le savez bien, il se mettait en quatre.
— Cela est vrai, mais vous, vous êtes prodigue, au delà de tout ce qu'on peut dire. Il y a trois ans, vous avez lait ce bel héritcige âe votre tanle, et tout de suite vous avez fondé trois grosses chapellenies, doté je ne sais combien de filles, retiré du Mont-de-Piélé tous les elTets de vos paroissiennes, acheté des livres pour les clercs de sacristie, commandé ces deux grandes lampes d'argent pour le maître-autel, et ce magnifique ornement brodé a Lyon, et cent autres choses semblables. Vous avez partagé le reste aux Orphelines de Sainte-Marie et aux écoles du soir des petits voleurs. Cela n'est pas de la rharilé. Don Giovanni. Outre cela, les bienfaiteurs vous font souvent des présents, et vous, comme si le feu était à la maison, vous les jetez par la fenêtre ; tout s'envole, tout se perd, tout disparaît ; figurez-vous, jusqu'à l'huile ! Oh ! cela me fait mal, en vérité.
— Pasqua, Dieu y pourvoira. Mais pouvais-je laisser périr tant de pauvres gens pour une cruche d'huile? Savez-