LE CHOLÉRA
mort de son petit-fils, l'unique rejeton et l'unique espérance (!e la famille, le comte est tombé sur un fauteuil ; il reste immobile, les yeux ouverts et lixes, l'air sombre et égaré. Seulement de temps en temps il pousse un cri : « Ah! mes enfants! mes enfants! et il retombe dans son silence et dans sa stupeur* »
Pendant que Don Egidio racontait à l'Archiprètre la triste scène de la nuit, Vincent entra dans le salon tenant le petit orphelin à la main et portant sa petite sœur à soti bras. La pauvre petite, en voyant Pasqua, allongea aussitôt les bras vers elle , car comme femme elle lui donnait plus d'assurance. Pasqua la prit, et l'enfant lui fit aussitôt des caresses avec sa petite main. Pasqua l'embrassa et les larmes lui revinrent aux yeux. Cependant, comme elle voulait dominer Vincent, et que cette subite tendresse pouvait lui inspirer une nouvelle hardiesse :
«Ah! vous voilà, dit-elle d'un ton sévère et impérieux, vous pillez la maison de l'Archiprètre, vous volez les poules, et vous nous apporter en échange cette belle marchandise! Et l'Archiprètre n'a plus de chemises, n'a plus de draps, n'a plus de vin, ni huile, ni charbon, et vous venez vous montrer avec ce visage frais et rose comme si rien n'était, quand vous vous servez de fausses clefs pour dévaster la maison... » Mais je...
L'Archiprètre lui fit signe de l'œil, et Vincent tourna le dos pour échapper \x la semonce qui n'eût pas été finie ëitôt.
Noire lecteur, en parcourant ces pages, se sera peut- ^Ire dit en lui-même:
— Oh ! on a voulu réunir en Giovanni ce qui a été fait
* Ce cas effrayant de cinq assauts de choléra foudroyant est arrivé l'an passé. Le malheureux vieillard mourut de chagrin le lendemain, et sa faïuille s'éteignit.
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[i3r tous les curés ensemble. L'un aura donné quelque vieille chemise, l'autre un drap, celui-ci une barrique de vin, celui-là aura payé quelques livres do viande au bouclier et de pain au boulanger.
Ceux qui raisonnent ainsi oublient que la charité chrétienne ne va pas faire retentir les places et les carrefours du bruit de ses bienfaits; et, si on savait toute la générosité que le clergé catholique a montrée|dans les premières invasions du choléra, et ensuite dansses dernières atteintes de 1854 et 1855, elle remplirait d'étonnement et d'admiration ceux même qui attaquent les prêtres avec le plus d'acharnement. Ils apprendraient que beaucoup de curés, non-seulement ont vidé leurs armoires de linge, mais ont donné jusqu'aux matelas de leur propre lit; et tels qui étaient pourvus de vins se sont réduits à l'abondance et à l'eau de puits. Un grand nombre se sont encore endettés, parce que les paroisses d'Italie ne sont pas riches, et {«eut-être quelques-uns de ceux qui me lisent en ce moment n'ont pas encore achevé de payer les dettes qu'ils ont contractées pour secourir les cholériques. Mais il n'est pas étonnant qu'ils se soient dépouillés d'un bien dont ils faisaient peu de cas. Parlons plutôt du généreux sacrifice de leur propre vie que des milliers de curés et de prêtres ont offerte à Jésus-Christ sur l'autel de la charité ; ils l'ont exposée continuellement dans les maisons particulières, dans les hôpitaux et dans les Lazarets en assistant les malades les plus dangereusement attaqués et pour lesquels ilfallailsouvent coller l'oreille contre les lèvres, parce que l'aphonie dont ils étaient frappés ne leur permettait plus d'articuler les mots. Tantôt les cholériques étaient trois ou quatre dans un lit el il fallait souvent s'accroupir au milieu d'eux el s'asseoir sur la paille ou les vêtements salis par leurs vomissements; souvent, ils mouraient entre leurs mains, et ils étaient obligés de les prendre dans leurs bras el da
ÎGO LK CHOLÉIU.
li>s porter dons une autre chambre pour ne pas voir les irmlades soufl'rir à côté d'un père, d'un mari ou d'un frère mort sous leurs yeux , et respirer la puanteur des cadavres.
Souvent le prêtre était médecin, et il devait faire bouillir des soupes et des décodions, frictionner les jambes et les bras des malados, tenir le bassin sous leur menton et soulever leur tète pendant qu'ils vomissaient, et tout cela avec une tendresse, une charité, un amour ineffable.
Combien, dans les prisons où le choléra sévissait avec fureur, se traînaient de grabat en grabat, où a cause de l'étroitesse du lieu, ils étaient obligés de tenir l'oreille sur la bouche des malheureux qui quelquefois, surpris par un accès, vomissaient sur euxIConibien dans les galères, dans les brgnes, dans les prisons, au milieu des horreurs de ces asiles du crime, couraient le jour et la nuit sans trêve ni. repos, jusqu'au point de tomber sur le pavé, ("puisés de fatigue et de sommeil ! Quelques-uns ont été surpris par les douleurs pendant qu'ils confessaient, et les ont supportées avec fermeté jusqu'à la fin de la confession sans pouvoir se relever ensuite. On était obligé de les porter sur leur lit, et ceux qui échappaient, étaient à peine remis sur leurs pieds qu'ils se remettaient à l'œuvre sainte.
Les riches qui sont allés chercher la santé dans des climats plus sains n'ont pas eu sous les yeux le sublime spectacle de la charité sacerdotale, que nous venons de peindre avec de faibles couleurs, cl maintenant en nous lisant ils nous accuseront peut-être d'ex;igération ; mais nous appelons en témoignage les populations qui en ont t-prouvcla bienfaisance, et qui ont vu de leurs propres yeux l'assistance héroïque et la sollicitude des ecclésiastiques auprès de ceux qui étaient atteints du fléau homicide, r^t ici nous ne parlons pas des Lazarets, ni des sœurs de
rliarité qui s'y renfermaient avec les prûlrcs, comine les linges dans la fournaise ardente pour en calmer les ardeurs et en adoucir les souffrances. Nous ne pourrons jamais oublier la profonde émotion que nous éprouvâmes 1 année l>assée"a Modèno.Nous allâmes visiter les sœurs, et nous trouvâmes justement la supérieure entourée des jeunes jiovi~3s qui faisaient le cercle «ulour d'elle. Elle leiir disait :
— Mes filles, j'ai envoyé ua grand nonif)re de vos î-œurs aux Lazarets de Bologne et de Fayence pour assister les pauvres cholériques ; mais le mal se fait sentir depuis plusieurs jours dans notre propre ville, et déjà il a fait de nombreuses victimes : au Lazaret, les cinq sœurs qui y sont depuis le commencement, ne suffisent plus, et aujourd'hui j'en conduirai deux autres avec moi.
Alors, elle so tourna veis une jeune sœur de dix-neuf ans et une autre de vingt-deux, et leur dit :
— Vous viendrez vous deux avec moil
Aussitôt ces deux anges se mirent à sauter de joie, à se jeter à genoux à ses pieds , à lui baiser la main, à la remercier, et à sourire de bonheur, tandis que toutes les rutres, silencieuses et tristes, pleuraient de n'avoir pas été choisies. En voyant cette joie et ces larmes, nous nous c criâmes :
— Oh! charité du Christ, que tu es grande! Ces jeunc3 files qui dans le monde se seraient évanouies à la vue (fune goutte de sang ou d'un cadavre, s'en vont maintenant en dansant s'enfermer dans le royaume de h mort'
Nous en avions vu neuf, trois jours auparavant, dans le Lazaret de Bologne, où le clioléra exerçait d'affreux ravages. Elles étaient toutes à la fleur de l'âge, puisque la supérieure, qui était la plus âgée, n'avait pas trente oDS. Oh ! qu'il était beau de les voir courir continuelle-