‹ Lorenzo, ou, Le ConscritChapitre 39 sur 56 · III. — LA MOUT d'u.n co.NvrnTi · texte numérisé non relu

III. — LA MOUT d'u.n co.NvrnTi

Une nuit que Don Giovanni rentrait chez lui assez tard (il avait été voir un malade en grand dangei), au moment OÙ il ouvrait la porte du cloître il entendit derrière lui un bruit de pas; c'était quelqu'un qui courait ea soufflant et en l'appelant d'une voix étouffée. La nuit était très-obscure; il pleuvait et faisait un vent froid et incommode. Don Giovanni, craignant que ce ne fût un homme malintentionné, tourna rapidement la clef, ouvrit, et se jeta dans le cloître au moment même où l'inconnu arrivait h la porte. Don Giovanni se tourna vers lui et lui dit ;

— Qui êtcs-vous? qui cherchez-vous à cette heure?

2Gi

LA t!0!.T DL'N CO.NVF.r.Tf.

— C'est vous, juslemeiit que je cherche, signor Archiprôtre, et je suis Cencio ' .

— Qui Cencio?

— Le fils de Thérèse la mercière, sous la tour de la liaison.

— En vérité! cooiment es-tu ici , mon Cencio? No sDis-lu pas qu'il y va de ta tête, si on te prend, car tu es condamné par contumace ? et tu es assez téméraire pour l'exposer à ce danger?

— Ouvrez-moi, et daignez m'entendre un instant; si vous voulez que je vive, ne m'abandonnez pas, car je suis dans vos mains et dans celles de Dieu.

Don Giovanni ouvrit la porte et le fit entrer. Il lui serra la main qui tremblait dans les siennes, et lui dit :

— Cencio, assieds-toi sous l'arcade cachée par le laurier de la cour, à côté de Sainte-Cécile, et attends que Pasqua soit allée se coucher. Surtout ne remue pas un ongle, car tu sais qu elle a une oreillf de lièvre, et si peu que tu tousses ou que tu éternues, elle mettra toutela niuisun en émoi.

Alors, il monte l'escalier, et voilà Pasqua à moitié endormie qui vient au-devaut de lui avec un petit (lambeau U la main.

— Toujours aussi tard, eh! i! paraît que les gens ne peuvent mourir que la nuit maintenant, et ils ne s'inquièicnt pas si les pauvres prêtres ont besoin de dormir eux aussi. Entrez dans U salle, que je trempe la soupe on un instant.

— Cest bien, Pasqua, mettez sur la table ce reste de rûli froid, quatre tranches de saucisson, un fruit, et puis couchez-vous aussitôt, car il est fort tard.

Pasqua se pressa de servir le souper ; mais elle voulait l'oSsaiaonner du récit des aventures de la journée, et

* Diminutif de Vincencio, Vincent.

L\ MonT d'im co.Nvc:ir[. 2Gj

parler de Salveslra et de Lena, et dire que c'étaient deux gourmandes, et qu'elles s'étaient prises aux cheveux sur l'escalier parce que l'une trouvait que l'aumône de l'autre était plus forte que la sienne ; et qu'elle avait couru aprè? elles avec un bâton et les avait fait descendre l'escalier quatre à quatre : et puis, que ce babouin de Vincent...

— Eien, bien, Pasqua, à demain : couchez-vous, vous dis-je, il est tard : entendez l'horloge de la place; voi!à onze heures.

— Mais...

— Vite! Pasqua, au lit.

Et Pasqua, marmottant et la gorge pleine , se retira h sa chambre qui était sous le toit.

Quand Don Giovanni entendit Pasqua monter l'escalier et s'enfermer dans sa chambre, il descendit doucement dans le cloître, appela Cencio, et remonta avec lui.

— As-tu soupe? lui dit-il à demi-voix.

— Non, Signer.

— Eh bien 1 assieds-toi. et manîrcons une bouchée

ensemble.

Le jeune homme avait faim comme un homme qui depuis vingt heures n'avait rien mis sous la dent. Après qu'il eut mangé la soupe et bu un bon verre de vin, ce qui U; refit un peu, l'Archiprêtre coupa une bonne tranche do veau et la lui servit, en disant :

— Eh bien ! Cencio. comment es-tu venu ici? Le bruit courait que tu étais en Angleterre avec Cicervaccchio et que tu tenais avec lui une taverne dans Georges Street.

— Les gens le disent, mais le gouvernement ne le croit pas : en me voyant arriver hier soir à l'improvisle, ma tnère faillit mourir de peur et se jeta à mon cou en disant : « Fuis, mou enfant, car souvent je suis surprise la nuit par les gendarmes qui visitent scrupuleusement toute la maison et regardent jusque sous le lit et dans les coiïrcs :

2C56 i,\ iiORT d'in conveuti.

ce qui fiiil tant de peur ù ta petite sœur Rosine que depuis quelques mois elle tombe d'épilepsie, la pauvre petite; malheur a toi, s'ils te trouvent! tu es mort. «Alors je lui dis : « Ma Mère, je me réfugie auprès de l'Archiprôtre, il me sauvera de quelque manière. » Et comme la nuit étiiit si sombre, je descendis la petite rue de l'Ecrevisse, et j'arrivai auprès du clocher; je vous vis entrer, et je me dis : « Dieu vient 'a mon aide, c'est bien justement lui. »>

— El où as- tu été jusqu'à présent? et comment estu échappé a la chasse des Français à Rome, et des Autrichiens en Romagne?

— A dire vrai, les Français qui, à la prise de Rome, pouvaient nous faire facilement prisonniers, ne s'en donnèrent pas la peine. Ils nous laissèrent nous réunir en corps, et nous partîmes de Rome au nombre de six mille avec Garibaldi, du côté de Tivoli où on lit halte près des oliviers. Ensuite gravissant les monts Sabins, traversant le val de Tevere, et puis les sommets escarpés du Velin , nous descendîmes à grand'peine dans l'Ombrie. De là, après des marches périlleuses et difficiles, faites plutôt au hasard que d'après une ligne tracée et suivie, escaladant des hauteurs presque inaccessibles, nous nous trouvâmes en Toscane. Enfin, après avoir gravi les sommets des Apennins nous arrivâmes à la république de Saint- Marin.

— Siins doute, l'invincible République aura mis à la disposition de Garibaldi au moins deux cents canons de campagne et de fortifications, aura levé une armée pour défendre les héros de Saint-Pancrace, leur aura ouvert ses portes, et aura équipé une flotte formidable! Mais, plaisanterie à part, dis-moi un peu, Cencio? il court des bruits sinistres sur votre passage , et on dit que vous étiez un ramos de voleurs et de traîtres, qui traversiez

LA MOtlT P'UN CONVEr.TI. ?C7

les terres hospitalières en les pillant comme une bande de scélérats échappés de la potence et des galères.

— C'est justement parce qu'on ne voulait pas nous donner l'hospitalité, tant on avait peur de nous voir. Dons certains villages, nous ne trouvâmes ni chien ni chat, et la faira nous mordait cruellement l'estomac ; aussi nous entrions dans les maisons et les fermes et nous mettions à contribution les caves, les celliers , les poulailliers et les four?.

— Passe encore, si vous vous étiez contenté des poules et du fromage; nnais vous emmeniez les chevaux, les bœufs, les moutons, et vous les vendiez dans d'autres endroits pour presque rien. Vous entriez dans les églises, vous brisiez les images du Christ et de la Vierge, vous voliez les lampes, les calices et les croix d'argent, vous mettiez une main sacrilège sur les ciboires et les ostensoirs.

— Je ne veux pas vous le nier, signer Archiprôlre ; mais croyez-moi, ces scélérats n'étaient pas nombreux et le plus grand nombre s'en abstenait. Garibaldi, il faut lo dire, n'a jamais autorisé ces excès, et il en a même puni plus d'un. Voici un trait dont je me souviens. Un otDcicr avait volé un cheval à Tivoli. Le propriétaire étant venu le réclamer à Garibaldi pendant qu'il dînait, il se leva aussitôt, chercha dans tout le camp après le cheval, et l'ayant trouvé il fit de vifs reproches au voleur et le rendii au Tiburtin. Savez-vous en quoi Garibaldi était terrible et impitoyable? C'était dans les taxes qu'il imposait aux communes par lesquelles il passait. Il s'en excusait sur la nécessité de donner quelque chose à manger à ses gens. Et quelles gens, signer Archiprêtre ! Il y avait dans notre troupe des assassins, des incendiaires, des empoisonneurs, des hommes de sac et de corde, qui ne savaient vivre que de vol et de perfidie.

^^3 I.\ ilOr.T IVS fONVERTl.

— On m'a dit qu'en ïoscnne, l'épouvante fut si gryndo que Arezzo, Chiu?i, Monlepulciano étaient an désespoir romme si Allila était apparu de nouveuu pour les dévaster.

— Cela est vrai; car les Toscans, qui eurent aussi leurs désordres en 18+9. si vous en exceptez les Liburniensqui sont un peu moins tendres, pour le reste sont d'une nature plus douce que nou5, et ils n'ont pas vu chez, eux les horreurs qui so sont commises à Rome dans les lieux sacrés et .-u-" la personne des religieux. Aussi; ils craignaient qu'elles se renouvelassent parmi eux, caria renommée qui nous procédait était pleine de (erreur et do iDort.

— Un Toscan m'a raconlo quà l'approche de vor^ bandes, on enlevait Jésus-Christ des tabernacles, on cachait les vases d'argent, et les gens enfouissaient dans des lieux secrets tout ce qu'ils avaient de précieux, et ceux qui le pouvaient s'enfuyaient vers Florence, comme du temps des excursions des pirates, laissant les villes et les villages sans hommes et sans bestiaux. Mais dis-moi un peu , Ccncio, comment êles-vous partis ensuite do Saint-Marin?

— Je ne saurais vous le dire, tant fut grande la confusion qui se mil parmi nous en apprenant que les Autrichiens avaient occupé les passages des montagnes et de la plaine. Le désespoir nous rendit le courage : Garibaldi avait prononcé la dissolution des troupes et un grand nombre s'étaient dirigés du côté de la Sabine cl de l'Ombrie. Cependant il dit : Me suive qui peut jusqu'à l'Adriatique. Nous naviguerons vers les lagunes et nous renforcerons Venise. Aussitôt dit, aussiljt fait. Nous voyageâmes la nuit en désordre à travers des ravins et dc,-^ j)récipices et nous traversâmes des vallées obscures et; désertes. A la fin nous parvînmes à noi:s réunir en petits

LA MORT D L'N CONVCRT[.

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corps, dans la plaine, et en approchant du littoral nous nous rassemblâmes sur un point principal, et nous montâmes sur des vaisseaux, si on peui donner le nom dj vaisseaux à quelques gabares, tartanes et barques de pêcheurs.

— Mais vous avez été surpris par une escadre autrichienne qui a fait pleuvoir la grêle sur vous par un temps calme et serein, et une grêle, dit-on. comme le soleil do la canicule n'en chauffe guère.

— Oh! quelle effroyable décharge! elle nous dispersa en un instant comme une poignée de poussière qui tombe sur un essaim de mouches. Il tallait nous voir filer à rame.^ et à voiles et voler sur le golfe comme des. hirondelles; mais les balles montraient tant d'amour pour nos embarcations qu'elles leur envoyaient des baisers qui s'entendaient de Rimini à Cervia. Ileureus qui pouvait leur échapper et se jeter sur la plags ! J'ai vu un grand désordre à la porte Saint-Pancrace quand les bombes tombaient au milieu de nous; j'ai vu l'assaut de Velletri, K' combat de Paleslrina, la déroute des Monts Parioli ; ma!i> un sauve-qui-peut comme celui de nos vaisseaux à qui on donnait la chasse, jamais je n'en verrai un semblable.

— Et toi, comment l'as-tu échappé? pauvre Cencio! vois ce qui t'est arrivé pour ne pas avoir suivi mes conseils! lu étais si bon jusqu'à ta philosophie, si modeste, fréquentant les églises, et faisant la consolation de la mère : et maintenant! La pauvre femme s'est imposée d'immenses sacrifices pour te laisser à Rome, et voilà comme tu l'en as récompensée ; elle l'a perdu san^ espoir de te retrouver jamais.

. — Que puis-je vous dire, signer Archiprêlre, sinon que les malheureux jeunes gens sont entraînés souvent par leur témérité jointe à l'ignorance des hommes et l'inexpérience du monde. A l'université, un très-pelii nom.bre

LoriE.NZo, £3

270 I.A MORT DUM Cf'NTrr.TI.

échappe à la séduction qui les entoure et les entraîne dans mille erreurs. C'était la première année que je suivais les cours de rUûiversité de la Sapienza, et je vivais très-modestement do la pension de ma mère quand arriva ce malheureux 1SÎ8 en même temps que lagitation fermenta en Lombardie. J'allai entendre dans le Colysée ces ardentes déclamations du père Gavazzi qui appelait la jeunesse italienne à la guerre sainte. Je voyais mes comj'agnons prendre la croix; deux d'entre eux me serrèrent de près et me crièrent sans cesse : a Cencio, viens ! »

— Mais je n'ai pas de quoi me procurer l'uniforme.

— Qu'à cela ne tienne, notre chef y pourvoira. — Mais je perds l'année, et ma mère attend que je puisse l'aider.

— Tu es un indigne : quelle mère? la patrie avant tout. » Eo ce moment, voilà Gavazzi qui recommence de plus belle à proclamer l'indépendance de l'Italie, criant, s'échaufTant, s'agitant comme un endiablé. Tout le monde crie : « Nous sommes avec vous l » Voilà comme je fus entraîné, et je partis avec les autres pour la Lombardie.

— Pauvres jeunes gens! qui faisiez tant de jérémiades sur votre liberté et votre indépendance, et qui ensuite vous êtes laissés conduire par le nez comme des buffles!

— Oh ! pensez-vous qu'un grand nombre d'entre nous, en voyant, dès les premières marches, se commettre impunément tant de désordres et de brigandages, ne se repentaient pas déjà de leur folie; mais malheur à qui cherchait à déserter! Arrivés à Bologne, tandis que je songeais k décamper et à laisser là le casque, l'épée et le fusil, nous voyons arriver sur la place de San-Petronio le P. Ddfsi. Il parla avec tant de feu, qu'un cri général se leva : « Vive l'Italie ; à bas le barbare! «Que faire? j'étais dans le bal et je devais danser la gagliarda. Mais que de réflexions, signer Archiprêtre , me suis-je faites ensuite sur ces folies d'hommes ivres qui traînèrent une si

L\ iior.T DU^ co:htep.ti. S71

l)e!le el si généreuse jeunesse à la boucherie, lui giièrent le cœur, el causèrent tant de larmes aux mères italiennes ! .le n'ai jamais pu me tirer de la têle limage de ce père Ugo qui, monté sur les escaliers de San-Petronio, agitait ^es long? cheveux bouclés, comme un comédien, avec (les yeux ardents, un \isage allumé, une main enveloppée flans son manteau, tandis que de l'autre il gesticulait, le poing fermé et l'index tendu; il prononçait des discours extravagants et violents, criant de toutes ses forces, étranglant les paroles, rugissant, mugissant, tonnant contre l'Autrichien, et un an et demi après il a été condamné a mort, dans cette même ville de Bologne qu'il soulevait et poussait à la révolte. Et m.oi qui l'ai entendu s'élever avant tant de violence et d'ardeur, je l'ai vu ensuite à genoux attendre le coup de la mort et prononcer des paroles si pieuses, si humbles et si douces I

— Ah ! tu étais présent à la niorl dUgo Bassi I et comment cela, si lu étais avec Garibaldi?

— Je vais vous le dire. Lorsque nous fûmes assaillis dans la traversée de l'Adriatique par l'escadre impériale, une partie de nos embarcations coula à fond, les autres simplement maltraitées parvinrent au rivage. Nous descendîmes à terre et nous nous sauvâmes au hasard dans les champs, dormant dans les blés et dans les fossés, au milieu des inquiétudes les plus vives et avec la mort sans cesse devant les yeux. J'entrai au hasard dans une ferme, où je trouvai un de mes condisciples qui était lo pluà jeune fils d'un riche cultivateur. C'était un jeune homme bon et rangé, qui jamais ne s'est mêlé des sottises de la politique, et professait une entière soumission aux lois. Ce camarade, en me voyant dans un étal aussi triste, pâle, maigre, rom.pu, eut pitié de moi, me donna à manger, me débarrasssa de ma capote militaire, me donna des habits civils et de Fargent et me fit conduire en sûreté

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jusqu'à Bologne où j'entrai la nuit. S;ir une gabaro, voisine de celle de Ganbaldi dans laquelle j'élais mol-nnême, se trouvait le P. Ugo Bassi, qui fuyait comme nous la chasse des Autrichiens. A la prise de Rome, soit par crainte des Français, soit de colère de voir ses espérances trompées , ou par quelque autre caprice, il était entré dans les bandes de Gariballi avec le casque, la casaque sur le dos et le fusil sur l'épaule.

— Vois où peut conduire une passion que l'on écoute. Lui, prêlre et religieux duii ordre si éminent et si saint, se mêler à un ramassis de bandits, en habit de soldat, parcourir l'Italie en compagnie de vagabonds et de pillards, et se mêler à tous les désordres comme un banni, un proscrit qui n'a ni feu ni lieu 1

— Dieu sans doute l'attendait au passage , signor Archiprêtre, et s'est servi de son habit qui n'était pas le sien pour le châtier en celte vie et lui faire miséricorde en l'autre. Car Ui^o Bassi avait un bon cœur, et, dans sa jeunesse, il était pieux et zélé. Pendant son noviciat il brilla par ses vertus, et fit concevoir de lui de grandes espérances. Il avait une ame'ardente et une imagination très-vive, mais il manquait de jugement, et bien que ses sermons dans les plus grandes églises d'Italie lui eussent valu la réputation d'homme éloquent, il ne brillait pas par la sagesse et la gravité de ses pensées et de ses conseils ; on le considérait comme un homme fantasque et bizarre dans ses manières et ses discours.

— Tu dis vrai. Il était quelquefois si exclusif dans ses idées que déjà un certain nombre d'évêques ne voulaient plus lui permettre de prêcher dans leurs églises. Cette trop grande liberté de penser Ta entraîné hors du droit chemin: il fréquentait les sociétés des hommes du monde, et dès les premiers mouvements qui s'élevèrent en Italie, il se jeta à corps perdu dans les ulopies qui ont fait bouillir

L\ iior.T d'un CONVEUTÎ. 273

laiil de cervelle», et entraîné dans l'abîme tant d'hommes d'ailleurs bien pensants, doués d'un excellent naturel, et d'une conscience droile. Mais toi, Cencio, comment l'astu vu mourir? car on dit qu'il a été fusillé sous les Portiques qui conduisent à la Chartreuse.

— Cela est vrai. Quand je me sauvai sur le rivage, je vis que le P. Basii fuyait lui-même à travers champs. 11 s'enfonça dans les broussailles et je le perdis de vue. Comme je me couchai moi-même dans un fossé de peur d'être aperçu par quelque escadron de la cavalerie autrichienne, je ne sus plus rien de lui ni des autres. Le jour qui suivit mon entrée à Bologne, je trouvai un de mes amis qui voulut me conduire un peu hors de la ville par la porte Sant-Isaia. Nous étions à peine sur la route qui conduit au l'ortiquedela Madone du Mont, que nous voyons un groupe d'hommes venir de notre côté par la porte San-Fclice. Nous attendîmes un peu, et je vis que c'était une poignto de Hongrois qui conduisaient deux prisonniers en iiabit de la légion romaine. Je sentis mon cœur battre avec violence dans ma poitrine, et en regardant entre les tôtes et les fusils des soldats, je découvris la barbe et la longue chevelure d'Ugo Bassi que je reconnus aussitôt; l'autre était le capitaine Livraghi, Lombard, qui était avec mci au siège de Rome.

c( Quand ils furent passés, je poussai avec le coude mon compagnon et je lui dis 'a l'oreille : « Tiens 1 c'est Ugo Bassi. » Nous marchâmes derrière eux à distance, et voyant qu'ils se dirigeaient vers la porte de Sarragosse, nous les suivîmes jusqu'à ce que, près de la colline, nous les vîmes conduire à Villa-Spada où était le quartier général autrichien. Quand ils lurent entrés, nous retournâmes tristes et inquiets à Bologne. Là, nous cherchâmes quelques amis , et nous leur racontâmes l'événement. Chacun d'eux se mit en quéie pour savoir quand et corn-

274 LA Moni d'un roNVEUTi.

ment ce9 deux infortunés étaient tombés dans les mains ('es Autrichiens; mais la chose était si secrète et si inattendue, que plusieurs même des hauts fonctionnaires de la légation ne savaient pas que Bassi fût pris: à la fin, à uno heure très-avancée dans la nuit, je sus qu'ils avaient été pris à l'improviste le 4 août (c'était en 1849), dans une auberge près de Comacchio,et de là placés sur une charrette et conduits à Bologne.

— Figure-toi, Ccncio, dans quelle inquiétude devaient se trouver ces malheureux! Car après le fier soulèvement des républicains de Bologne contre les Autrichiens, l'expulsion, le bonibartiement et la reprise, le général Gorzghowski avait publié un bando qui menaçait de la peine de mort quiconque serait pris les armes à la main, on agissant contre l'autorité des lois ; et si Livraghi et Bas;i avaient le costume ennemi, ils tombaient sous le décret.

— Et la chose est arrivée comme vous le dites : car, ayant été reconnus tous deux pour appartenir aux bandes de Garibaldi, ils furent, sans autre procès, condamnés h mort, et vers onze heures dans la nuit, ils furent renvoyés sous bonne garde do Villa-Spada à Bologne et I enfermés à l'hôpital de la Charité où l'on envoie d'ordinaire les coupables condamnés par la loi martiale. Lo lendemain, à onze heures du malin, ils furent enfermés dans une voiture, et conduits de nouveau à Villa-Spada où on leur annonça qu'ils seraient fusillés. '

« Cependant le curé de la Charité fut invité à les préparer à mourir, et à les accompagner jusqu'au lieu du supplice en amenant avec lui un autre j)rêtre. Le curé avait en ce moment un autre devoir à remplir, il envoya à sa place le chapelain avec un autre prêtre; mais aucun (les deux ne savait quels étaient ceux auxquels ils allaient oiïrir leur ministère. Au moment où ils entrèrent, un capitaine vint au-devant d'eux et leur demanda le sujet de

LA MOUT VV^ CONVrnTI. 275

visite : en apprenant qui ils étaient, il les introduisit dans une cli?mbre où le chapelain excusa le curé de n'avoir pu venir immédiatement, ajoutant que dans une heure au plus tard, il serait de retour. Le capitaine répondit : « Dans une heure, tout sera terminé. »

» Un instant après, les deux prêtres furent conduits dans une petite chambre souterraine où se trouvaient les deux patients. La porte était gardée par deux sentinelles et un officier de garde. Livraghi était triste et troublé : le pèro Bassi. au contraire, était résigné. Il avait la tête penchée sur la poitrine, les yeux attachés à la terre, les mains jointes dans l'attitude d'un homme qui roule dans le fond de son cœur de fortes et douloureuses pensées. Le chapelain, sous cet habit militaire et avec cette barbo épaisse et ces longues moustaches , ne reconnut pas le P. Bassi qui, levant les yeux et voyant un prêtre, montra aussitôt sur son visrig^^ un contentement ineiïable. Le chapelain était jeune, il ne s'était jamais trouvé dans une pareille occasion ; aussi , quand on lui dit que c'était le P. Bassi, il se sentit frissonner jusque dans la moelle des os et éprouva un tremblement dans tous les membres : cependant il rappela tout son courage, et s'approehant du pauvre condamné, il le prit amicalement par la main et lui dit des paroles douces et consolantes. Bassi, en voyant sa jeunesse et la pâleur qui l'avait saisi, lui fit un bon visage et lui demanda d'un ton aimable s'il était possible d'avoir le P. Venturini, dans lequel il avait placé sa confiance depuis longtemps. Le chapelain lui lepondit que le Père Venturini était depuis quelque temp? aux bains de Riolo. Alors le patient baissa la tête en signe de résignation et dit : « Don Gaetano, je suis dans vos mains, et jo n'abandonne entièrement à vous. «Use recueillit un instant comme unhomm.equi s'était déjà préparé, se mit à genoux et fit sa confession générale. Quand elle fut terminée, il

LV MORT l> UN CONVERTI.

demanda h recevoir le saint Viatique, mais on lui dit que id dislance de l'cgliso et la brièveté du temps ne le permetlaienl pas. Alors il leva les yeux au ciel, mit la main sur son cœur, et envoya un soupir à Dieu. » '

— Oh ! que lu me consoles, mon Gencio, en me racontant une histoire aussi touchante. Mais comment as-lu appris ces particularités?

— Je les tiens de Don Gaetano lui-même, qui m'a donné les détails les plus minutieux de cet événement, et m'a remis par écrit la rétractation de Bassi.

— Comment ! il a fait une rétractation et on ne l'a pas encore publiée? Au moins je ne l'ai pas vue dans les journaux, et je n'en ai pas entendu parler par ceux qui connaissent mieux que moi les événements. L'as-tu , Cencio?

— Je l'ai certainement, et je la garde précieusement dans mon portefeuille, parce qu'elle est la première cause (le ma conversion, et que jelui en ai une obligation infinie. Toutes les fois que je l'ai relue, elle m'a soutenu puissamment contre les assauts des tentations que j'ai eu tant de fois à supporter pendant mon séjour en Piémont.

— Mais comment s'est-il conduit? J'en éprouve une joie que je ne pourrais te dire. Veux-tu me la raconter?

— Bien volontiers. Le P. Bassi, après avoir achevé sa confession sans pouvoir obtenir le saint viatique comme il le désirait, demanda une feuille de papier pour écrire sa rétractation et sa dernière volonté. Il n'y avait là ni papier ni plume. Alors Don Gaetano chercha dans sa poche un crayon, et prenant le rituel qu'il avait avec lui pour la recommandation de l'ame, il dit au P. Ugo : a Dictez, j'écrirai.» Bassi dicta en présence de l'odicier la rétractation solennelle de ses fautes, et déclara en terminant que sa volonté était de mourir en chrétien catholique romain, et qu'il désirait que sa rétractation fût publiée dans les

LV MORT II UN CONVERTI. 'Z i i

rouilles publiques *. Il ajouta ensuite qu'il déclarait n'avoir eu aucune part aux brigandages, aux meurtres, mênii' dans les derniers temps, et qu'il avait au contraire, autant qu'il avait pu, cherché à empêcher tout le mal possible. r>

— Tu vois, Cencio, quel tort on fait de se trouver en mauvaise compagnie. Tout le monde croyait que le pauvre Cassi avait participé aux vols et aux assassinats de ces bandits qui infestaient Rom« et leg environs. Et cependant, cela n'était pas vrai, quoique le scandale fût manifeste.

• — Après avoir prononcé ces paroles, il se tourna vers Don Gaetano et lui donna deux scudi qu'il avait sur lui. en lui disant qu'il en avait huit autres dans sa valise <\\i\ était entre les mains de ÏUditor Militaire. 11 Ip pria de fcire célébrer, avec cet argent, des messes pour k' repos de son ame et de celle de son père. Il lais.-^a la valise, avec tous les écrits qu'elle contenait, à sa chère sœur ; il donna une chemise à chacune des deux sentinelles qui ne voulurent pas l'accepter avant que l'olficier le leur permît; il demanda qu'on vendit son mantnau de drap fin pour en donner le produit aux pauvres, aîin qu'ils récitassent un Ave à la Madone pour lui. Après cela, il rentra un peu en lui-même, et se souvenant encore de quelque chose, il s'en confessa avec de grands sentiments de contrition, récita beaucoup de prières avec une vive piété, et voulut lire lui-même toute la recommandation del'ame. Comme Livraghi, en ce moment, gémissait de se voir mourir si jeune et dune mort si cruelle, le père Ugo se tourna vers lui, et l'engagea avec douceur a se confier en Dieu, il se placer sous les ailes de sa miséricorde et à invoquer

' Nous avons lu celte rétractation. Elle nous a été montrée à Bologne par son confesseur qui la conserve pour l'édification d'un grand nombre.

LORE.NZO. £4

278 LA MORT d'un converti.

l'aide de Marie, notre Mère et notre Avocate uuprès du trône de Jésus-Christ, dans cette heure suprême. Ces paroles donnaient une grande consolalion a cet infortuné et remplissaient d'émotion les assistants.

— Ah! le pauvreUgoBassi avait une belle ame, et il fut victime de son imagination exaltée. Que de jeunes geus sont entraînés par cette folle du logis dans mille extravagances, dont ils ne peuvent plus se retirer, spécialement s'ils s'enfoncent dans les sociétés secrètes !

— Jusqu'à présent, je vous ai raconté ce que j'ai appris par dou Gaelano; mais ce que je vais vous dire, j'en ai « té moi-même le témoin. Je ne pus fermer l'œil de toute ia nuit, je me levai de grand malin et je me mis à la piste des nouvelles, cherchant à découvrir comment finirait cette tragédie. Ayant appris que Bassi avait été fécondait à Villa-Spada, je sortis par la porte Sant-Isaïa. En effet, vers le milieu du jour, je vis descendre de la colline vers Bologne une grande troupe de gens armés, qui tourna «.lerrière le Portique de la Chartreuse.

« Vous savez que ce merveilleux portique longe tout le versant du mont de la Madone do la Garde, et qu'il monte en outre à trois milles de là sur le sommet de la ( olliue. où séiend le plateau sur lequel s'élève le sanctuaire de Marie, protectrice de cette grande ville. Toutô la colline est couverte de villas et de jardins, et les tours de Yilia-Spada s'y découvrent ou milieu des magnifiques rangées d'arbres qui l'embellissent et la rafraîchissent de leurs doux ombrages. En descendant de la, le pauvre Dassi tournait souvent la tète du coté de la Madone, pour \oir quand paraîtrait la coupole; et comme il ne pouvait encore la découvrir, cachée qu'elle était par la crête de la colline, il récitait en marchant les litanies de la Vierge, s'arrôtant de temps eu temps, tournant la tôle et lui envoyant son salut filial.

i.v MORT d'un converti. 279

» Qo3nd enfin il aperçut la route tant désirée, ses yeux brillèrent, une expression de bonheur rayonna sur son visage, et il s'écria : « 0 Marie, douce mère des pécheur?, je meurs content, maintenant que je pourrai expirer sous les ailes de ta protection. » D'un pas vif et ferme, et la tête levée, il marcha vers le lieu de son supplice d'où Ton découvrait tout le temple de la Madone sur lequel ses yeux restaient attachés. Arrivé sur le lieu de l'exécution, il se tourna vers Marie, la regarda fixement, lui envoya son dernier soupir, et tournant ensuite les yeux vers les assistants qui, le long du chemin, s'étaient joints aux soldats, il dit à haute voix et d'un ton ferme : « Je demande pardon à tous et je me réjouis de mourir sous les ailes de Sainte-Marie de Saint-Luc : qu'elle reçoive mon ame dans la paix. »

)> Ceux qui étaient présents ne pouvaient retenir leurs larmes, et les soldats eux-mêmes étaient émus. Le P. Ugo s'agenouilla avec son compagnon. Un soldat s'avança pour lui bander les yeux; mais il ne voulut pas, lui prêtre, qu'une main profane touchât l'oint du Seigneur, et pria le confesseur de rem.plir ce charitable office. Alors, il récita à haute voix Y Ave Maria, et au moment où il prononçait ces paroles .In hora mortis, une efTroyable détonation se fil entendre, et il tomba mort. Les soldats s'agenouillèrent et récitèrent avec les prêtres le De profanais. Les deux suppliciés furent placés sur des civières et on les emporta pour les ensevelir.

» Cette mort, signer Archiprêtre, fut le commencement de mon salut; car, quand le pauvre Ugo Bassi regarda autour de lui pour dire : « Je demande pardon à tous! > ses yeux rencontrèrent les miens, il me reconnut certainement et me regarda fixement : je baissai la tête. En voyant ensuite ses élans d'amour vers Marie, je sentis mon cœur se ctianger et j'éprouvai un vif désir de me convertir.

-SO I.A MOUT ï)'lN CONVrr.Tl.

Le lendemain matin, je monlai au temple de la Madone, je fis ma confession générale et communiai à l'intenlion do cotte ame bénie.

» Les républicains ont répandu mille mensonges sur celte mort édifiante. Ils ont dit, entr'autres choses ,que le P. Bassi , un instant avant la derharge .. s'était écrié : « ViveTItalie! »Si ^Ave Maria est pour eux vive CItalie, et si in hora mortis^ est la même chose que vive l'Italie, le P. Bassi est mort avec l'Italie sur les lèvres. C'était ce fou et ce malheureux Gavazzi, qui dans les hôpitaux de Rome criait à ceux qui avaient été blessés «ur les barricades : « Dites vive l'Italie ; ces paroles sont l'acte de contrition des braves. Elles vous élèvent au rang des martyrs et vous donnent la vie éternelle. » Mais Ugo Bassi est mort avec le nom de Marie sur les lèvres et dans le cœur, et ceux qui disent le contraire mentent. Je n'étais pas seul présent à cette mort. Elle a eu pour témoins tous ceux qui passaient par là en ce moment, et la foule était nombreuse. »

Don Giovanni à ce récit pleurait ton Ircment, et quand {'exilé eut terminé, il lui dit :

— Vois, mon Oncio, comme les desseins de Dieu sont impénétrables! Peut-être qu'Ugo Bassi, s'il vivait, pourrait finir aussi malheureusement qua davazzi ; mais Ugo, je te le répète, avait un bon fond, ses travers n'avaient pas leur source -dan? la perversité de son ame, mais dans le.> folles erreurs d'une imagination extravagante, tandis qu(3 Gavazzi avait le cœur gâté, l'esprit mauvais; aussi Dieu l'a laissé tomber dans l'abîme ; et maintenant, apostat et dissolu, il court le monde comme un démon, poussé par les furies de l'enfer, blasphémant l'auguste nom de Marie, que son confrère avait pieusement sur les lèvres et dans le cœur en mourant sous les yeux de celle qui protège sa dévote ville de Bologne. Ugo Bassi, qui pendant sa vie a

LV SIÛRT DU.'* CONTr.r.TI. t£ I

causé tant de peines à la religion qui fut sa mère, lui rendit, autant qu'il fui en lui, en mourant avec des sentiments d'une si profonde piété, cet honneur elcette joie qu'il lui avait ravis par ses mauvais exemples. Et celte religioQ sainte, mère de tant de héros de l'Eglise du Christ, n'a pas à rougir de Gavazzi, car elle l'avait déjà rejeté de son sein dès ses premières extravocances. Elle l'avait reirnnché de son noble corps comme un membre gangrené, et abandonné à son mauvais génie.

L'Arcliiprctre, après ce généreux élan de son cœur, S3 recueillit, et baissant la voix, il dit à l'exilé :

— Cencio, il est tard et il faut que je te conduise en lieu sur et à l'abri de tout soupçon. Arme-toi de patience. Prends cette bouteille de vin, et mettons dans ce petit panier de la viande salée, du fromage et du pain pour demain, car je prévois que je ne pourrai me risquer d'aller te voir avant la nuit. Tiens, voici les Prisons do Silvio Pellico, et deux volumes de la Vie du Christ par le P. Cesari, afin que tu puisses passer le temps utilement et sans t'ennuyer. Prépare-toi dans ta solitude à une bonna confession, et demain soir, quand Pasqua sera couchée, j'irai te reprendre.

Alors, ils ôtèrent tous deux leurs souliers, prirent deux flambeaux et descendirent l'escalier à pieds de bas. Ils traversèrent l'ancien cloître , et se dirigèrent vers sa partie méridionale qui était au fond dans l'endroit le plus solitaire. L'Archiprêtre y introduisit Cencio dans une petite chambre où il avait l'habitude de te retirer l'été, pour goûter la fraîcheur, car elle ouvrait sur le jardin, et elle était ombragée par un bouquet d'épais lauriers. 11 lui montra un réservoir dans un coin de la chambre où, en tournant un robinet, l'eau de la fontaine tombait limpido et fraîche dans un bassin de marbre blanc. Le lit était simple et commode. U ferma les volets des fenêtres «t

LORE.NZO. 2i'

L* BOr.T hV^ CO.-<TLhri.

lui dit adieu. Il s'en allait quand Gcncio se tournant vers lui, lui dit :

— Mon bienfaiteur, pourrai-je avoir la consolation de parler avec ma mère? Pauvre femme! Je me suis exposé à un si grand danger uniquement pour la voir, il me serait trop dur de repartir sans lui donner le baiser filial et recevoir sa bénédiction.

— Nous verrons, répondit Don Giovanni : je ferai tout ce que je pourrai, mais songe que tu es soupçonné d'avoir pris part à la conjuration du 1 5 novembre 1 848, el condamné par contumace.

— Je vous jure, signer Archiprêtre. que je ?uis innocent de ce chef; demain je vous expo.serai en détail loulo la vérité'.

IV'. A.NiNETTi: GAIliBALOI.

L?. lendemain niatm, Don Giovanni se leva de trèsbonne heure, selon son habitude. Il se rendit à son église [lour y célébrer la sainte Messe, et il confessa jusqu'à onze heures. Puis sortant comme pour aller aux malades, il fit un détour et monta chez Thérèse la mercière. 11 trouva la petite fille ellui dit :

— Va un instant en bas a la boutique, el dis à ta mère qu elle monte, parce que j'ai à lui parler : mais aie soin que personne ne t'entende.

* Nous voulons que nos lecteurs Sûcheiil que toutes les circonstîiices do la mort d Ugo Bassi nous ont été envoyées de Bologne, par des témoins oculaires dont nous conseivo'.is préiieubutuent les loltres originales.

ANMF.TTE f, \n!R\L(iI. ÔÔ3

La petite meSjHj^ère baisa la main de l'Archiprêtre et descendit faire la commission.

Thérèse était une femme de beaucoup de bon sens , parlant bien et très-active ; veuve, elle avait su élever sa petite famille dans une modeste aisance ; sa boutique était dans une rue très-fréquentée par les gens de la cainpagno qui venaient à la ville pour vendre leurs denrées au marclié. Elle était bien fournie de toute espèce de fil à coudre et à broder, d'épingles, d'aiguilles de Damas de toute dimension, d'aiguilles droites ou courbées pour la broderie au crochet ou à la chaînette sur le métier, d'épingles pour faire de la dentelle sur le tambour , de longues aiguilles pour les matelassiers et les tapissiers ; elle vendait des agrafes, des passementeries, des franges, des houppes, des gances, mais par-dessus tout elle avait le plus bel assortiment de rubans rouges et jaunes dont les villageoises sont avides pour lacer leur corsage des jours de fête, pour quadriller les manches de leurs robes ou aliacher le tablier autour de la taille : elle en avait pour les bouquetières pour orner les couronnes elles bouquets des mariées : elle avait des rubans en crôpe, en salin, en velours, en pluche ; des rubans dentelés, unis et moirés de toute couleur et de toute largeur, et si bien arrangés que c'était un plaisir de les voir.

Thérèse était une marchande engageante, et elle s'accommodait au mieux avec les paysannes : elle leur vendait à crédit, ou recevait en échange de ses beaux rubans tantôt un boisseau de haricots, tantôt un quart de muids de blé, tantôt une paire doisons ou de poules, tantôt un ou deux quarterons d'œufs, tantôt une chose et tantôt une autre, jusqu'aux tourtes et au pain frais. Aussi elle avait de nombreuses pratiques parmi les vilhigeoises, et quand elle pouvait, elle se prêtait volontiers à leur rendre nille petits services, comme de garder leurs panierspen-

ANNHTTE GAUICALUI.

dant qu'elles allaient entendre la messe ou visiter leurs commères ; elle savait leur fournir mille petites bagatelles pour leurs filles fiancées, elles aidait à composer le trouiteau de la mariée.

En somme, Thérèse était la tneilloure mercière de la place ; et Doa Giovanni qui la savait vertueuse, pleine de jugement, deréserve et de discrétion en toult^circonslance, lui confiait, avec assurance, de petites affaires délicates et chatouilleuses à conduire, comme d'empêcher quelque désordre, d'arranger quelque brouille, de remédier à quelque scandale et de déjouer quelque intrigue, rVassurer enfin l'honneur et la paix de quelque famille. Aussi, de son côté, il Tappuyait et la récompensait selon eon pouvoir. Quand il vil grandir son Cencio qui montrait un bon naturel et de belles dispositions, il lui vint en aide pour le pousser aux éludes, et après sa philosophie, il lui obtint une pension prélevée sur les bourses que la ville destine aux jeunes gens pauvres qui étudient le droit et la médecine. Lejeune homme, tant qu'il fut avec sa mère cl sous la conduite de Don Giovanni, resta sage et pieux ; il était tout a ses éludes et à ses devoirs religieux, et il brillait tant dans ses classes, que la ville espérait de lui de grandes choses. Il était admis volontiers dans les sociétés les plus distinguées, car c'était un jeune homme instruit et bien élevé, de manières ouvertes et modestes, plein de vivacité et de finetsedans l'esprit, de franchise et de générosité dans le cœur, et possédant un talent remarquable pour la poéïjie.

Il alla étudiera Rome avec des lettres de recommandation pour plusieurs prélats et autres personnages de distinction. Il obtint leur protection, et se fit aimer et estimer de tous ceux qui le connaissaient. Il était accueilli dans les réunions les plus distinguées et les plus vertueuses : heureux s'il avait continué à vivre ainsi dans les

AXNETTE CMUC^LIT. 585

ni( illeiiressociélts ! Mais la fréquentation de rUniversité, et la connaissance de jeunes gens plus habiles en paroles que droits dans leur conduite, plus prompts à entreprendre que sages à exécuter, plus enclins à dénigrer les chefs du pouvoir que dociles à observer les lois, avaient peu à peu disposé son esprit à accepter les vaincs et trompeuses suggestions de ces méchants qui, au milieu des grandes réunions de jeunes gens, recherchent les natures les plus belles et les plus généreuses, pour les précipiter, sous lo masque du bien, dans les tourbillons des mouvements populaires, qui sous le prétexte d'exalter el de glontier la patrie, la rendent esclave des agitateurs et l'entralnei.t dans une ruine irréparable. Ces cœurs nobles et ardents, incapables de soupçonner la trahison, se laissent séduire par les fourbes, et volent, selon que les poussent l'amour de la gloire et le désir du bien, à ces entreprises qui, sous les couleurs de la vertu , ne sont que de misérables factions, de viles conjurations, des menées horribles et cruelles.

Le jeune Cencio fut une de ces victimes de la perfidie. Il fut d'abord alléché par les fêtes populaires, qui semblaient n'avoir d'autre but que la réjouissance publiquo pour les franchises concédées par les princes aux Etats. Ensuite, il se laissa entraîner à s'enrôler dans la légion universitaire qui partait, tumultueuse et téméraire, pour combattre dans les plaines lombardes les guerres de l'indépendance italienne. Vincent ne démentit point la bra- Noure delà jeunesse romaine, et se battit courageusement à Trévise, à Cornuda, à Palmanova,et au terrible siégo de Vicence. Il revint à Rome avec le reste des légionnaires dont un grand nombre conservaientencore l'honnêlelù naturelle de leur noble cœur ; cependant il n'évita pas la société des factieux qui complotèrent l'assassinat de Pellegrino Rossi,etil fut soupçonné d'y avoir pris part, tarit

ANNF.TTE C^Uln.MJ)!.

la liaison avec les hommes corrompus entache la réputation de ceux q'ii les fréquentent I

Censio se trouvant à Rome pendant les Loiileverscments de la Constituante, de la République et du triumvirat, fut, sinon acteur, du moins témoin de toutes les perfidies, des crimes, des incendies, des brigandages et des meurtres de ces malheureuses journées. Au premier assaut des Français, comme soldat, il combattit à la porte Cavaleggeri ; ensuite il soutint, sous le commandement de Garibaldi, le siège opiniâtre de Rome, se battit k Vel- U>tri et à la porte Saint-Pancrace, toujours brave, toujours audacieux et ferme dans toutes les rencontres de Villa-Panfili, de Quattro- Venti, et du Vascello. Enfin la brèche s'ouvrit, les Français entrèrent, le Janicule fut emporté, Rome fut prise, et les républicains, pour ne pas 66 rendre à la merci du vainqueur, jetèrent les armes et se dispersèrent, ou bien suivirent Garibaldi et marchèrent au secours de Venise assiégée par les Autrichiens. Vinrent fut un de ces derniers, et après la fuite de Garibaldi, \\ se réfugia en Piémont avec les autres Romains exilés. A la fin, l'amour de sa mère, le désir de revoir ses amis, l'ennui de l'exil l'avaient poussé a rentrer dans sa patrie : il croyait pouvoir y venir en sûreté, car il n'avait été ui fiéputé de la Constituante, ni colonel ; il n'avait point oc- < upé les postes élevés de la République ; mais il ne savait pas qu'il avait été condamné par contumace dans l'afTaire (lu Fisc, et que sa vie était en danger.

Revenons à Don Giovanni et à Tliérèse.

Informée par sa petite fille que l'Archiprôtre l'attendait en haut, Thérèse s'y rendit immédiatement. Elle était triste de l'arrivée de son fils dans des circonstances aussi critiques ; elle craignait qu'il ne fût saisi, elle ne savait où il avait pu passer la nuit pour ne pas tomber dans les nains de la justice. Don Giovanni, en la voyant entrer,

ANNUITE CARinALCr. 287

lui (it delà main un certain signe de bon augure pour la rassurer et lui ilit aussitôt :

— Thérèse, soyez tranquille. Cencio est en sûreté.

— Mais où a-t-il passé la nuit ? Mon Dieu, quel supplice pour une mère de revoir, après tant d'années d'absence, son (ils unique, et de ne pouvoir s'en réjouir, de Ib renvoyer même brusquement et presque avec mauvais visage I Quelle nuit j'ai passée, signor Archiprêtre ! quelles angoisses, quelle agonie I j'ai pleuré tout le temps sans pouvoir me rassurer et me consoler.

— Tranquillisez-vous, Thérèse, Cencio est... mais... par charité, voyez I... Cencio est chez moi. Chut! dans un lieu où personne ne le soupçonne, et hier soir nous avons soupe ensemble.

— Grand Dieu ! que vais-je devenir avec Pasqua ? Elle ira le publier par toute la paroisse, et, avant la fin du jour, les gendarmes l'auront pris.

— Est-ce à moi que vous dites cela? m'avez-vous pris pour une créature, vous, dites, Thérèse ! Pasqua n'a rien vu, elle ne sait rien, et elle ne saura jamais rien. Cencio est enfermé dans le cloître; il est derrière les arches de Sainte-Cécile, dans mon petit quartier d'été. Venez sur le coup de midi, pendant que tout le monde sera à dîner : entrez dans le cloître et prenez bien vos précautions. Voyez surtout s'il n'y a personne qui vous voie, et si vous en êtes bien sûre, allez à la porte et frappez doucement avec le doigt. Cencio est là qui vous attend ; vous entrerez, et vous le verrez et l'embrasserez autant que le cœur vous en dira.

Et ainsi fut fait à la grande satisfaction de la mère et du Gis.

La nuit venue, Pasqua demanda 'a l'Archiprôtre s'il voulait souper. Don Giovanni lui répondit :

— Servez les chapelains, et soupez vous-même, ai.-.si

2S8 ANNETTE r.ARlRALni.

que le gnrron : pour uiui, j'ai beaucoup à écrire ce soir, tenez-moi au chaud une bonne soupe, car j'ai un appétit de chasseur, et servez-moi, comme hier soir, un plat et la salade. Oh! laissez la clef sur le buffet.

— Eh diantre! reprit Pasqua d'un ton de belle humour, ici il li'y a jamais d'heure fixe : on écrit beaucoup, ou travaille beaucoup, et qu'est-ce qui en souffre? la santé de l'Archiprêtre. Et dormir après minuit; eh! on le sait. Don Gherardo est devenu vieux, mais il ne faisait pas d'exlrav;igance, et ces archiprètres d'aujourd'hui ne vivent pas plus que des moineaux, tant ils en font!

Et Pasqua, marmottant et parlant dans ses dents, s'en alla préparer le souper des chapelains.

Quand rx\rchiprêtre entendit la marmotteuse monter l'i'sralier et s'enfermer dans sa chambre, il alla, par précaution, faire le verrou à la porte de la pièce qui conduisait a son appartement et descendit dans le cloître. Il appela Cencio, ils montèrent doucement l'escalier, et sa mirent a îchle. Don Giovanni versa la soupe, chercha dans le buffet où Pasqua tenait les restes du dîner et conservait ces sauces et ses ragoûts, et y trouva un bon poulet bouilli ot quelques petits reliefs qu'il servit joyeusement à son F.mi. Tout en mangeant ils causaient h voix basse, Don Giovanni lui dit comment il avait appris pur le juge que le tribunal l'accusait d'avoir tenu la main a l'assassinat du ministre, parce que la veille on l'avait vu causer intimement avec le tils de Cicervacchio, justement auprès de l'i'ndroit où les conjuréss'étaient réunis le soir avant d'exécuter leur affreux complot.

— Cela est très-vrai, répondit Cencio. Mais comme je n'avais jamais voulu fréquenter les réunions du théâtre Capranica, ce jeune homme me traitait de poltron et cherchait à m'entraîner dans la bande. Je m'excusai, en disant que les médecins m'avaient défendu de m'expeiser à

ANXCTTF. GMUDALri. î'-9

l'air de la nuit, h cause d'une fièvre tierce que j'avais eue le mois précédent ; il parut me croire et me laissa continuer mon chemin vers Saint-Jean de Latran, où je mo dirigeais pour attendre la voiture qui devait me conduire h Frascati.

— Ah 1 tu étais donc à Frascati, ce soir-là ?

— Ce soir, et toute la journée du lendemain. Je ne Fois rentré à Rome que dans la nuit du IG, et tout était fini au Quirinal.

— Pourrais-tu fournir des témoins de ton sojour à Frjscali ?

— Dix au besoin, et ja suis bien fâché de n'avoir pas su aussitôt les sou[)Çoiis de la cour et ma condamnation.

— Si cela est, mets-moi par écrit les témoins de ta présence à Frascati ce jour-là, et je chercherai à éclaircir l'affaire. Mais si lu n'avais pas ce crime à le reprocher, pourquoi donc t'es-lu exilé ?

— Par crainte d'un sort plus triste encore, surtout après l'exécution d'Ugo Bassi : car on devoil penser que j'étais aussi de la bande de Garibaldi et j'ai été à deux doigts de ma perte, pour vouloir l'aider h la mort de sa fenrne.

— On a raconté des choses étranges sur cet événement, et au milieu de t'entes ces contradiction^, il est diricile de débrouiller la vérité.

— Je puis vous dire qu'elle a fait une mort horrible, et elle a tant souffert, que si elle s'est repentie de ses péchés, comme il est à espérer, le Seigneur l'aura reçue dans sa miséricorde; car elle était ardente, fiera, audacieuse; mais, en vraie Espagnole, elle avait la foi, et dans sa vio de Bohémienne, elle gardait des manières honnêtes et aimr't son mari fidèlement. Je n'ai jamais vu de femmo plus intrépide qu'elle : il fallait la voir, légère et court vôlue, gravir la crête des montagnes comme un daim, et

LOP.t.NZO. 25

290 ANNBTTE G\niBALDÎ.

supporter avec rouroge les fatigues des marches forcées, souvent a jeun, trempée de pluie, et sur le point de devenir inèrf.

— Ce sont les privations jointes aux courses et aux craintes continuelles. la mauvaise nourriture, le manque de sommeil qui lui auront altéré les humeurs et l'auront fait tomber malade.

— Oh! non, signore Archiprêtre, c'est le dernier désastre de Comacchio quilui a donné le coup mortel. Quand nous fûmes arrivés, comme je vous le disais hier,àCesenatico, et que, après avoir enlevé par force les embarcations qui s'y trouvaient, nous longeâmes le rivage de Cervie et de Ravenne, nous tombâmes au milieu des vaisseaux impériaux qui croisaient entre les deux ports de 'Jfjgnavacca et de Volano. Dans ce terrible choc, nos tartanes furent dispersées. Celle de Garibaldi put se jeter dans les lagunes avancées dans les terres, où les navire" autrichiens, qui tiraient beaucoup d'eau, ne purent la suivre. Mais la barque s'engagea dans les roseaux, et pour échapper à la grêle de balles qui pleuvait sur nous, la femme de Ganbaldi fut obligée de sauter comme nous hors de la barque, et de s'enfoncer au milieu des joncs, des algues et des lentilles d'eau. Alors nous nous trouvâmes dans un embarras plus terrible encore; car embourbés jusqu'au milieu du corps dans ces eaux mortes, nous ne pouvions retirer nos jambes de la vase et nous avancions avec la plus grande difficulté. La femme de Garibaldi, dont les vêlements étaient tout trempés, se sentit prise de frissons, et son corps se raidissait de froid; son mari, dans ce moment désespéré, faisait des efforts de lion pour soulenii- sa malheureuse épouse qui sentait la terre lui manquer sous les pieds, et leau quelquefois lui montait au menton. Je crois que jamais, dans les landes du Brésil, Garibaldi ne s'était trouvé à une plus dure épreuve. La

ANNF.TTE G\riR\LT.I. 1.1

[uiuvre Annette lirait péniblement son haleine comme si la respiration lui manquait, et elle s'appuyait de toutes ses forces sur les épaules de son mari et souvent sur les miennes, parce qu'étant plus grand, je pouvais mieux la soulever. Quelquefois, après un gros soupir, elle s'écriait : « Ali ! croix de Jérusalem ! Ali I sainte Marie bénie ! » et son" mari l'animait en disant : « Courage, Annette; sois i'' rie, Annette. » '

« Enfin, après des efforts et des pejjta^kujjiis, nous arrivâmes, brisés de fatigue, à uare ràtoîtt^tdèec^ la C/iiafica. près de rembouchure du Pô de Volano." bonnes gens nous firent iiccueil, et allumèrinil un gran! feu autour duquel nous n^is serràme habits, et nous pûmes en^ême temps nous réconf d'un morceau de pain et d^ était tout entier à sa femniÇ qu'iT^fci^fflïHigàj(^r*trn lit pendant que ses vêtements séchaient ; mais la pauvre Annette, dans ce pénible fraJTBrcTtra'vërs iTne eau infecte et au milieu d'un air malsain, avait contracté une fièvre maligne accompagnée de symptômes mortels qui en peu d'iieures la privèrent de tout sentiment. Lorsque Garibakii reconnut la violence du mal, il commença à mugir comme un taureau ; il tournait dans la chambre comme un fou, 1 1 puis il courait à la malade, lui donnait à boire et disait : « Annette, ce n'est rien : tout à l'heure tu seras mieux; rc^arde-moi, je suis ton Pépé. » Elle ouvrait les yeux, poussait un soupir, et reslail sans mouvement.

«Cependant le général dépêcha un messager en grande iiàte à Comacchio pour annoncer à ses amis son arrivée en ce lieu, et leur demander un prompt secours; son appel fut entendu, car quelques-uns vinrent eux-mêmes, et d autres envoyèrent des hommes pour l'escorter et le conduire en lieu de sûreté. Par ce moyen, on put remonter par b canal de la C'iiavica ju;qu"a:i Pô de Pieno que noui

Zy~ ANNETTF. CVUICAM)!.

traversâmes sur un bateau. Sur l'autre rive du Pô, nous trouvâmes une voilure qui nous attendait. Elle avait été envoyée de Saint-Albert, pays entre le port de Primaro et le Lamone. On étendit un matelas sur la voiture et on y coucha la malade qui n'avait pas encore repris ses sens. 'J.We semblait ensevelie dans un assoupissement qui ressemblait à un évanouissement : c'était l'ardeur de la fièvre qui lui cuisait le cerveau. Garibaldi avait reçu un cliâlo avec lequel il 4a couvrit, et une ombrelle pour la garantir du so|t'il d'août qui nous tombait sur la tôte et nous brûlait la chair. Après ces préparatifs, la voiture se mit en route, f, coupant les chemins, traversant les champs avec des se- \ cousses et des cahots qui causaient un mal infini à cetto ' malheureuse femme. *"

»Duns ce trajet, nous craignions continuellement d'être surpris par les Impériaux qui rôdaient par tout le pays. Nous marchions en regardant sans cesse autour de nous si nous découvrions de loin quelque patrouille, quelque escadron ou quelque vedette. N'apercevant rien, nous continuions notre route, par une chaleur excessive, harassés, brûlés, épuisés de fatigue. Garibaldi ne s'éloignit pas un instant de la pauvre Annette. D'une main, il tenait l'ombrelle au-dessus de sa léfe, et de l'autre il essuyait la sueur qui couvrait son visage et la bave jaune et visqueuse qui sortait de sa bouche et qui annonçait sa mort prochaine. En même temps, il lui disait les choses les plus tendres qu'elle n'entendait point. Pour traverser un fossé, nous soutînmes presque en l'air la voiture, mais la malade se ressentit tellement de la secousse qu'elle ouvrit les yeux, regarda son mari et lui dit : « Pépé, qu'y a-t-il (l'arrivé? où m'emmènes-tu? — Je suis ici avccloi, mon ame, lui répondit son mari, courage, Annette. — J'ai soif, » reprit-elle.

B Garibaldi éprouva en ce moment tout le tourment

A>:SETTK GAKIBALDI. 29I>

d'une ame dcsoléo. Au milieu de ces steppes arides, tout était terrain argileux, et si l'on rencontrait un puits ou un fossé, l'eau était morte, verdâlre et amère à ne pouvoir y goûter. Pas un oranger, pas un prunier, pas une mûre de ronce, il n'y avait rien dans ce désert, a Aie patience encore un peu, ma chère AncDtte, lui dit son mari en essuyant une larme brûlante, bientôt nous arriverons dans un lieu de repos, bientôt, sois-en sûre. » A ces mots, la malheureuse serra les poings, grinça des dents et ferma les yeux. En ce moment, nous vîmes trois gens qui chassaient des cailles dans un grand champ de panis. En nous apercevant de loin, ils parurent stupéfaits de voir une voiture au milieu de ces plaines sans routes. Ils ramassèrent K^urs appas, jetèrent leurs filets sur leurs épaules el décampèrent. Le conducteur nous dit alors : « Il doit y avoir dans les environs quelque fromagerie, du côté où ces chasseurs se dirigent. )j II ne se trompait point. Après avoir passé deux longues rangées d'aulnes, nous découvrîmes .es toits d'un amas de maisons groupées autour d'un château, el, à une petite distance, la fromagerie et les étables qui entouraient une grande aire ouverte d'un côté.

» Après les marches et les contre-marches de cette longue et dure journée, nous étions encore à treize milles de Ravennc. Nous traversâmes la belle Sapinière qui appartenait autrefois aux moines de Saint-Vilal, et nous arrivâmes à la petite rivière desséchée dite des Pommiers, dans la paroisse des Mandriolles. Enfin, à la tombée de la nuit, nous atteignîmes un groupe d'habitations champêtres qui, comme je le sus ensuite, formaient le riche domaine du marquis Ignace Guiccioli, gentilhomme de Ravennc. Nous fîmes hclte auprès de la fromagerie.

» Aussitôt, nous vîmes sortir les trois jeunes chasseurs, .^ue nous avions déjà aperçus, et qui étaient venus de Ravenne, la veille, en partie de plaisir : deux d'entre eux

204 ANNETTF. C. VUMî VI.DI.

(Haient frères et le troisième étail leur cousin. Les di'ox frères nous regardaient fixement, et l'un d'eux reconiiuL Garibaldi qu'il avait vu à Ravenne l'année précédente ; mais en le regardant, il se sentit saisi de crainte, et il ç(» disposait à dire à ses conijiagnons de rentrer, quand GarihaIJi s'avançant vers lui, l'aborda tristement et lui dit : « Monsieur, êtes-vous le maître de celte maison? — Non, répondit-il, nous sommes des amis du fermier et en visite chez lui : en ce moment il n'est pas k la maison, parce que c'est aujourd'hui samedi et qu'il est allé au marché de Ravenne, mais il reviendra avant la nuit. — Monsieur, reprit Garibaldi, voudriez-vous me faire la grâce de demander un verre d'eau pour cette malheureuse qui se meurt de soif. — Tout de suite, répondit le Ravignan; et regardant la malade : Oh! dit-il, celle pauvre dame est bien mal ! Voulez-vous que nous appelions le médecin? Il doit être dans la maison en ca moment, car il est venu de Saini-Albert pour soigner la lemme du fermier qui est malade. y> Il fit signe a son cousin qui courut aussitôt chercher de l'eau et averlir le médecin.

» La malheureuse dame était étendue sur un matelas dans la voilure, le visage pâle et tiré, les cheveux tout en désordre, la poitrine halelanle, les dents serrées, les yeu'C languissants et à demi -èlcinls. Garibaldi commuait a essuyer la sueur et l'écume qui lui sortait de la bouche, la regardait avec amour et mourait de compassion et ilo douleur. Bientôt arriva le médecin, accompagné du jeune homme qui portait une coupe d'eau; le médecin la regarda atlentivement, lui tûia le pouls, et dit sans lever les yeux pour ne pas rencontrer ceux du mari : « Hélas! il est trop lard! celte pauvre dame n'a plus qu'un souolo de vie. » Il approcha le verre de ses lèvres, mais les mâchoires étaient lellcnenl roi Jics et !;;s dents si forlement

enclavées les unes dans les autres qu'il ne put faire enlrcr une goutte d'eau dans la bouche.

» Alors Garibaldi se tourna en pleurant vers les assistai ■■' et dit : « Qui veut m'aider, par charité, k l'enlever (le la voiture et à la portrr sur un lit? » Aussitôt un dos trois jeunes gens croisa les mains avec Garibaldi pour la soulever par la tète. Je fis la même chose aux pieds avec un autre, et nous la portâmes lentement à la ferme, nous montâmes l'escalier, nous entrâmes dans une chambre et nous la posâmes doucement sur un lit. Le médecin nous suivait. A peine avait-elle la tête sur l'oreiller que ses yeux prirent une couleur vitreuse, sa bouche était ouverte, uua tresse de cheveux noirs était tombée flasque et molle sur sa joue gauche. Le médecin lui chercha le pouls et le trouva éteint. Anneite avait fini de souffrir en ce monde. Le médecin se tourna vers nous et nous dit : « Elle est morte ! »

» A ces paroles, à ce coup imprévu, Garibaldi resta immobile de stupeur, il porta la main à son front, et donnant cours à sa douleur, il éclata en sanglots et versa un torrent de larmes, dont nos faibles consolations nu pouvaient adoucir lamertume. Après cette première explosion, il rappela tout son courage, et ce malheureux époux, oubliant qu'il était fugitif et que sa vie était en danger, parlait de donner à son infortunée compagne les hSnneurs de la sépulture et dcynandait qu'elle fût portée à l'église de Ravenne pour y recevoir les obsèques de 1 Eglise et y être enterrée avec des funérailles solennelles. Cependant nous l'avions conduit dans unechambreau rezde-chaussée, et là, nous le consolions de notre mieux, quand un garçon de la ferme rentra en disant que, du côté de Saint-Albert, on avait vu des déiachcments d'Autrichiens traverser les champs à pied et à cheval, et qu:j des groupes de carabiniers pontificaux voltigeaient dans la plairi.

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» Alors les geiià de la maison firent observer a Garibaldi qu'un plus long séjour chez eux pourrait le faire tomber dans quelque embuscade et com[)romellre sa per- 5K)nne et cei'e de ses hôtes, surtout que le fermier était absent et que sa femme était au lit. Garibaldi à ces mots se serilii arrarher l'aine, car il se voyait forcé d'abandonner la femme qui l'avait rendu père de cinq enfants, et qui lavait toujours fidèlement suivi dans les aventureuses ^;uprres de 1 Uruguai. du Brésil et du Montevideo, dans la périlleuse traversée de l'Atlantique, dan» les dures luîtes de l'Italie et enGn dans le long et sanglant siège de Rome.

» Se voyant donc obligé de la luifscr aux mains des étrangers, sans pouvoir lui rendre les derniers devoirs de la piété conjugale, il se leva avec vivacité, prit une luînière, et pria l'ami des deux frères de le reconduire a la < hambre de sa femme. En voyant le cadavre de celle qu'il avait aimée, il se jeta sur son corps, l'embrassa étroitement, l'arrosa do ses larmes, forma ses paupières en donnant un bais(T sur chacune, releva un peu ses cheveux ."ur ses tempes et lui donna le dernier adieu. Ensuite il lui fnleva son vêlement de dessus, ses bottines et le foulard qu'elle portait au cou, afin de raj'porter à ses petits enfjnts un souvenir de leur malheureuse mère. Il tira aussi l'anneau qu'elle avait au doigt, et l'offrit affectueusement i! son hôte en témoignyge de sa reconnaissance pour toutes les bontés qu'il en a\ait reçues. Mais le jeune homme. t3uché jusqu'aux larmes, le refusa et dit d'un ton ému : « Non, monsieur! non jamais! cela vous appartient, (,'ardez le dernier souvenir de celle que vous avez aimée. » Garibaldi n'ajouta pas un mot, serra avec force la main du Uavignan, embrassa encore une fuis sa chCre Annelte, descendit tristement l'escalier, et rejoignit les autres personnes i!e la maison auxquelles il recommanda de nouveau avec instance de donner une sépulture honorable à la défunte.

ANNETTE KAKICALOI. £07

» Il était à bout de forces, et, avant de partir, il demanda par charité une bouchée de pain. On lui apporta aussitôt de quoi se restaurer, ce que dans rii.lervalle nous avions pris la précaution de faire de notre côté. Garibaldi mangea un peu, mit le reste dans sa poche, el rendit de cordiales actions de grâces à ces braves gens. Nous partîmes alors au milieu des champs, conduits par uu garçon qui connaissait les chemins de traverse. La nuit commençait déjà à rembrunir, et en peu de temps nous nous trouvâmes dans l'obscurité. Nous mar chions presque à l'aventure, à travers les fossés et les mares, dans des plaines désertes et incultes, quand, eu entrant dans un sentier qui conduisait à une plantation de saules, nous entendîmes uu bruit de chevaux qui venaient dans notre direction et que nous crûmes reconnaître à leurs pas, pour des chevaux d'armes. Aussitôt nous nous accroupîmes et nous nous enfonçâmes dans le bois. C'est alors, comme je vous le disais hier soir, que je perdis mes compagnons; et J'ai su depuis qu'au moyen d un travestissement ils avaient passé en Toscane par la route de Fayence.

» A Bologne, je rencontrai un habitant de Ravenne qui me raconta qu'après notre départ de la villa Guiccioli, le fermier était rentré chez lui. Informé de ce qui s'était passé en son absence, et apprenant par le garçon que les environs étaient battus par des détachements d'impériaux et de pontificaux, il craignit de s'attirer malheur, appela le meunier voisin, lui fit charger le corps d'Annetle sur sa charrette et lui recommanda de l'enterrer dans la campagne le plus loin qu'il pourrait de la villa. Le meunier s'éloigna d'environ quatre milles et arrivé k la sapinière vers la plage, il creusa à la hâte dans le sable une petite fosse et l'y déposa. Mais , soit précipitation, foit crainte d'être surpris, le meunier n'avait jeté sur le corps qu'une légère couche de sable, et peu de jours après,

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(Jes cuitivateiirs, passant par là, trouvèrent le cadavre d'une jeune femme récemment enterré , la lûle à moiiio hors de terre, une main dans les cheveux, l'autre bras presque complètement découvert et les doigts rongés par les chiens ou par quelque bête sauvage. Ils racontèrent la chose au curé de Primaro qui en avisa Tlnspecteur du gouvernement, et de Ilavenne on drpêcha au tribunal de Saint-Albert l'ordre d'envoyer sur les lieux son médecin et son chancelier. En faisant l'autopsie, ils trouvèrent que la mallieureuse dame était enceinte de cinq mois, et ils crurent quelle avait été prise tout k coup d'un accès de fièvre maligne qui, lui montant à la tête, l'avait suffoquée immédiatement. »

— Cencio, dit Don Giovanni, tu me racontes un accident bien pathétique, mais il m'a plus l'air d'une éli'gie que d'une histoire. Es-tu sûr que tu l'as vue mourir? tu me dis toi-même qu'Annette fut trouvée avec une mcia dans les cheveux, il paraît donc que la malheureuse a été enterrée pour morte, mais qu'elle ne l'était point.

— Que puis-je dire a cela? Le médecin de Saint- Albert qui, par hasard, se trouvait à la villa, a dit qu'elle était morte, et Garibaldi l'a pleurée comme morte.

— Ou a beaucoup parlé de cet événement à Ravenneet dans toute la Romagne, et la plupart assurèrent que Garibaldi, fuyant par les traverses avec sa femme gravement malade dans la voiture, entendit résonner le tambour da côté de Saint-Albert, et qu'alors effrayé, et désespérant de pouvoir sauver sa femme, il lui avait jeté une corde au cou et l'avait étranglée dans la crainte quelle ne tombal vivante aux mains de ses ennemis. On ajoutait même quj le cadavre portait encore autour du cou la marque de la corde.

— On a dit cela! mais c'est une invention. Voulezvous que j3 vous (Jv^iDunlre la iaussclè d'une pareille

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assertion par une preuve irréfutable? Je la trouve dans li* procès du fermier qui fut accusé d'avoir prêté la main à la fuite de Garibaldi. Quoiqu'il ait été reconnu innocent en prouvant son alibi, celte accusation néanmoins montre clairement que Garibaldi s'est arrêté dans sa maison et que sa femme y est morte. Vous comprenez bien que s'il l'avait étranglée en chemin, il n'aurait pas porté le cadavre à la ferme, mais il l'aurait enterré lui-même dans un champ pour éviter qu'il tombât aux mains des Autrichiens, et afin de pouvoir fuir lui-même plus facilement et plus librement.

— Ton raisonnement me persuade, Cencio , mais la vérité est que cette pauvre dame doit avoir souffert horriblement, et pendant que tu me racontais cette histoire, je croyais voir cette malheureuse femme, enceinte depuis plusieurs mois, s'épuiser en eiïorts pour sortir du bourbier, s'enfoncer dans la vase, frissonner de froid au milieu de l'eau qui lui montait jusqu'au cou . et grelotter sous l'action de la fièvre qui la pénétrait jusqu'aux os; je la voyais, pâle et sans force, embarrassée a chaque pas au milieu des roseaux, arrêtée par les algues et le cresson qui lui liaient les jambes; sans trêve, sans repos, sous le feu des ennemis et exposée à tomber dans leurs mains. Infortunée ! si elle était restée chez elle, elle n'aurait pas rencontré une mort aussi cruelle. Oh! quelles angoisses devaient abreuver son ame! quelle torture! quelle îigonie!

— Oli oui ! elle a dû souffrir, car en entrant dans la barque pour passer le Pô, elle s'accroupit, enfonça la IôIlentre ses genoux, en claquant des dents, et en se tordant dans des convulsions telles que nous pensions à chaque ir.stant la voir expirer. ^Arrivée sur la rive. la malheureuse ne put se lever sur ses pieds, Garibaldi envoya chercher un matelas pour la coucher et quelque chose

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pour la couvrir. Une bonne dame qui se trouvait là au moment où nous débarquûmes, lui donna le chàle qu'elle j ortait : durant le long trajet que nous fîmes au milieu dune plaine sans route frayée, on ne saurait dire tout ce qu'elle a souffert et du cahot de la voiture qui traversait à chaque instant des ornières et des rigoles, et des ardeurs du soleil qui la cuisait, et de la soif qui la dévorait.

— Vois le jugement de Dieu! je suis certain que si Ugo Bassi, qui, après tout, était prêtre, avait été de la petite brigade, il aurait offert charitablement les consolations du Seigneur à la mourante, il aurait ranimé sa foi et son espérance dans la miséricorde divine. Quoiqu'elle ne [)ût parler, elle aurait pu au moins, par un soupir ou un regard vers le ciel, donner une marque de sa contrition et recevoir l'absolution. Mais non : elle meurt abandonnée, sans une prière, sans un sacrement, et pas une voix pour lui rappeler quant bonus Dominus !

— Si vous saviez combien de fois, depuis la belle mort d'Ugo Bassi, cette même pensée m'est venue à 1 esprit! Je me disais : quelle différence! l'un est fusillé, il se râpent, il se confesse, et meurt en invoquant le saint nom de Marie; l'autre est tout à coup assaillie par un mal si violent qu'elle perd tout sentiment, ses dents s'entrecroisent, et elle meurt sans rentrer en elle-même et sans faire un dernier acte de repentir et d'espérance en Dieu.

— 01)! sais-tu, Cencio , toi à qui la bonté de Dieu a touché le cœur et donné le loisir et la facilité de te réconcilier avec lui , prépare-toi demain malin et fais ta confession .

— Et j'en ai besoin, car depuis la confession générale que j'ai faite à la madone de Saint-Luc, j'ai mené une vie si troublée, si triste qu'elle me fait horreur. De Bologne, quand j'eus reçu un peu d'argent de mes amis, je me retirai en Toscane, et de là à Gènes et en Piémont, où je

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vécus dons la compugnie des aulres exiles, et vous savcï quelle vie on mène au milieu d'eux.

— Tu l'es donc jeté de nouveau dans le désordre avec tous ces braves de la Constituante Romaine?

— Eh quoil j'étais réduit à faire l'hypocrite, et à nie montrer en paroles très-libéral, très-italien, très-mazinien, quand j'en avais par-dessus le cœur. Au Café National, nous passions toute la journée sur les journaux, à la piste des nouvelles, des pronostics, des espérances. J'entendais continuellement répéter à mes oreilles : « Tu ne sais pas? cela tourne mal la-bas pour les Révérends. Mazzini écrit, Mazzini fait, Mazzini envoie. Fra Marco travaille, Roselli est déjà en route, les sicaires parlent demain dans la nuit; tu verras quelle omelette de prêtres I » Bien. En attendant, dans la nuit du 15 août, tous ces rodomonls furent pris au gite et enfermés à Saint- Michel. En voilà un autre qui me souffle à l'oreille : « Tu ne sais pas? on a formé un nouveau comité, celui d'Assise. » Et ce comité fut encore pris, o Tu ne sais pas? on a envoyé Aquilano avec un passeport de Washington : cette fois ils ne t'échapperont pas. » Aquilano fut mis en cage et on en fit partir un autre. Bref, signer Archiprêtre, c'est une vie pitoyable que celle que j'ai menée, forcé d'endurer du matin au soir l'insupportable ennv.i do ces perpétuels conspirateurs.

— Et lu ne l'es plus confessé pendant les années qu3 lu as passées à Gènes?

— Comment faire? Une fois, sous prétexte do sortir Your me promener, j'entrai le soir à Oregina, une autre fois à la Madonetta et un jour à Fassolo ; mais c'était par contrebande, et malheur à moi si j'avais clé vu ! Voyez un peu la vie que je suis obligé de faire? et si v^us ne m'aidez, il faut absolument que j'y retourne et que je m y j?He en désespér"^.

3Û'2 LF.S î>i:V\ ENFANTS AmND0NNÉ5.

— Ecoute, Cencio, tu t'en iras demain dans la nuit, jiii déjà ftiit signer ton passeport. Tu es chrétien; préparemoi tes preuves, et n'oublie pas qu'il faut qu'elles soient sincères, parce que la justice a l'œil fin, et il n'est pas si facile de la tromper. Si tues vraiment innocent, laisse-moi faire. Je me remuerai tant et je répondrai si bien de toi, que j'espère obtenir ta grâce... mais chut!

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