‹ Lorenzo, ou, Le ConscritChapitre 40 sur 56 · V. — LUS I)M-'\ ENFANTS .\I!AN0ONNÉS · texte numérisé non relu

V. — LUS I)M-'\ ENFANTS .\I!AN0ONNÉS

Une dame noble et riche vivait à la campagne, à trois milles de la ville. La proximité, le charme du lieu qu'elle Jiabitail et plus encore son extrême amabilité lui attiraient de fréquentes visites de la part de ses amies qui, vers le soir, prenaient volontiers son château pour le but de leur promenade en voiture. Le plus souvent les dames se réunissaient dans le jardin sous un délicieux berceau de jasmins, et là elles se racontaient les nouvelles de la ville. Pendant ce temps, leurs maris se promenaient dans le Itosquet ou le long du vivier qui s'étendait au milieu d'un grand verger rempli d'arbres fruitiers et bordé de lauriers et de noisetiers. Par une belle journée de septembre, c'était la fêle de la dame qui habitait cette charmante villa, un grand nombre d'amies et de parents se réunirent chez cWs. Leurs nuigiufiques calèches, rangées à la iile, remplissaient la cour d'entrée. La gracieuse dame accueillait tout son monde sous la voûte odorante du berceau. Los femmes, assises sur les bancs, prenaient quelque friandise, pendant que les messieurs groupes derrière elles faisaient honneur aux rafraîchissements, riaient, jasaient, plaisan-

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talent à larrivée d'un visiteur retardataire qui, après avoir fait son compliment à !a dame, venait se joindre à eux et augmenter la gaieté de la bande.

Les poètes servaient la primeur d'un madrignl. d'un roupiel, d'une ballade assaisonnée de lazzis et d'allusions bizarres; les Lions à la Parisienne, le chapeau étreint entre les genoux, décochaient un bon mol plus piquant que le Champagne qui pétillait dans leurs coupes; >*' les Fashionables à l'anglaise dégustaient un verre de punch au rhum de la Jamaïque, ^n proposant un toast, solennel; les bons Italiens criaient du fond du cœur « uiK Evviva ! cent jours comme celui-ci!» quelque vieiljp perruque se contentait d'un simple omen, et après avoir lait son salut, se remettait à râper avec sa cuiller dorée le tour d'une seconde et d'une troisième glace. De nombreux valets passaient de rang en rang : les uns en superbe livrée portaient des plateaux, des cabarets, des soucoupes d'or et d'argent; d'autres, en habits noirs et en gants blancs, une serviette sur le bras , offraient aux dilettanli les vins les plus délicats d Espagne, de Sicile, de France et du Levant.

Sur ces entrefaites, tous les yeux se tournèrent vers l'allée des roses qui se trouvait en tête du berceau sous lequel les joyeux amis étaient réunis. Une dame de haute taille, au port noble et gracieux, s'avançait lentement vers eux avec une majesté de reine.

— Oh ! quel est ce vaisseau qui arrive a voiles gonflées, dit une petite dame courte et trapue, et dont les yeux louches regardaient en bémol.

— C'est sans doute la duchesse E'i'onore, observa la gracieuse comtesse Argenide.

— Eh! fît une autre envieuse qui regagnait en rotondité ce qu'elle perdait en hauteur, vite, mes belles, relevez vos châles, voici venir sœur Modeste. Oh ciel! si elio

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avait trois pieds de cou, elle s'en couvrirait quatre, tant elle est collei-monté. Quelle hypocrisie!

Ces observalions inconvenantes etnialadroitcs au milieu de cette fêle déplurent à tout le monde et ne diminuèrent point le plaisir que l'honorable réunion éprouvait de voir arriver la duchesse; car sa vertu, son mérite faisaient Tadmiration de toute la ville, et toutes les personnes res- [)ectables se tenaient Irès-honorées de son amitié. Elle s'avança d'un air joyeux, oITrit ses félicitations à la dame de la maison, la baisa au front, et se tourna ensuite vers -la brillante réunion avec un doux sourire et un air de simple et cordiale familiarité, en disant :

— Messieurs et Mesdames, je n'ai pas voulu manquer à la fête de notre chère Rosina, parce qu'elle est vertueuse et aimable autant que belle et spirituelle; mais sachez que, comme l'automne commence et que j'aime beaucoup la chasse, je viens tendre mes filets dans ses jardins, et je ne serai pas contente si je ne les remplis aujourd'hui.

— Nulle ne sait mieux que vous l'art de prendre les cœurs, dit la baronne CorncHa, et il suffit que vous vous montriez pour qu'aussitôt tousse reconnaissent vos captifs.

— Très-obligée de lépigramme, ma bonne et excellente Cornélia, répondit la duchesse, mais aujourd'hui je ne veux pas fcire la chasse aux grives ou aux chardonnerets, mais .. aux bourses; tu comprends, ma belle? et vois si je suis gourmande I aux bagues, aux bracelets, aux broches, et jusqu'à ces deux jolies amélhistcs qui pendent si gentiment à les oreilles.

— Oh! duchesse, doucement avec les mains, vous faites comme les Egyptiennes qui viennent vous dire la bonne aventure et qui vous dépouillent avec leurs doigts crochus pendant que vous les écoutez.

Et les dames de rire et de porter les mains aux oreilles, on disant :

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— Gare! Ohl toi, Agnésine, avec ces deux gros brillanls, prends garde ; malheur à toi, si tu lombes sous la griffe de la duchesse.

Pendant, ce temps, la charmante voleuse s'asseyait. Toutes les autres dames se rangèrent sur les bancs à côié et en face de la duchesse. Les Messieurs firent cercle derrière elles, et on se disposa à l'écouter. Elle promena doucement son regard autour d'elle, et dit :

— Sans plaisanterie, mes chères amies, je viens avec la double intention de fêler avec vous notre bonne Rosina et de profiler de votre réunion pour recourir avec confiance à votre charité. Je suis de la paroisse de Sainle- Céciie, qui a pour archiprêtre cet admirable Don Giovanni. Un soir de la semaine dernière, le sacristain, après avoir couvert les autels, prend le trousseau de clefs et traverse l'église en les agitant et en disant : « On ferme ! » et voilà que dans l'ombre il dislingue quelque chose de blanc sur un banc. Il s'approche et trouve deux chers petits enfants, l'un de deux ans et l'autre de quatre ans environ. Le plus jeune avait la tête sur la poitrine de son aîné et dormait comme un petit ange, pendant que son frère tenait une main dans ses cheveux tout bouclés, et de l'autre s'amusait avec un scarabée renversé qu'il ciierchait à s'accrocher aux doigts. Le sacristain va lout près d'eux et leur dit : « Qui êtes vous? — Er ist mein Bruder^, répondit l'enfant. — Tu veux du bouillon^? demanda le gardien de l'église ; il n'y a pas ici de bouillon. » Eu ce moment, le bambin s'éveilla , et se voyant dans l'obscurilé, en face d'une figure rébarbative, il se mit à crier. Le sacristain lui dit : « Ne crains rien; » et le petit, en entendant cette grosse voix, recommença a crier de plus belle et cacha son visage dans le sein de sou

* C'est mon frcrc. ^Enha\icit,broi!o.

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