‹ Lorenzo, ou, Le ConscritChapitre 44 sur 56 · LIS DEUX EXFAMS ABANDONNÉS · texte numérisé non relu

LIS DEUX EXFAMS ABANDONNÉS

attendant, acceptez ces dix écus pour acheter les choses nécessaires ; je vous attends sans faute. » Alors il se dirigea vers la porte, prit les bas d'Oscar, salua Adolphe et descendit les escaliers. »

Pendant que b duchesse parlait, beaucoup de dames, sans s'en apercevoir, s'étaient levées pour se rapprocher d'elle ; elles étaient comme suspendues à ses lèvres.

— Don Giovanni, contiiiua-t-elle, trouva cette chambre si délabrée et si nue qu'on y voyait l'extrême pauvreté contraster avec la propreté la plus scrupuleuse, la misère, avec l'héroïque sérénité de visage d'Adeiinde qui s'eiïbrçait de cacher à son Adolphe les tourments mortels qui déchiraient son ame. Adelinde est une jeune finiime de vinst-sepl ans, de figure avenante. La dour cur et la mo- Jestie sont peintes sur son visage. La dislinclion et lélcgance se font sentir dans toute sa personne, ses manières sont gracieuses et pleines de dignité et de convenance. Adolphe approche de la quarantaine, et quoique malade, pâle et défait. Don Giovanni trouva encore dans cette physionomie un je ne sais quoi de grand qui, 'a une noble lierlé, unissait la résignation de l'homme à qui le malheur n'a rien à reprocher.

» A côté du lit se trouvait une petite table ronde sur laquelle Adelinde avait placé un petit coussin pour y attacher la broderie à hiquelle elle traviïillait auprès de son mari dans tous ses moments de liberté; car souvent elle abandonnait son travail pour lui donner à boire, pour renfoncer les couvertures aux pieds, pour lui recouvrir les épaules. Pour Don Giovanni, ce fut un spectacle attendrissant de voir tant de pauvreté jointe à tant de propreté et d'ordre. Le bulïet était couvert d'une nappe bien blanche, sur laquelle se trouvaient une tasse en porcelaine (!orée sur les bords et deux petites fioles de verre, et dans cette chambre triste et nu: on respirait une odeur de la-

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vande qui niontrail avec quel soin elle élait aérée et entretenue. Adellnde était vêtue d'une robe de mousseline, ]<ropre et nette comme si elle en changeait tous les jours, et à voir ses cheveux blonds si lisses et si bien tressés, on aurait pu croire qu'elle avait une femme de cliambre pour faire sa toilette. Le long du mur était tendu un cordon auquel étaient suspendus quelques jolis dessins au crayon coir et blanc, à côlé de charmantes aquarelles; et audessus de la tête d'Adelinde étaient accrochés deux médaillons d'ivoire encadré» d'ébène, sur lesquels les portraits des deux époux étaient peints en miniature : Adolphe était en robe de chambre, et Adelinde vêtue d'une robe magnifique, avec un noeud de perles au-dessus du front, un bracelet d'émeraudes au poignet, et sur la poitrme une broche de rubis et de brillants, ce qui annonçait une grande richesse. Sous les deux miniatures on reconnaissait les portraits des deux petits enfants, dessinés à lîi sanguine ; et ces souvenirs du passé faisaient un triste contraste avec le dénùment actuel de celte malheureuse famille.

» Vers le soir Pasqua annonça à l'Archiprêtre qu'il était attendu au salon par une dame étrangère. — « J'y vais à l'instant, répondit-il. Pasqua, où sont les deux petits garçons ? — Ils sont en train de goûter à l'ofîice. Oh! cet Albert, comme il est gentil! Je n'ai jamais vu de petit garçon plus intelligent : il me parle, il me parle dans son allemand, et je comprends qu'il me remercie, et qu'il me dit qu'il m'aime bien, parce qu'il l'ait un baiser sur sa petite main droite, et me l'envoie, en me regardant d'un air content et souriant ; et il fait faire la même chose à son frère. »

» L'Archiprêtre entra au salon, et Adelinde s'avança aussitôt vers lui. Don Giovanni la fit asseoir et lui dit : «Vos enfants sont h goûter, je les appellerai tout à l'heure ,

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en attendant, veuillez me dire, si cela ne vous déplaît point, quand et comment vous êtes venus dans notre ville. « Il y a environ cinq mois, répondit-elle. Mon mari est d'Hambourg, et il était un des plus riches négociants de cette ville, principalement pour le commerce avec l'Orient qui lui rapportait des bénéfices considérables. D'abord il eut le malheur de voir s'établir une grande concurrence sur le trafic des soies chinoises par les sociétés Hollandaises : en outre, il avait de nombreuses relations sur les places de Lubeck, de Dantzic et de Copenhague qui firent de grandes pertes, dans les quatre dernières années, a cause des longues luttes entre le Danemark, le Schleswig et le Holstein pour la ligue Germanique. Mais le dernier coup porté à notre maison, ce fut la perte de deux gros vaisseaux. L'un, chargé de poivre, de cannelle et de girofle, partit de l'île de Java et traversait rOcéan Pacifique par la route de Panama quand, arrivé près des îles Sandwich, les corsaires de Valparaiso lui donnèrent la chasse, et le capturèrent, ce qui fut pour nous une perte de plus de huit cent mille francs. L'autre était chargé de soie. Parti du Port de Macao, il fut capturé par les rebelles du grand Can qui fai^^aient la guerre à la Chine et infestaient les mers qui baignent les côtes orientales. Cette perte fut irréparable, car toute la cargaison était sur la tête de mon mari. Elle se composait (îe plus de huit cents balles de soies ouvrées et de soies grèges, outre deux mille ballots de soie tilee de vingtquatre, et quinze cents de trame de douze, dont la valeur totale s'élevait à plus de quinze cent mille francs.

» — De sorte que votre mari, fit observer Don Giovanni, a perdu coup sur coup plusieurs millions.

» — Assurément. Figurez-vous quel coup terrible! notre famille vivait dans le luxe qu'étalent les riches maisons de commerce; nous avions château et parc près do

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la ville, dievaux de voitures , chevaux de selle, un hôtel à Hambourg avec somptueux équipage, vaisselle d'or et d'argent, et de nombreux domestiques. Mon mari qui, pour riionnôtelé et la délicatesse, a toujours tenu le premier rang parmi les négociants des villes lîanséatiques, voulut supporter seul toute la perle. Il relira ses Tonds do lous côtés, vendit ses biens et son riche mobilier, réalisa tout Kon avoir en argent et salisHt à tous ses engagements. Pour le chargement de Java, il avait engagé, avec mon consentement, une grande partie de ma dot, de sorte que après avoir soldé tous ses comptes et payé ses banquiers et ses autres créanciers, il se trouvait avoir perdu touto sa fortune II lui restait quelques capitaux sur deux maisons de Paris. Il prit le reste des joyaux et des objets d'orfèvrerie qui faisaient partie de ma corbeille de mariage, et nous partîmes dans l'espoir de refaire un peu de commerce sur les chemins de fer; mais, arrivé 'a Paris, il retrouva qu'une grosse faillite avait englouti ses deux corresponrlanls.

» Que faire? Il résolut de partir pour la Sicile, et do se rendre à Palerme où il espérait conduire les affaires cTune maison anglai^e qu'il connaissait intimement. Quand nous cirrivâmes en Italie, nous lûmes arrêtés dans celte Ville par une maladie qui me survint. Je fus prise dune inflammation de foie occasionnée par les chaleurs du clinnU et plus encore par les cruels déplaisirs que me causaient nos infortunes. Nous étions à rilôlel Royal, et les fiépenses étaient considérables pour payer les médecins, les médicaments, le logeiueut et la nourriture : de sorte (ju aussitôt que je pus me lever, nous louâmes un petit i'ppartement, rue du Noyer, où j'eus une longue convalescence. Nous étions à court d'argent et de vêtements, cependant, en vendant tnniôt un objet, tantôt un autre; en engageant mes L»agues et mes colliers, nous pûmes

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