‹ Lorenzo, ou, Le ConscritChapitre 46 sur 56 · G LF.S DEUX ENFANTS ABANDONNÉS · texte numérisé non relu

G LF.S DEUX ENFANTS ABANDONNÉS

dont la privalion était très-dure pour lui, comme de lumer les meilleurs cigares de la Havane, de prendre un bon café après le déjeuner, et le soir le thé au kirch : il so contentait du strict nécessaire qu'il gagnait a la sueur de son front.

0 A la fin, l'argent était épuisé, il n'y avait plus rien à vendre ni a engnger et nous vivions entièrement sur son travail. Mon cher Adolphe ne sortait plus, même pour respirer un peu l'air sur la fin du jour, et il ne quittait pas la table sur laquelle il coloriait ses saints. Ce qu'il en pouvait tirer après une longue journée était très-peu, très-peu, mais cela nous suffisait pour vivre, quoique très-médiocrement. 11 en remerciait la providence et il disait : Vois, Adelinde, nous ne croyons pas aux saints, et cependant ils sont nos bienfaiteurs, et nous devons leur en savoir gré. Quand il peignait les Madones, il le faisait avec plus d'amour, et il y en avait de si douces et de si dévoles, do ligure si sereine et si divine, que mon Adolphe prenait plaisir à les colorier mieux que les autres ; et quelquefois il m'appelait pour me dire : Vois comme celle petite Madone me regarde tendrement I et alors il la baisait et il était tenlé de la vénérer, contrairement au dogme do Luther. »

» — Oh ! oui, interrompit Don Giovanni tout ému, oh I oui, croyez-moi, madame, la Mère de Dieu a' agréé ces sentiments de confiance et d'amour, elle vous en récompensera, et je crois qu'elle a déjà commencé à le faire.

» — Ah I je le crois, mon bon Monsieur, quand je considère que mes enfants sont tombés dans les mains d'un père aussi affectueux que vous I Mais, en attendant, mon pauvre Adolphe succombait sous le fardeau de tant de fatigues et de peines. Le soir, quand j'avais fait coucher les enfants, je m'asseyais à côté de lui, je détrempais ses couleurs pour le lendcmiiin , je rangeais 'a part les images

Lr.S DEUX ENFANTS AT^ANDONNÉS. 317

coloriées et sèches, mais arrivée k une certaine heure, il ine disait doucement : « Adelinde, il est tard, couche-toi et repose-toi ; tu es si fatiguée ! et puis tu n'es pas encore bien guérie. Allons, ma chère, obéis. » Je me couchais... mais pouvais-je dormir ? J'entendais les soupirs d'Adolpho qui, croyant que je dormais, soulageait quplquefois sa peine, en l'exprimant tout bas. Oh! Dieu, souvent il n'avait pas soupe pour partager son verre de lait et son petit pain entre ses deux enfants, et déjà minuit était sonné et il travaillait encore. « Adolphe, viens, lui disais-je désolée. — Je viens, je viens, dors, ma chère; » et il continuait. Alors je sautais du lit, je courais l'embrasser, et je ne me détachais pas de son cou qu'il ne se levât, et ne vint se coucher. Que de fois après deux ou trois heures de sommeil, pendant que je dormais, il descendait doucement du lit, passait un vêlement, allumait le flambeau dans la cuisine et se remettait à l'ouvrage pour {gagner quelque* heures.

» A la fin, le malheureux Adolphe fut à bout de forces et succomba à la fatigue. 11 avait déjà depuis plusieurs jours une petite fièvre qui lui donnait des frissons entre la chair et la peau. Je voyais son visage pâle s'échauffer tout d'un coup-. Une sueur le prenait et il tremblait. « Adolphe, qu'as-lu? lui disais-je. Tu le sens mal. — Non, tu te trompes, me répondait-il en feignant un sourire qui expirait sur ses lèvres; il levait la main pour me caresser, et sa main me brûlait la joue ; si je posais la Uiienne sur son front, j'y sentais un brasier ardent. Alors, je l'obligeais à se coucher, et le pauvre Adolphe était à peine au lit qui! brûlait, fumait et souillait Une nuit, il fut pris d'accidents très-graves, je courus chercher un médecin qui le trouva daiis un état dangereux.

» Les premiers jours de sa maladie, je vendis quelques ustensiles de cuivre, deux chandeliers argentés, une gar- Lo;.E.\ïo. 27*

318 L'^S \tVAX ENFANTS ABANDONNÉS.

nilurc de dentelle de Fliindre que j'cr.levai à ma rcLc liahillée; ensuite je mis la main sur ses belles chemises de loile de Hollande.

» La première violence du mal se calma vin peu, mais rnsuile il devint chronique. 0 mon bon Monsieur, quel tourment j'ai enduré! Voir mon mari qui a besoin de bouillon substantiel, de viande tendre et de poulet, et do no pas avoir de quoi subvetiir à la dépense ! Je cherchai à coudre et à broder pour une Imgère dont la boutique est à côté de nous ; mais à la fin de la journée je n'avais pas gagné de quoi rassasier mes petits enfants. Hier j'étais hors de moi ; Adolphe allait plus mal, les petits avaient faim, je me sentais arracher les entrailles. Je cachai la peine qui me cuisait, je feignis un air tranquille, j'habillai rnes enfants en mettant un billet dans la blouse d'Oscar, et je dis : « Adolphe, je mène Albert et Oscar auprès de Judith, qui m'a offert de les garder pendant quelques jours. 1) Je descendis les escaliers, je tournai la rue, et je l>ressais le pas, sans savoir ce que je faisais, quand Albert me dit : « Maman, pourquoi cours-tu ainsi? Tu ne vois pas qu'OïCar ne peut pas le suivre et qu'il est tout essoufllé? 1) Ces mots tombèrent sur moi comme un éclair qui découvre le bord d'un abîme. Nous étions auprès de votre église, j'y entrai en disant : « Fais asseoir ton frère sur un banc, caresîe-le pour qu'il ne crie pas. » Je dis à Dieu, du fond de mon ame : c Seigneur, avez compassion d'une inère désolée ; je confie mes enfants à votre miséricorde, cl je les abandonne aux bras de la charité catholique, n Ensuite, jembrassai mes enfants , et je dis à Albert : (I Attends-moi ici et empêche Oscar de pleurer; je vais chercher du pain. »

» Quand je fus sertie de l'église, un brouillard épais ou plutôt un vertige s'empara de mon esprit et me suffoqua le cœur, de (elle sorte que j'en étais folle et hébétée. Jo

LtS l)!,UX L.NFANTS ABANDONNÉS. 319

lentrcii et je trouvai Adolphe assis sur son lit. En me revoyant, il me dit : « Adelindo , Oscar a-t-il pleuré quand tu l'as laissé k Judith'?

» — Non, an>i, lui répondis-je en portant la table d'un autre côté pour lui cacher mon visage. » Pauvre père, tu n'avais plus d'enfants!

« — Et voici, interrompit Don Giovanni, que la divine Providence vous les rend, et elle vous les conservera pour votre consolation et celle du bon Adolphe. Remerciez Dieu qui est si bon. Dites-moi, Judith est-elle une jeune femme du canton d'Argovie?

f> — Oui, Monsieur, répondit Adelinde, et quand nous logions ddns l'appartement que je vous ai dit, elle était notre voisine : elle souffre beaucoup avec son mari qui est. une brute toujours ivre

» — Eh bien ! Judith est catholique depuis deux moi?, oit Don Giovanni : je l'ai instruite moi-même à Tinsu de son mari, et elle a abjuré ses erreurs entre mes mains. Elle a une douceur admirable et j'espère qu'elle convertira le cœur de son mari. Je lui parlerai, afin qu'Adolphe ne sache pas que vous aviez abandonné les enfants... Mais, î'.ladame, il est temps de les revoir. Pasqua! »

Arrivé à cet endroit, la duchesse Eléonore décrivit la scène émouvante que lui avait racontée Don Giovanni, et toutes les dames en étaient touchées jusqu'aux larmes ; chacune s'offrait pour venir en aide à cette mère infortunée. Alors la (iuchcsse reprit :

— Avant de connaître les parents de ces deux chers petits enfunts, vous Argénide, vous vouliez Oscar, et vous Clélia, vous demandiez Albert; eh bien! ce que vous auriez dépensé pour leur nourrilureet leurs vêtements, donnez-le à leur mère, et ne la séparez pas des tendres objets de son amour. Nous autres aussi faisons une collecte, et remef.ons-en le niontanl à Don Giovanni, Il a la Généreuse

Page 1