CIRO MENOTTI
la nuit qu'elle fut assaillie par les grenadiers de Capponi et que les conjurés furent pris, enchaînés et enfermes dans la citadelle. Par bonheur, j'étais, par une commission de Menotti, hors de la ville, sur la route de Baslia. Je ne fus donc pas du nombre des quarante prisonniers, et je i^us rentrer le lendemain dans la ville sans aucun soupçon; car je savais que le duc en était sorti avec toute sa famille, pour ne point tomber entre les mains des Bolognais.
— C'est vraiment la plus belle farce qu'on ait jamais jouée.
— Vous l'appelez farce, mais c'est en réalité la trahison la plus noire et la plus vile qui ait jamais souillé la félonie des rebelles. Le duc, apprenant par des bruits que les insurgés répandaient à dessein que le gros des Bolognais marchait en bataillons serrés contre Modène , envoya aussitôt un de ses hommes de conliance à cheval par la porte de Bologne pour vérifier l'exactitude de la nouvelle qui s'était répandue dans la ville d'une manière timide et incertaine. Le traître, sous les apparences de la fidélité et du dévoûment, était un des plus perfides ennemis de son maître, et prêtait la main à la conjuration. Aussi, au lieu de pousser vers le pont de Saint-Ambroise, il s'attabla dans une taverne hors do la ville à boire avec quelques conspirateurs, et, à une heure avancée dans la nuit, il monta à cheval, el revint au grand galop annoncer au duc que dix mille Bolognais avaient déjà passé Castel-Franco et marchaient en toute hâte sur Modène. Le duc qui n'avait pas les forces nécessaires, pour résister a une pareille attaque et qui tenait ses voitures toutes prêles, sortit du palais et de la ville avec sa cavalerie, et emmena avec lui Ciro Menotti sous bonne garde. Lo lendemain nous ouvrîmes la citadelle, et nous rendîmes la liberté aux quarante. Le duc demanda du secours à lEmpereur, et revint avec une forte troupe d'Autrichien>i nous donner la chasse.
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Alors nous fûmes obligés de fuir hors de l'Italie, et du vivre en vagabonds, sans patrie, sans gloire, sans argent, mangeant le pain dur de l'exil et de la lionte.
a Je restai en France plus d'un an, k cette maigre solde que Louis-Piiilippe nous donnait avec mépris: et je n'en voulus plus, parce qu'elle ressemblait à une aumône qu'on jette à un gueux, et que les Frantjais nous traitaient sans aucun égard et nous dispersaient dans les villes lointaines sur le bord de l'Océan. J'avais un frère médecin dans les États de l'Église, qui demeurait dans un beau village près de Rome. Il m'aimait beaucoup, et comme il m'avait souvent invité avec instance a aller le voir, je m'y résolus, et je vécus tranquillement dans sa maison, aimé et choyé par toute sa famille. J y goûtais la plus profonde paix, jo m'occupais de mes études et je tenais bonne compagnie a mon frère qui avait une femme pieuse comme un ange, et qui était lui-même un excellent chrétien. Tous deux m'engageaient souvent avec douceur à lire des livres de religion, et à me débarrasser des folles idées du libéralisme qui me troublaient la tête et le cœui'. Mais ce n'était pas facile. Le libéralisme est une poix collante qui, quand elle s'applique sur la peau, ne s'en va pas avec l'eau et le savon. li faut, pour se dégluer, se friciionner avec da sable et de i'huile.
» Mon bonheur voulut que ce saint homme de Giovanni vint passer l'automne dans la maison de mon frère. H ctait depuis peu ordonné prêtre. Ses manières et sa conversation mo plurent. Nous sortions tous les jours pour nous promener ensemble, et il me traitait avec une bonté et une douceur incroyables. Un jour qu'il me voyait plus tranquille, il me dit :
» — Alexandre, pourquoi ne cherchez-vous p;'sà vor.s mettre en paix avec Dieu et avec ('Eglise? Ne refusez pas d'accorder quelques jours a votre ame. Croyez-en un ami u.nr.Nzo. 2J
CmO MKNOTTI.
qui vous aime sincèrement. Vous ine sauriez ensuite un gré infini de mes conseils et vous en éprouveriez uno indicible consolation.
» Ces paroles, jointes aux cncourcgements de mon Frère et de ma belle-sœur, qui nous accompagnaient, triomphèrent de ma répugnance, et le lendemain Don Giovanni me conduisit à Rome dans la maison des Exercices de Saint-Euîèbe.
» J'y fus reçu par un louche qui me fit bon visage et me conduisit à une belle petite chambre d'où l'on avait une \ue charmante. D'un côté on découvrait Saint-Jean de Latran, en fuce j'avais la basilique de Sainte-Croix, le temple de îiJinerve-Medica, l'arc de la porte i^Jajeure, et, au milieu des villas et des jardins, on voyait s'élever, au-dessus des lauriers sauvages, de beaux restes d'aqueducs impériaux, do thermos et d'anciens temples; plus loin enfin, la vue s'arrêtait agréablement sur une monljgnc qui encadrait ce délicieux tableau. Seulement je ne revenais pas de la pensée d'être tombé dans les mains de ces Pères si délestés des libéraux. Quand la nuit aiiprocha, jo crus être dans le feu; je n'osais ni m'asseoir ni respirer cet air qui me semblait empoisonné. Ce profond silence me faisait peur; les pas sourds et lenls que j'entendais dans le corridor retentissaient jusqu'au fond de mon ame; je craignais qu'un assassin n'entrât pour m'égorger , ou qu'un spectre ne me prît à la gorge pour m étouffer. A l'entrée de la nuit, j'entendis un tintement de cloche, et un instant après, je vis entrer une robe noire qui me dit de sortir : je la suis, et je me trouve dans une chapelle éclairée seulement par une lumière blafarde qui tombait sur un crucifix étendu à terre. Je m'agenouillai sur un banc près du mur. Il y en avait un vis-à-vis plein d'hommes qui avaient la tête dans les mains. Un instant adirés je vois entrer à pas lents le louche, qui s'avance vers
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r.nutel, et entonne avec une voix grave le Veni, creator Spirilus ; ensuite il se lève, s'assied sur une chaise, et nous parle de la nécessité de rentrer en soi-même, de sonder son cœur et de rappeler aux pensées intérieures la conscience égarée dans les choses du monde.
» Je tremblais de tous mes membres comme un homme qui est pris par la fièvre quarte, et mettant les mains sur les veux, je jetais de temps en temps un coup d'œil entre mes doigts sur mes voisins que je voyais inclinés, le menton dans le sein, les yeux baissés et réfléchis, l'air pensif, le front plissé. Enfin, nous sorlhnes de là; on soupa, et rentré dans ma chambre, je ne pouvais me résoudre à entrer dans le lit. Je commençai à le tâler, je levai les couvertures pour le visiter, et je regardai dessous en craignant qu'il ne se trouvât quelqu'un de caché pour m'assaillir pendant mon sommeil ; je voulais laisser le flambeau allumé, mais un avis écrit sur un petit placard recommandait de l'éteindre. A tout risque, je me déshabille, j'entre dans les draps, je souille la lumière, et me voilà dans les ténèbres la tête sur Toreiller.Oh ! c'est alors, mes amis, que la bataille fut dure et terrible ! Il me semblait que l'oreiller était plein de serpents; je les sentais remuer sous mes tempes, se nouer et se dénouer, s'entre-croiser, se rassembler, s'étendre et passer, froids et glissants, dans mes cheveux. Je levais la tête épouvanté, je tendais l'oreille, l'oreille nie bourdonnait, et ce bourdonnement ressemblait au sifflement du céraste et du basilic.
» Mais Dieu voulait me soumettre à cette épreuve pour augmenter le triomphe de sa grâce. Le lendemain matin je m'éveillai plus calme, et quand j'entendis dans la chapelle le Père nous parler de la fin de lliomme, et nous prouver par des raisons solides et claires que l'homme est créé pour la fin noble et sublime de connaître Dieu, de le louer, de le glorifier, de l'adorer, et d'accomplir fidèlement
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53 sainte volonté pour obtenir, par oc moyon, le salut de son ame; quand, dis-je, je me scnlis convaincu d'une pi grande vériié, je ne résistai pas davantage, et je m'écriai c.'ans le fond de ma conscience : « Non, Dieu ne pouvait créer l'ame de l'homme en l'élevant h la hauteur de son imago, sinon pour qu'elle finisse en Dieu, qu'elle se confonde en Dieu, e' soit étornollemenl heureuse en Dieu. Coule que coûte. c'est là qu'il faut tourner tous mes efforts, et point de relâche ni de paix, jusqu'à ce que j'y parvienne. » Vous comprenez bien, mes amis, que l'affairo était si grave qu'elle absorbait toutes les pensées de mon esprit et réclamait toute l'énergie démon cœur. Je rentrai dans ma chambre pour méditer sur celte vérité solennelle, et je n'avais pas terminé que je vis entrer silencieusement un jeune Père à l'air mo(!e.>^to, doux eè afTeoîueux, qui, en me voyant si pensif et si absorbé, se mil a m'aidcr en me conduii^ant à ces rtfk'xions pratiques, à ces douces et fortes conséquences qui affermissent le cœur faible et rendent l'espérance au cœur triste et découragé. Dès ce î.ioraent, je fus changé en un autre homme ; je ne trouvais en moi rien de moi-même, sinon que j'étais l'image do Dieu, dans laquelle repose le Saint-Esprit que l'ame révère en elle-même pendant qu'il opère en elle les mystères profonds, incompréhensibles et ineffables de 1". grâce. Quand mes yeux furent ainsi ouverts à la vérité, je confessai en pleurant tous les péchés de ma vie à on prêtre, et Dieu, enclin à la miséricorde, m'inspira l'espérance du pardon, et en m.ôme temps me délivra des erreurs et des mensonges de mavie passée. Je vis que ce que j'appelais liberté était la licence, que ce que je croyais la noblesse était la bassesse, que ce que je trouvais grand et estimable était vil et bas. Dans ces huit jours, je dirai presque que je me métamorphosai ; je m'élevai à la hauteur des vérités éternelles que j'avais mércnnucs et niépri.^ces autrefois; jesor-
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lis de Saint-Eusèbe avec la ferme résolution de travailler dorénavant k faire mon salut par la soumission aux lois do Dieu qui ordonne d'obéir aux lois de 1 Eglise et aux lois do l'aulorité civile établie par la Providence pour le gouvernement pacifique de la société humaine.
» En revoyant Don Giovanni, je me jetai à son cou. on le bénissant mille fois de m'avoir fait la douce violence de me séquestrer du monde pendant quelques jours pour purifier ma conscience souillée, me connaître moi-même et tourner mes actions vers la vertu. Il me donna les plus sages conseils pour rompre avec la société des hommes égarés, pour pratiquer, a la face du soleil et de tout cœur, les devoirs sacrés de clirélien et de citoyen, pour supporter sans faiblir les sarcasmes, les mépris et la haine do ceux qui traitent de lâches ceux qui reviennent de leurs erreurs et professent un respect simple et franc pour la vérité. Don Giovanni resta dans la maison de mon frère quelque temps de plus pour guider mes premiers pas ; il me fit écrire à Silvio Pellico, qui me répondit des lettres pleines de douceur et d'encouragement. L'année suivante j'allai jusqu'à Turin, et je pus admirer la mâle vertu de cet homme, revêtue de formes si aimables, et accompagnée de manières si franches et si sincères.
V Un jour, je lui ouvris mon cœur avec confiance, et je déplorai la perte de beaucoup d'amis qui m'avaient témoigné auparavant la plus sincère affection et juré une fidélité éternelle. Le bon Silvio tira en souriant un tiroir ei me dit : «Vous voyez ces grosses liasses de papier rangées par années ? Ce sont toutes les lettres qui me sont venues de diCFérentes provinces d'Italie; les expressions les plus polies et les plus nobles qu'emploient mes amis sont celle-; de déserteur des saintes bannières de la liberté. Moi, qui n'ai jamais été membre des sociétés secrètes, je suis appela '.raitre, lâche, hypocrite, vil. infâme, digne do la corde,
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(Ju poignard, de mille morts honteuses; et tous se disent mes anciens amis, confrères, admirateurs, adorateurs de mon génie enseveli, de ma sagesse avilie. Voulez-vous, cher Alexandre, être mieux traité que les autres? Laissezles crier, et suivez intrépidement et généreusement votre chemin, a Cette conversation, mes amis, fut vraiment pour moi une grande leçon. »
Alors le professeur de pathologie dit :
— Vous êtes heureux d'avoir su mépriser les faux jugements des hommes! Croyez-en ma longue expérience. La plus grande partie de cesCatilina, de ces Brutus font les héros de la tragédie; mais dans le fond de leurs cœurs ils sont désespérés ou poltrons, et les désespérés euxmêmea désespèrent par lâcheté; quand ils tombent dans les mains de la justice et sont condamnés k mort, ils meurent comme des chiens en reniant Dieu par pur respect humain, et non par conviction : car, d'un côté, ils craignent les sarcasmes de leurs amis, et de l'autre ils ne veulent pas consoler les bons par leur conversion, ce qui est vil et déshonorant, comme vous le voyez. Les sectaires. en effet, craignent tant la conversion de leurs condamnés, que souvent ils les accompagnent jusqu'à l'échafauJ, leur font signe des yeux et des mains pour les encourager dans l'impiété et les pousser à mourir en bêtes. Au contraire, si comme cela est arrivé quelquefois, quelques-uns de ces malheureux, au moment d'être exécutés, rentrent en euxmêmes et demandent à se confesser, vous voyez tous ces sectaires découragés, pâles, baisser les yeux, trépigner, serrer les poings, frémir, et s'éloigner de rage. Les couronnes qu'ils avaient déjà préparées pour enguirlander la fosse, ils les jettent de fureur et vomissent mille imprécations, parce qu'ils ne peuvent faire publier sur les journaux impies du Piémont « qu'un tel est mort sans lâcheté, en vrai Italien , » comme s'il appartenait aux Italiens de mourir comme des Lûtes brutes.
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Le pharmacien, qui étyit homme de bien, ajouta :
— Vous avez raison de dire, Docteur, que beaucoup d'entre eux sont lâches, parceque, dans leurconjuraiion, ils convoitent, comme des bêtes sauvages, le sang des Italiens pacifiques; ils signent froidement leur arrêt de mort, ils ne respirent que carnage, incendie, désolation des ramilles; mais quand ils sont pris par la justice, ils faiblissent, ils tremblent, ils chancellent, ils se lamentent, se recommandent, pleurent et soupirent comme de faibles femmes.
— En effet, dit l'un des trois, voilà des braves qui font trembler le monde et parlent comme Achille ; mais quand ils ont k payer la peine de leur félonie, ils perdent tout courage et se comportent en Thersite. Votre Ciro Menotti, mon cher Alexandre, que les siens ont porté aux nues comme le héros de trente et un, qui a rempli l'Europe de son nom, à qui on a frappé des médailles à Paris, dont le nom est sacré parmi les Garbonari italiens qui, par un noble sentiment de reconnaissance, donnent a leurs premiers-nés ce nom de bon augure pour l'indépendance de l'Italie; ce Ciro Menotti qui a été chanté par tant de poètes, immortalisé par tant d'historiens, couronné? de tant de lauriers, exalté par tant de louanges, publié par tant de trompettes ; ce Ciro Menotti, quand sa maison fut prise d'assaut, fut trouvé juché sur une poutre de son grenier, où il se recoquillait tout tremblant, espérant échapper à l'œil des grenadiers ; il fut vu, et on lui signifîa de se jeter en bas. Alors il demanda en grâce de n'é'r.' point transpercé par les baïonnettes des grenadiers ou taillé en pièces par les cimeterres des dragons.
— Comment le savez-vous? dit Alexandre; je ne l'ci jamais entendu dire.
— Je le tiens du soldat môme qui lui fit voir le bout de son fusil en lui disant : « Ciro. desrends, ou je te tire dessus. » Et le pauvre homme n'est point descendu, non , il s'fist précipité.
cinn sirNOTTi.
— Oui, mais ensuite, sur l'écliafcud, il a su muurir en brave.
— Il a su mourir en chrétien, oh! cela est encore vrai ; mais en brave, comme l'entendent nos braves, cela n'est pas vrai. Iicoutez la belle aventure qui m'est arrivée. Djns le mois d'août de l'année 4 838, je voyageais sur la route de Regio a Modèiie. Je louai une voiture dans laquelle monta avec moi, sur la place du théâtre, un bourgeois courtaud, robuste, brun de peau, bien mis. avec une grande chaîne d'argent en bandoulière qui soutenait sa montre, et un troutseau de breloques qui pendaient hors de la poche de son gilet. Je lui donnai lo bonjour; il s'assit à côté de moi; le cocher secoua les rênes, fit claquer son fouet, et nous voil'a partis sans (changer v.n seul mot depuis la porte Saint-Pierre jusqu'à Saint-Lazare. Vous savez que j'aime à étudier ce livre mystérieux du monde, qui plus on le lit, plus il paraît cbscur quelquefois, bien que les caractères vous paraissent nets, lisibles. Aussi, quand je voy;'.ge, j'entro \olontiers en conversation avec mes conipagnons de voiture, de Avagon ou de vaisseau, et toutes les fois que la politesse ou la discrétion le permettent, je me mets a Ijs questionner pour apprendre quelque page ou quelque paragraphe dudit livre du monde.
(« El. j'en ai lu de gros volumes ; car je voyage souvent r.vec des militaires de toute? armes et de tout grade, avec des marchands, des gens d'affaires, 'Wes gentilshommes, avec des savants (dont, je ne sais pourquoi, on apprend moins que des autres, tant ils sont abstraits et slupides), avec des prêtres, des frères, des moines, avec des artistes de toute espèce, des comédiens, des chanteurs, des danseurs, des bateleurs; et de chacun, je tire quelque bonne h çon. Je me tournai donc vers mon compagnon qui sommeillait; je lu pouss.ii doucement avec le coude pour lui
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oiïrir une prise de tabac, en lui disant : « Combien y a-i-i! de Rcgio à Modène? — Les uns disent quinze milles, et les autres seize. — Y a-t-il des hameaux, des bourgs ou des villages sur la route? — Il n'y a,, à vrai dire, que le châtgau de Rubiera, près du pont de la Secchia. — Ah ! GÙ le Duc tient en cnge les révoltés de trente et un. En reste-t-il beaucoup? — Il y en a encore quelques-uns: mais qui est mort, qui a été gracié, qui s'est sauvé? — Mais les champions, les fameux quarante, que les soldats avaient saisis dans la maison de Ciro Menoiti, ont bel et bien pris la clef des champs. — C'est-a-dire qu'on la leu" a donnée ; on me les a retirés des mains aussitôt après lo départ du Duc. Il était à peine arrivé au pont, que les conjurés entrèrent en furieux dans la citadelle, me présentèrent l'ordre du gouvernement provisoire, me demandèrent les clefs des prisons, et en ouvrirent toutes les portes en criant : « Vive la liberté! vive l'indépendance de l'Italie! » Et tous nos gens de s'embrasser, de se serrer la main, de pleurer de joie, de danser, de lancer d-.'^ imprécations et des malédictions contre celui qui leur avait donné le pain; car la majeure partie de ce? conspirateurs étaient pensionnés par le Duc, leurs fils étaiei;t élevés à ses frais dans les collèges, leurs filles dotées, leurs femmes, leurs mères, leurs sœurs comblées de ses bienfaits. » A cet exorde de mon comprignou de voyage, je le lorgnai d'abord du coin de loeil et de biais, ensuite je le regardai en plein visage, et je lui di» avec le ton d'un homme étonné : «ils vous ont retiré des mains les rebelles; mais, signor, à qui ai-je l'honneur de parler? seriez-vous par hasard le Grand-Maître, le Gouverneur, le Grand-Juge de la couronne? » Mon homme se secoua un peu, porta la main à ses breloques, recomposa son visage et me dit : «Non, signor, je suis le gardien des priions criminelles, à votre service. — C'est trop de bonté, je vous en rcuiercie. »
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I) Figurez-vou?, mes amis, si avec ce compagnon à mc9 côtés je pouvais avoir peur des voleurs, et si j'étais curieux de ie faire jaser pour en tirer quelque cliose sur Menotti.
1) — Dites-moi, repris-je, signor custode, vous avez donc enfermé dans la citadelle, en même temps qup les quarante, le fameux Ciro Menotti? Est-il vrai qu'il a traversé le pont-levis d'un pas ferme et décidé, la tête levée, les yeux fiers, et en bravant ses vainqueurs.
» — Ouf! que dites-vous? Le signor Ciro était blanc comme une serviette, pâle, défait, ne pouvant plus so tenir sur ses pieds, et quand il fut remis entre mes mains, il n'osait lever les paupières. J'avais une petite lanterne h la main, et quand j'entrai dans l'obscur corridor qui conduit aux cachots, ce pauvre homme me dit d'une voix tlouCTée et tremblante : « Oh ! par pitié, ne me tuez pas tout de suite. » Et il joignait les mains en posture de suppliant. « Vous tuer! lui répondis-je, non pas; vous êtes avec un homme honorable qui ne veut point vous faire do mal. » Tout en marchant à côté de moi, il s'écriait a cîiaque instant : « Oh! Dieu ! » Et il essuyait la sueur qui coulait à grosses gouttes sur son visage. Quand il fut enchaîné et enfermé dans sa prison, il tomba sur une paillasse comme une loque, et comme il tomba, il resta, il ne remua plus ni pieds ni mains : on aurait dit un paquet dechiiïons; mais quand je fus pour partir en emportant la lumière, m.on Menotti se mit a pleurer et à crier d'une voix rauque. « Comment ! vous me laissez dans les ténèbres? » Je fermai la porte et je prêtai l'oreille. Il poussait des gémissements et des soupirs étouffés. J'allai rejoindre les gardes, et avec l'aide des sbires, je les mis sous clef un à un. Ils étuicnt tremblants, atterrés, terrifiés à ne pas pouvoir se tenir debout. Quand j'eus fini avec ces derniers, qui étaient cinq ou six par chambre, je pris un broc, je lu remplis d'eau fraîche, et je le portai au signor Ciro ;
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mais je n'eus pas plutôt mis le piod sur le seuil, que ce malheureux bondit, sauta de son lit, se jeta a mes pieds, leva ses mains jointes jusqu'à ma poitrine en criant : « Oh! Dieu, venez - vous pour me tuer? — Mais non, lui répondis -je, soyez tranquille, prenez courage, je suis ici pour vous servir, je vous ai apporté de l'eau fraîche, buvez un peu et calmez - vous. » Js lovai le broc et approchai le goulot de sa bouche pendant qu'il était toujours à genoux ; mais ses dents claquaient l'une contre Tautre avec un tremblement qui l'empêchait de fermer les lèvres, et l'eau lui coulait sur le menton. Cependant le tribunal militaire s'installait dans la citadelle. Trois juges vinrent pour procéder à la condamnation des rebelles et prononcer leur sentence. Le jugement était clair : les coupables avaient été pris dans lacté de leur rébellion, résistant à l'invitation paternelle du prince qui les rappelait à l'ordre, et à la clémence duquel ils répondirent par une fusillade dont la décharge siffla autour de sa tête. Voila com;je ils ont répondu à lappel du prince qui voulait les sauver à tout prix : en tirant sur lui. La porte lut enfoncée à coups de canon, les fidèles et braves soldats se précipitèrent dans la maison, et trouvèrent les traîtres, les uns sous les lits, les autres dans les lieux d'aisance, et jusque sur les poutres du toit. Ils furent enchaînés et conduits dans la forteresse, et ils étaient déjà condamnés à mort par le seul fait de leur crime. Vers minuit, je reçus des juges l'ordre de leur conduire en premier lieu Ciro Menotti ; j'allai le trouver, et je lui dis : « Signor Ciro, courage ; il faut que vous veniez avec moi. » A ces mots, il resta atterré, stupéfait, sans haleine. « Vous me conduisez à la mort? — Non. — L'exécuteur m'attend hors de la prison? — Non. — Il m'attend bien sûr, il est là sur le seuil pour m'élrangler. — Je vous dis que non. Allons, venez avec
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moi. » Ciro n'ov-iit pas la force do se lever de son lit, je dus l'aider et le soutenir, tant était grande la consternation de ce malheureux qui, de son naturel, était si hardi, si actif; je l'avais vu souvent passer avec son cabriolet à deux roues, conduisant son petit cheval arabe qui courait comme le vent; il traversait l'esplanade de la citadelle en un clin d'œil : et maintenant il était plus mort que vif, et à peine pouvait-il reprendre son souffle. Quand il se vit hors de sa cellule, dans ce passage sombre et bas, à tout moment il fléchissait à mon bras, il s'arrélait tout d'un coup, et avec l'autre main il s'accrochait à la mienm.' en disant : « Gardien, je me recommande à vous; pour l'amour de Dieu, ne me faites p?s mourir de mort cruelle.» Cependant nous arrivâmes à la maison du commandant, où les juges l'utlendaienl. Avant de monter l'escalier, jo lui dis : « Signor Ciro, il faut que je vous mette les menottes pour vous conduire au tribunal. — Au tribunal! répéta-t-il, et il commença à chanceler sur ses genoux, de telle sorte que je dus le porter le long des escaliers. » Après avoir passé deux chambres, nous trouvâmes à une porte deux grenadiers. A cette vue, mon Menotli fit un pas en arrière, comme un homme qui marche sur un serpent; j'ouvris la porte, je poussai un grand panneau d'étofTe, et nous fûmes dans la salle qui, à vrai dire, était bien faite pour inspirer la terreur. Il y avait au milieu vne table couverte d'un tapis vert qui retombait jusqu'à terre : sur le côté droit était un grand crucifix d'ivoire entre deux flambeaux allumés; en face de l'entrée siégeaient les juges sur des fauteuils de velours cramoisi; sur le côté gauche, vis-à-vis du crucifix, était assis le greffier du tribunal ; et en deçà de la table se trouvait un escabeau de noyer, sur lequel le prévenu devait s'asseoir. sCeslumières, ce christ, ces trois juges immobiles avec des visages graves et sévères, ce profond silence, tout
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iiispirait la crainte et la lerrour Le pauvre Menotti avait l'air d'un cadavre, son visage se lirait comme celui d'un homme qui enlre en agonie. Je le iîs asseoir, et je lui mii !a main sur l'opaule comme pour lui dire : Courage. Logreiïl-^r me fit signe de sortir. Je restai dans l'antichambre avec les huissiers et les sentinelles, et personne n'osait remuer. Au bout d'un instant, on entendit une sonnette, un hui.ssier entra; il revint aussitôt, m'appela, et j'entrai dans la salle. Menotti était couvert d'une sueur froide. Jo lui donnai le bras , je le levai , je saluai les juges, et je lo reconduisis à sa prison.
p Mais ce malheureux croyait que je le conduisais au supplice; et quand je lui eus enlevé les menottes, il so serra contre moi en disant : «Oh! Dieu! » Arrives à la prison, je lui donnai à boire, j'essuviii la sueur de son visage, je le remis sur son lit , et je m'ussis à côté de lui, car il me faisait vraiment pitié. Il devait être pendu le lendemain, et déj'a on songeait au prêtre pendant que les juges condamnaient les autres. Sur ces entrefaites, un envoyé du Duc arriva à la citadelle, et, un instant après, uno voiture au grand trot. On m'appelle, et on me donne l'orore de remettre les menottes à Ciro Menotti et de le conduire dans la cour. C'était parce qu'on avait fait croire au Duc que la ville allait être assaillie par les Bolonais, et Son Altesse voulait partir de Modène en emmenant Menotti qui, sous bonne garde, fut conduit aux prisons 60 Padoue.
Quand le Duc, après avoir vaincu et dispersé les rebelles, rentra dans sa capitale, on me rendit Menotti que je trouvai plus calme que dans celte fameuse nuit où une terreur panique l'avait déconfit et abattu. En me revoyant, il éprouva un grand contentement et me fit beaucoup de démonstrations, se souvenant des consolations et des soins que je lui avais donnés dans les premières heures de sa
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captivité. Cependant il était toujours très-triste et taciturne, et devenait chaque jour de plus en plus languissant et faible, parce que choque jour il approchait du moment fatal. Quand enfin on lui lut sa sentence de mort, il entra dans une exaspération, une agitation incroyable; je n'étais plus en état de le caJmer, et, par compassion, je restai à côté de son lit jusqu'à une heure avancée, la nuit qui précéda son exécution. Cette même nuit, après beaucouup d'explo?ions de colère, de rage, d'extravagances, tout d'un coup il se calma, et, me regardant avec un visage tranquille, il me dit : a Ami, tu es le seul qui aies eu compassion de moi et qui m'aies montré de l'humanité; sois donc aussi le seul à recevoir ma confiance. Je dois mourir pendu ;!Mx fourches, mort honteuse; cette seule pensée fait frémir mon aine et celle de mes confrères, qui m'ont conjuré à Padoue de mourir en brave. » Après avoir ainsi parié, il prit sur sa tête son berret, et me pria de couper avec mon canif le fil qui attachait à la doublure la bande de cuir verni qui en fortifiait le tour intérieur. Cela fait, il en tira un petit paquet de papier, et, le déployant sous mes yeux, il me dit : « Vois-tu cette poudre? c'est de la morphine, poison très-violent que mes confrères m'ont fait avoir en cachette dans la prison de Padoue. J'ai l'intention de la prendre celte nuit, pour me sauver de la honte et mes amis du découragr-menl *. »
» A cette communication, je restai comme suffoqué; je rappelai mon courage et je lui dis : « Signer Ciro, êtesvous encore chrétien? — Oui, je le suis, répondit-il; je
^ Nouvel exemple de la corruption des funclionnaires. Menolli était dans une cellule à Padoue et gardé h vue, et cependant une main inconnue lui a remis le poison. Dans d'autres prisons, les conjurés apprenaient jusqu'aux détails les plus seciets de leur procès.
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n'ai jiim-.ir^ renié ma foi. — E[i bien! repris-je, si vous êtes chrétien, vous savez que quiconque se donne luimême la mort commet un crime et se damne pour toute l'éternité. Puisqu'il en est ainsi, comment à la faiblesse de ne pas savoir supporter avec courage un malheur auquel vous vous êtes exposé , voulez-vous joindre le malheur plus grand de perdre votre ame? Votre poison ne peut la tuer, et par la miséricorde de Dieu, elle peut passer de Téchafaud au ciel. » Menotti me regarda un inslaiit, ouvrit davantage le paquet de morphine et me dit d'un ton décidé : « Tiens, jette-la. » Le signor Ciro se confessa et mourut en chrétien '. »
» Après cette longue narration, le bon gardien se tut, et je lui répondis : « Vous m'étonnez singulièrement et vous me racontez des choses qui, si elles étaient écrites, seraient crues de peu de monde et vaudraient au narrateur la réputation de conteur et d'inventeur de nouvelles; tant on a répété et crié que Menotti avait conservé fièrement jusqu'à la fin ce courage et cette audace qu'il avait montrées en tirant du haut de ses fenêtres sur le Duc. — Que vous dirai-je? reprit le gardien. Je vous raconte ce qui s'est passé entre Ciro Menotti et moi, et je ne pourrais vous donner d'autres témoignages à l'appui de mon assertion que ma bonne foi. Mes fonctions ne lui ôtent rien de sa valeur, et elle doit être acceptée comme bonne et sincère, en vertu du droit qui revient à tout honnête homme qui n'a pas le moindre intérêt à mentir. Que m'importe, à moi, que Ciro Menotli ait été brave ou poltron au moment de mourir? Cela ne me fait ni froid ni chaud. Je vous raconte ce qi ' s'est passé entre lui et moi, et qui n'a pas eu d'autre témoin que le broc auquel il a bu, et la paillasse sur
' Toute cette nurration répond exacteaieiit à l'assertion du gardien des prisons de Modéne qui était dans la vigueur de l'âge en 1838^ et qui vil peut- être encore.
CIIIO UIAOTTI,
laquelle il était couché; car il n'y a pas autre chose dans la prison. Ceux qui disent et soutiennent qu'il a fait le brave disent ce qu'ils n'ont pas vu; et s'ils me tombaient dans les mains, ils leraient le brave comme mon Menotti, ni plus ni moins. J'en ai eu plus d'un de cette trempe, et si leurs confrères les avaient vus I ... Suffit.»
— Le gardien a bien parlé, dirent-ils tous au narrateur; et ils tirèrent celte conclusion, que la véritable fermeté tîans l'adversité ne peut exister que pour les cœurs droits et vertueux, tandis que ceux qui ont la conscience soui!- K e et coupable Ireniblent même là où il n'y a pas de sujet de crainte. Et la chose ne peut être autrernenl*.
— Oui. dit le pharmacien; mais il y a quelque temps nous voyions certains journaux piémontais exalter Icj conspirateurs qui, dans quelques villes d'Italie, allaient à la guillotine en dansant et en criant : Vive l'Italie! Vioa la République! Gela est plus que du courage, en vérité.
— Cela est plus que du délire, répondit Alexandre. Nj diies point qu'ils dansent ainsi parce qu'ils ne croient pas à la vie future, et se figurent que la vie s'éteint comme une chandelle que l'on souliTe, et qu'après la mort il ne reste rien d'eux. Non, la nature aime sa propre conservation, et ce qui existe a horreur du néant. Ainsi, qui-
' Martini commente cii rcs tormos ces [larotes du psaume xiii : Dominuin non uivocaverunt, iltic Irepidaverunt limore ubi non erct timor : « L'invocaliou de Dieu coniprend tout le culte de Dieu. Ceux-là n'ont pas cru en Dieu, ne l'ont pas adoré, no l'ont pas craint ; mais tandis que fiers de leur indépendance , ils se font gloire de ne pas craindre Celui qui est seul à craindre, ils se montrent en même temps assez méprisables et assez lùclies pour craindre una infinité de choses qu'ils ne devriàcnt pas craindre s'ils avaient 1 1 .•«iigesse. Ils ne craignent pas la damnation éternelle, mais ils crai gnent d'une manière indicible, la mort, la pauvreté, les humiliations, la douleur, etc.; ils ont horreur de toutes ces choses, et une horreur telle qu'elle les agite ot les iiuiuicle continuellement. »
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conque meurt galmeut, sans esiic^rer rimrr.ortn!i(ô, est fou ou Irenétique. Cos malheureux sont possèdes du démon de la fureur, car vous n'en verrez pas un mourir tranquille comme l'homme qui agit avec indifférence, mais ils sont tous agités, transportés, frémissants; et en chantant : « Vive la République! » ils blasphèment Dieu, les saints, les prêtres, l'Eglise, signe évident qu'ils sont possédés d'une rage infernale qui envahit leur ame, trouble et dénature en eux tout sentiment naturel. Cela n'est pas mourir en héros, mais en diables, et si le diable pouvait périr de la main du bourreau, il ne mourrait pas autrement que ces gens-là. C'est une gloire digne des membres des sociétés secrètes. Au contraire, l'homicide, l'assassin, qui, quelquefois, en entendant prononcer sa sentence de mort, entre en furie et profère mille imprécations, s'il vient a so confesser et à recevoir les consolations de la religion, il meurt tranquille et résigné, en baisant le crucifix et l'image de Marie avec une tendre effusion; il parle doucement avec le prêtre qui laccompagne, offre à Dieu sa vie en expiation de ses péchés, et espère de la miséricorde divine la vie éternelle. La plupart demandent pardon au peuple des scandales qu ils ont donnés, se recommandent à ses prières, l'exhortent à avoir la sainte crainte de Dieu et a fuir les mauvais compagnons. Tout le peuple Cjt ému jusqu'aux larmes, et le patient, présentant le cou à la hache, meurt avec le nom de Jésus sur les lèvres, et après la mort il participe aux prières de l'Eglise, qui le compta parmi ses tulauts.
LOX?^ZO.
DOKÎ^E.
Vil. DOIUNC.
Le voyage que l'on fait pour se rendre de Cologne aux eaux thermales de la Porelta, en passant par le val de Reno, est ravissant de charme et de variété. Rien de plus pittoresque et de plus délicieux que l'aspect de celte rivière qui serpente capricieusement au fond de la vallée, de ces collines qui l'accompagnent, de ces coteaux couverts de vignobles, de villas et de maisonnettes, de ces vallons qui coupent et accidentent les flancs boisés des montagnes que l'on voit à sa gauche se croiser, s'adosser, s'enchaîner l'une à l'autre et se perrlre dans l'azur des cieux. Ici vous passez un pont de marbre, là vous suivez un chemin tortueux, ombragé par le feuillage dos platanes; de ce côté vous voyez une métairie qui domine le penchant verdoyant d'un petit pré, dont le mur d'enceinte est tapissé de rosiers aux vives couleurs ; plus loin vous traversez un hameau et vous voyez se dresser devant vous un grand rocher qui vous barre la roule ; mais, arrivé au pied de l'obstacle, vous trouvez un chemin tournant taillé dans la pierre pour vous livrer passage. Au-delà du rocher s'ouvre à vos regards une riante vallée couverte de pâturages, de jardins et d'habitations t'hampêlres. Vous la traversez dans toute sa longueur sans perdre de vue le Reno, qui tantôt coule en murmurant, tantôt roule en mugissant ses eaux impétueuses, dont le sourd bruissement frappe de loin votre oreille pendant que vous gravissez les hautes crêtes ou que vous suivez les profondes sinuosités des montagnes, jusqu'à ce que la vallée, d'abord large et aplanie, so
resserre et se hérisse en se couvrant de chônes et de châtaigniers qui lui donnent un aspect sauvage. A quelques milles de là vous ôtes à la Porretta.
La Porretta est un petit villdge de deux cents feux, situé au pied des Apennins, qui mettent en Toscane audelà de Pistoia. Il s'enferme dans un vallon obscur qui, ' d'un côté, se perd dans la grande vallée du Reno, et. de l'autre, se termine par des rochers à l'aspect grisâtre, aux ilancs roides et raboteux, aux sommets sourcilleux et terribles, an milieu desquels gronde un torrent écumeux i^ui tombe de ces hauteurs et coupe le hameau en deux parties réunies ensemble par deux petits ponts. Sous ces énormes blocs de pierre encroûtées ile rouille, il doit se trouver un gouffre de feu. un brasier ardent, puissant, inextinguible, qui en travaille les entrailles; qui décompose, mette en fusion et en liquéfaction le silex, la roche et le granit ; qui les mélange, les rassemble, les confonde, et, dans cette agitation incessante et laborieuse, les subtilise et en distille des éléments, des esprits, des sels mystérieux qui, absorbés par les eaux qui filtrent à travers les veines des rochers et se rassemblent dans les profonds réceptacles des cavernes, s'échappent alors par de secrètes issues, pour sortir enfin, avec un jet chaud et fumant, par les fentes extérieures du rocher. Une partie de ces eaux jaillissent à droite et les autres à gauche du torrent; et, bien qu'elles coulent si près les unes des autres qu'elles ne soient guère séparées que par quelques pas, elles contiennent néanmoins des principes différents et des degrés de chaleur inégaux; quelques-unes ont des vertus purgatives, celles-ci fortifient, celles-là affaiblissent, d'autres sont astringentes, d'autres enfin sont rafraîchissantes, ^n leur donne des noms divers, selon les différents signes qui les distinguent: l'une se reconnaît à une têlo de lion sculptée sur la fontaine, l'autre a pour cnililèine une tête de bœuf, un visage
de Mars, une figure de jeune fille ; et on les oppeile fontaines du Lion, du Bœuf, de Mademoiselle, de Mars, eic.
Parmi ces CcUix, il y en a qui sont bues par les malades, tiindis que d'autres ne sont propres qu'aux bains. Les baignoires sont en marbre blanc poli et hiisant; l'eau y cuire par un côté et en sort par l'autre, de manière qu'elle KO renouvelle constamment et reste toujours au mémo degré de température. Au-dessus de ces fontaines on a élevé d'élfgantes constructions dont le nombre est égal aux dilTcrenles sortes d'eaux. Chacune a ses chambres, SCS salles, ses c.iuincls, ses salons de repos, disposés avec une agréable symétrie, ornés de charmantes peintures, pavés de marbre blanc, servis par des escaliers larges et commodes et pourvus d "éléganls et gracieux équipages pour l'agrément et le bien-être des visiteurs. Tout cela se trouve dans l'intérieur du village de la Porretla, au pied de ces rochers d'où jaillissent les eaux salutaires dont non •. venons de parler et qui ont spéci;ilement la vertu do purifier, d'adoucir ou de diminuer les humeurs qui se portent à la peau et qui la tachent, la raclent, l'écaillent, la fendent ou l'allèrent de quelque façon. Ces eaux bienfaisantes l'adoucissent, l'amollissent, la débarrassent de tous les vices qui la déforment.
Hors de la Porretta, sur la grand'route qui mène en Toscane et qui longe la rivière du Keno, se trouvent, 'a la distance d'un mille, deux autres sources qui ont des propriétés merveilleuses et que l'on appelle les eaux de Pouzzolaet de la vieille Porretta. Ces deux lieux sontégalement remarquables, l'un par le charme de son site, l'autre !)ar l'aspect sauvage de ses blocs de pierre, de ses ruines, de ses masses superposées. penchéeS; menaçante?. qui enferment des gf^rges profondes dans lesquelles frénissent et rugissent les vents qui s'y engouffrent et où l)nijillonnent les eaux de la rivière, qui, dans les anciens
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bouleversements de la terre, se sont ouvert un p;i??sigo dans lee écartements de ces sombres rochers. Un pont les surmonte, et, dans l'excavation d'un roc qui surplombe au-dessus de la rivière, la piété des Porrétains a érigé une chapelle à Marie qui, du fond de celte grotte, répand ses bénédictions sur tous les bons paysans des environs qun l'on voit tous les jours venir faire leurs dévotions à la Madone.
La route de la Porrelta à la Madone du Pont est omTo des quatorze stations du Chemin de la Croix, établi en co lieu à l'instigation d'un prêtre zélé. Le peuple vient prier le long de ces stations, placées au pied d'un coteau rapide dont le penchant est couvert d'une épaisse forêt de vieux ( hâtaigniers qui ombragent tout le chemin et étendent leurs rameaux au-dessus des voyageurs. A gauche coule le Reno, dont la rive est toute couverte de peupliers et de trembles, qui s'agitent doucement au souffle de la brise matinale et servent d'avenue au délicieux petit séjour de la Pouzzola, où jaillissent les eaux douces qui ont la vertu de rafraîchir et de réfrigérer les entrailles échauffées et la poitrine affaiblie et fatiguée. L'édifice est entouré d'un jardin rempli de belles fleurs et fermé du côté de la ri\ ièi o par un bosquet touffu à l'ombre duquel viennent s'asseoir ou se promener les personnes qui boivent les eaux de la Pouzzola ; et le lieu est toujours fréquenté par un granî nombre de dames qui s'en trouvent à merveille.
Mais, deux portées d'arbaîèfe plus loin, on passe ra milieu des sauvages beautés de la vieille Porretta, où jaillissent, à Ja base des rochers, les eaux puissantes qui fortifient les muscles, les nerfs et les os, et contiennent tant de principes que, quand on les boit sans discrétion, elles enivrent et montent à la tête comme le vin le plus généreux.
La Porretla, quoiqu'elle ne soit qu'un tout petit endroit,
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possède, à cause de ses bain?, deux ou trois bôfols vastes ot élégants, et, dans toutes les maisons des habitants les plus aisés, il y a des appartements bien tenus et conforlablement meublés qui se louent aux étrangers pour toute la saison; car cette petite vallée est un séjour délicieux l'été, et les nombreux visiteurs qui s'y rencontrent font de ce petit village un rendez-vous de luxe, d'agrément et do [lasse-temps. Le soir, quand l'ombre des monts descend dans la vallée du Reno, vous voyez la grand'route se couvrir de jolies calèches, alt(^lées de superbes chevaux conduits le plus souvent par les maîtres eux-mêmes, qui mènent leurs femmes à la promenade; au milieu des voilures filent de légers coursiers montés par des cavaliers et des amazones; sous les arbres se promènent des gens à pied, vôlus avec beaucoup d'élégance; enfin vous croyez être, non pas dans un petit village écarté, mais dans une ville riche et populeuse. De bon matin, vous voyez grimper sur les montagnes, entrer dans les vallées, s'enfoncer sous les bocagas, les artistes pour peindre, les poètes pour versiiier, les savants et les philosophes pour lire el méditer, les muscisiens pour sonner de leurs instruments, les j8UP^« dames pour goûter la fraîcheur et jouir des beaux points de vue. Celui qui fait la route des bains rencontre, par ces chaleurs de juillet et d'août, des hommes enveloppés dans de grands manteaux et vêtus jusqu'aux yeux. C'est quen sortant des bains chauds, ils retournent à grands pas chez eux pour se remettre au lit et faciliter la transpiration; ils passent ensuite au café pour causer avec les amis et s'informer des nouvelles des journaux qui sont ;:j-[)ortés par les courriers de Toscane et de Bologne.
Or, il y a quelques années. Don Giovanni fut atteint d'un certain mal qu'il gagna dans les hôpitaux, en soignant les malades attaqués du typhus. Toute ea peau s'était couverte d'une es'ièce de boutons qui l'enlaidissaient et le
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picolaient. Les médecins lui ordonnèrent les bains elles eaux de la Porretta.ll se rendit donc à Bologne, et il retint sa place dans une voiture qui, en raison de la grande chaleur, ne partait que vers le milieu de la nuit. Tandis qu'il attendait sur la porte de l'auberge, il vit des portefaix iipporter sur leurs épaules une grande malle, des sacs de voyage, des valises, de grandes boîtes, des paniers, des corbeilles de pailles de différentes couleurs, de sorte qu'il s'attendit à voyager avec une famille entière. Un instant après, il vit descendre de l'escalier une jeune dame, svclte et gracieuse, enveloppée dans une mantille de satin bleu et la tête couverte d'une capote de Florence, garnie d'une voilette verte. Un jeune homme de l'auberge plaça dans le fond de la voiture deux jolis coussins brodés en feuillage, lui donna la main pour l'aider à monter le marchepied et elle s'étendit dans le coin à droite de la voilure, pendant que Don Giovanni entrait par l'autre portière et s'asseyait du côté gauche.
Le bon Archiprêlre croyait que la voiture allait se remplir, mais on forma les portières, le cociier fit claquer son fouet, et le coche se mit en route vers la porte Saint- Félix.
— Bon! dit en lui-même Don Giovanni, cette dame a une cargaison de bagages îi elle seule, et il paraît qu'elle ciéménage pour aller s'établir en Toscane, tant elle emporte d'affaires avec elle 1
Au moment où la voiture se mit en marche, il fit son signe de croix, demanda dans son cœur l'aide de Dieu et la compagnie de l'Ange Gardien, mit la tête dans son coin et chercha à appeler le sommeil en restant immobile, îîais aussitôt que l'aube parut, il commença sa méditation du matin ; puis il récita les heures, qu'il termina avant que la voyageuse eût achevé son somme. Quand la jeune dame s'éveilla, elle lova son voile, se frotta les yeux, fit
un petit liâillcmcnl, et rajusta un [)eu ses cfieveux sous ta capote. Ensuite elle tira de son sac une botte de pastilles de menthe, et se tournant avec un air gracieux vers Don Giovanni, elle lui dit en français :
— Bonjour, monsieur l'Abbé, et lui en oiïrit.
Don Giovanni lui rendit le salut, accepta la menthe et la remercia. C'est là un des exordes par lesquels les voyageurs entrent en conversation, comme encore d'offrir une prise de tabac ou un cigare, lis commencèrent donc à parler avec admiration de ce ciel serein, de celle rivière aux eaux d'azur, de ces riants coteaux, de ces champs, (le ces belles montagnes, et de mille autres choses: à la (in, Don Giovanni, trouvant l'occasion favorable, amena doucement le discours sur Dieu qui a créé des choses si admirables pour le besoin et lo plaisir de l'homme. De la, passant a d'autres considérations, i! s'étendit sur la bonté et la miséricorde di\ines avec un langage si tendre, avec de si vives imagos, avec des expressions si nobles, avec un air si alTeclueux, qu'il semblait un homme ravi en esprit et plein du ciel.
La jeune voyageuse, qui d'abord paraissait comme consternée à la pensée de Dieu, et qui fronçait les sourcils comme si une dent aiguë lui mordait le cœur, en entendant Don Giovanni se lancer avec une si sainte audace sur limmense océan des miséricordes divines, et en dire des choses si grandes, si admirable.-^, si incommensurables (ju'elles n'avaient ni fond ni limites, reprit peu à peu toute fa sérénité ; son front s'éclaircit, ses joues s'épanouirent, elle fixa les yeux sur son interlocuteur, et, sans dire usi mot, elle laissa couler sur son visage deux grosses larmes (jui exprimaient fort éloquemmer.t ce qui se pas-aitdans son cœur. Tout à coup, comme poussée par un aiguillon intérieur qui lui dirait : « Parle, » elle interrompit Don Giovanni :
noR!»;!». 349
— Garni deDu-uJui (li!-e:'r, ?i ht miséricorde divine est si grande, l'esl-elle assez pour recevoir en elle tout pérlié? N'y a-l-il aucune faute qu'elle ne remette? et après la première rémission , peut-on encore en espérer une seconde?
— Une seconde, un? troisième, une centième, une millième, répondit Don Giovanni avec enthousiasme. Si la bonté de Dieu est infinie, elle n'a point de limites ni en étendue, ni en nombre, ni en intensité. Ci\r si vous la bornez de quelque façon, elle n'est plus infinie.
La jeune dame poussa un grand soupir et dit :
— Vous me rendez le courage et vous ne pouvez imaginer quelle rosée douce et vivifiante vos paroles ont répandue sur cette ame desséchée, et comme elle en revient à la vie. La pensée de Dieu, auparavant, m'effrayait, pnrco que je ne voyais en lui que l'œil de la justice; vous me le faites voir sous les traits d'un père tendre et aimant; vous me peignez sa bonté et sa clémence avec des couleurs si vives et si joyeuses, avec des teintes si suaves et sous un jour si agrorilile, que je sens l'espérance rcnaîiro dans mon cœur. Oh ! l'espérance est la seule consolation delà vie, au milieu des peines amères et poignantes! Jo puis donc espérer?
— Vous le devez môme, et l'espérance est si puissante, qu'elle égale la miséricorde; car David pécheur cric à Dieu : Seigneur , donnez-moi autant de miséricorde que fai d'espérance en vous. Si vous présentez à Dieu une mesure d'espérance surabondante, la mesure de sa miséricorde surabondera également.
A ces paroles d'encouragement, la jeune dame reprit :
— Prêtre de Jésus-Christ, je tremble de vous dire que j'ai déjà éprouvé une fois la miséricorde de Dieu, et qu'ensuite je l'ai foulée aux pieds. Je suis une danseuse do l'Opéra de Paris, et j'ai dansé sur les premiers théritrcs
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