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iecœur des matelots. C'est sur la plus liaute cime de ce rocher que les marins, comme nous l'avons dit, avaient placé la blanche statue de la Madone, afin qu'elle étendît sa protection sur leurs navires. Aux deux tiers de sa hauteur, son front sourcilleux est percé, du côté de la mer, de deux cavernes qu'on pourrait prendre pour les deux grands yeux de ce redoutable géant. Ces cavernes offrent aux oiseaux timides un paisible asile, et les ramiers sauvages vont y nicher par milliers. Ils aiment à se loger dans ce lieu désert, où ils n'ont à redouter ni la main rapace de l'homme, ni la griffe cruelle du milan et de l'cpervier. Le matin, ils s'envolent par bandes pour aller fourrager; le soin de leurs petits les rappelle souvent fondant le jour, et le soirles ramène tousà leurgîte choisi. Souvent, a l'heure où le soleil allait se cacher dans les ondes dorées, Lorenzo et Violentina conduisaient leur barque en cet endroit. Alors ils levaient les rames et so laissaient balancer sur l'eau légèrement ridée, pour voir le retour des ramiers, qui se rassemblaient par troupes et repliaient leur vol vers ces cavernes amies, où les attendait une retraite assurée. Un soir Violentina était triste et pâle : son visage ne rayonnait plus de cette souriante gaîté qui lui était habituelle, et ses lèvres ne proféraient plus de ces paroles douces et badines, qui ne manquaient jamais de charmer le cœur de son frère. C'est pourquoi Lorenzo, qui avait ce jour-là levé un peu la voile, la baissa tout à coup en la roulant autour du mût, et dit à sa sœur d'un ton affligé :
— Violentina, qu'as-tu, aujourd'hui que je te vois si sombre et si taciturne? Que signifie cette mélancolie inusitée? Dis-le-moi, je t'en supplie instamment.
— Ah ! Lorenzo, répondit Violentina, comment pourrais-je paraître gaie, depuis le cruel décret impérial qui défend aux nobles tombes dans la milice de se faire rem-
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placer, et les met ainsi dans l'irrémédiable nécessité de partir pour la guerre et d'aller risquer à chaque moment leur vie dans les batailles? Quel père, quelle mère, quelle sœur peut encore avoir un instant, je ne dirai pas de joie, mais seulement de paix et de tranquillité? Sache, mon bon Lorenzo, que depuis le jour où ce mortel décret a été promulgué, mon cœur est en proie à une douleur profonde qui le perce et le ronge sans cesse. Bien que je cherche souvent à me montrer sereine. la tempête que je porte dans mon ame ne m'abandonne plus et je pleure nuit et jour en secret, sans jamais trouver ni trêve ni repos. PJille terreurs troublent mon sommeil, mille fantômes sanglants s'attachent constamment à mes regards : je fuis d'une chambre à l'autre, je m'efforce de les soustraire à ma vue et jamais je ne parviens à les chasser, ni même à les ôter de devant mes yeux. Ils sont là, toujours là, qui me regardent, qui se pressent autour de moi sous un horrible aspect, et tu m'apparais tantôt la télé brisée, tantôt les membres déchirés, tantôt écrasé sous les pieds des chevaux, tantôt percé sur la brèche, tantôt blessé sur les créneaux et renversé dans les fossés, tantôt...
— Mais, Violentina, tu donnes en plein dans le délire et re\travagance. Pourquoi te tourmenter si cruellement en vain? Sais-tu si je tomberai dans la milice? Puisque c'est un sort, c'est par là même une chose incertaine ; pourquoi l'envisages-lu comme déjà assurée, certaine et résolue? Le sort ne dépend que de lui-même : il es! fils de la nécessité et du destin. Or, à quoi bon tant s'inquiéter pour des choses inévitables? Si le sort me réserve un mauvais billet, tes larmes ne le changeront pas entre mes mains; si je dois en avoir un bon, je l'aurai, et tu auras gémi, pleuré et sangloté en pure perte. Violentina, c'est la fortune qui gouverne l'univers, et la fortune est aveugle, sourde et sans discernement.
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— î-orpiizo. comment peux-tu prononcer de piircils bla-plièiiios? N'os-lu pas clirélien? n'ys-lu pas appris dans le catéchisme que c'est Dieu qui gouverne l'univers? qu'il dispose tout dans son infinie siigesse avec nombre, poids et mesure ? et que dans sa bonté il dispose aussi de l'homme avec grand respect? Ne disons-nous pas tous les jours humblement à Dieu : «Seigneur, mon sort est entre vos mains?ïoutes les créatures obéissent à vos ordres?» ?îon Dieu, comment ai-je pu l'entendre dire aujourd'hui de pareilles choses, cher Lorenzo !
— Mais la furtune existe, elle est aveugle, sourde et sans discernement, comme je t'ai dit ; or, qui la guide? Le hasard; autrement, ce ne serait plus la fortune.
— Allons donc! tu t'estimes savant et lu ne sais pas encore que la fortune n'est qu'un vain nom, inventé par Kl sottise humaine qui méconnaît Dieu et sa Providence? Parce que les voies de la Piovidence sont souvent inconnues et inaccessibles à l'homme, ce présom[)Uieux, pour îje pas avouer son ignorance, s'est forgé un faatôme, un mot vide de sens, qu'il a appelle hasard, fortune, deslin, fatalité, et tu donnes dans ces inepties? Oh! va, va: tu lis toujours ces maudits ouvrages tout bouffis d'impiété qui te gâtent l'esprit et le dépravent le cœur I
En achevant ces mois, la pauvre Violentina éclata en amers sanglots, et Lorenzo, profondément ému, lui ré- [tondil :
— Eh bien! toi qui es si bonne et si pieuse, prie donc le Seigneur pour moi et sois tranquille.
Alors, Violentina leva les yeux vers l'image de Marie, qui semblait la regarder du haut du rocher et l'animer à la confiance, et les abaissa ensuite sur les deux cavernes où se réfugiaient les ramiers. Une pensée, comme un éclair inattendu, venait de jaillir dans son esprit. Aussilôl, elle ?o tourne vers Lorenzo, en lui disant :
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— Frère, m'aimes-tu'?
— Sans doute, et bien vivement! répondit Lorenzo.
— Eh bien! ajouta-t-elle, rends-moi la créature !a plus contente du monde, en m'accordanl la grâce que jo vais te demander.
— La grâce! Tu n'as qu'à manifester ton désir, et il sera pleinement satisfait,
— Bien certain? Me le promets-tu. mon Enzo?
El tout en disant ces mots, elle lui prend la inain, la pose sur son cœur qui battait bien fort, et ajoute au même instant :
— Jure-le-moi ici, sur ce cœur qui t'aime tant. Lorenzo, animé du plus vif sentiment d'amour fraternel,
ne pense qu'à la satisfaire.
— Oui, s'écria-t-il avec force, oui, Violentina, je te le jure.
Alors, un indicible éclair de joie s'échappa des yeux do la jeune fille, qui se tourna vers son frère, en lui disant :
— Vois-tu là-liaut, Lorenzo, ces deux cavernes où tant de ramiers trouvent un asile assuré? Qui sait tout ce que ces réduits renferment dans leur sein? Qui sait tous les circuits et tous les détours qui doivent s'y rencontrer? Ne voudrais-tu pas aller te cacher pour quelque temps dans cette retraite inaperçue, pour te conserver à nos parents et à ta Violentina, qui mourrait de chagnn si tu devais tomber dans la milice et partir pour la guerre ? Ecoute : les affaire.* de l'Empereur paraissent décliner rapidement; c'est l'opinion des gens clairvoyants, et l'on s'aperçoit que fétolie du grand conquérant, comme on dit, commence à pâlir et qu'elle s'éteindra bientôt. Mais plus sa situation sera désespérée, plus il voudra lever de nouveaux soldats pour les faire massacrer par la mitraille. On en viendra à traîner les jeunes gens à la boucherie même avant l'âge de vingt et un ans ; ainsi, on dit déjà que ceu.\
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de dix-huit à vingt ans seront appelés à la proclwine levée, ce qui fait que tu devrais te faire inscrire sur-le-champ avec le plus grand risque de devenir soldat. Oh I Lorenzo, quand tu devrais aller vivre quelque temps dans les entrailles de celte affreuse montagne , l'afTection que tu nous portes ne te ferait-il pas supporter volontiers l'ennui de cette sombre solitude ?
— L'amour, répondit Lorenzo, me ferait supporter cela et pis encore : mais ne vois-tu pas combien il est difficile d'arriver à ces ouvertures ; et quand même oa jiarviendrait à y entrer, combien il est diiTicile de s'y cacher longtemps?
— Quant à pouvoir y arriver, je pense que la chose ne serait pas aussi malaisée qu'il le paraît d'ici, si l'on s'y liûssail descendre d'en haut au moyen d'une corde. O.a pourrait y introduire de la même manière un petit lit et quelques autres objets pour en rendre le séjour moins incommode. Tu n'aurais pas à craindre d'ailleurs de ne pouvoir y rester en sûreté : tu sais combien notre Baptiste nous est fidèlement attaché; il y descendrait pour le procurer le nécessaire. On aurait soin d'abord de te jiourvoir d'une bonne provision de biscuits, de fromage, de jambon, et d'un vin excellent que tu tiendrais en réserve; ensuite, on viendrait chaque nuit dans la barque au pied du rocher, tu descendrais une ficelle à laquelle on attacherait un panier plein de vivres qu'il te serait aisé de remonter et de tirer dans la caverne : de cette manière tu ne manquerais jamais d'aliments frais pour te réconforter.
— L'amitié te rend ingénieuse, Violentina; mais qui oserait venir la nuit m'apporter les provisions?
— Qui? Baptiste et moi. Quand la mer est tranquille, rien ne m'empêche de le faire, car tu sais combien, grâce il tes leçons, je suis devenue habile à manier la rame : si
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elle devient houleuse, BapListe a tant de courage et de vigueur, qu'il ne craint pas les vagues, fussent-elles aussi hautes que des montagnes. Chaque fois que nous reviendrions, tu descendrais dans le panier ce que tu n'aurais pas mangé et nous t'apporterions des mets nouveaux et encore chauds, puisqu'en sortant par la petite porte de notre jardin, on peut arriver au pied du rocher en quelque coups de rames. Nous n'aurions pas d'ailleurs à redouter d'être aperçus ni accostés ; car en glissant avec précaution parmi les rochers, cette haute masse, comme tu peux t'en convaincre, empêcherait ame qui vive de nous découvrir. Papa seul doit entrer dans le secret. Maman sans doute est fort prudente et ne manque pas de prévoyance : toutefois, elle est toujours mère. Si elle te savait enseveli dans ces antres, tout deviendrait pour elle un sujet de mortelles inquiétudes : et les frimas du l'hiver et les chaleurs de l'été, le plus léger mouvement de la mer, et le moindre nuage qui paraîtrait à l'horizon. Si, au contraire, elle te croyait réfugié dans l'île de Sardaigne, elle aurait bien encore à souffrir de ton absence, mais elle vivrait tranquille. En effet, elle' connaît trèsintimement à Cagliari, le baron de Sorso, la maison de Feolada, de Viilat'rmosa, de San-Vittorio ; et à Sassari, les Boyl de Putifigiiri, les comtes dltiri et les marquis de San-Severino et San-Sebastian ; elle sait que tu serais accueilli conmie un fils par ces nobles et généreux seigneurs qui sont la courtoisie en personne.
— Tu vois tout couleur de rose, mais si je me séquestrais du monde, papa pourrait le payer cher. Jl a beau maintenant prodiguer son bien à tous ces généraux français, les recevoir à sa table et leur offrir une hospitalité splendide. Entre les coupes, ils ne cessent de se déclarer prêts à le servir. Mais, dans cette occurrence, ils seraient les premiers à lui en vouloir et à le proclamer ennemi de
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l'Empereur, obstiné à ne pas livrer son fils. Peut-être iraient-ils jusqu'à inettre la maison au pillage et notre pèce dans les fers, procédés cruels qu'on a vu pratiquer envers d'autres familles dont les fils s'étaient enfuis.
— Laisse-nous parera ce danger. Dieu nous donnera la grâce d'arranger l'affaire de manière qu'on ne puisse nous niolpster ; tu connais le vieux proverbe qui dit : Ce qui est fait est fait. Or, que peul-il y avoir de mieux fait que d'avoir pourvu à ton salut, que de dire : Lorenzo est en vie? Tu peux en croire une femme, l'état r.ctuel des choses ne saurait durer longtemps, parce que le Pape est en prison; et qui touche au Pape se met la Iiache aux pieds et tombe. Pauvre Pie Vil! quand j'aurais cent bouches, je ne pourrais dire combien je souQ're <le le voir si affligé et gardé si étroitement.
— Oh ! vous autres femmes, vous venez toujours avec le Pape : il suffit qu'on enlève aux prêtres un seul cheveu pour vous faire crier aussitôt à la persécution de l'Eglise et menacer le monde du déluge universel : si le Pape est renfermé à Savone, on a, sans doute, de grandes raisons pour cela : vous autres femmes, qu'en savez-vous?
— Ce que nous en savons, Lorenzo? Toi qui es instruit, demande-le à l'histoire, elle le le proclamera a son de trompe, en te montrant précipités de leur grandeur les plus puissants maîtres de la terre, qui faisaient trembler avec leurs armées victorieuses les Etats les plus aguerris et les nations les plus invincibles
— Bien, bien! Toi, soigne notre affaire : par!es-en avec papa; moi, je t'ai donné ma parole et je n'y mai:querai jamais, quoique j'aie fait ce serment uii peu a Kétourdie.
Cela dit, ils remirent les rames k l'eau et retournèrent au bassin du châieau.
Le soir même, Violcntina tira son pure dans une peiito
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pièce secrète et lui exposa son hasardeux projet Giano demeura longtemps en réilexion , méditant dans son rœur tout ce qu'il y avait d'audace et de péril dans cette longue et incommode séquestration. L'iiir froid do la nuit pourrait glacer son fils renfermé dans cette étrange prison, l'humidité de la roche le transir , la solitude le contrisler, la tempête empêcher de lui porter des vivres et des consolations; les navigateurs pourraient l'apercevoir en passant au milieu du golfe, quelque maladie mortelle pourrait l'assaillir. Hélas! si Lorenzo, atteint de la fièvre ou paralysé par les souffrances, ne pouvait plus so traîner à lentrée de la caverne, qui l'aiderait, qui le consolerait, qui veillerait à son grabat, qui lui ferait entendre une parole amie? Non : qu'il aille plutôt mourir glorieusement dans les batailles, où il ne manquera pas de signaler sa valeur et son courage.
Mais Violentina, inspirée par la vive amitié qu'elle portait à son frère, parla tant, allégua tant de fortes raisons, plaida si bien la cause de son client, que son père lui répondit :
— Eh bien! ma fille, tu parles d'or, mais peut-être n'astu pas assez mûri le moyen de réaliser ton projet.
— Oh! s'il ne tient qu'à cela, laissez-moi faire, papa; vous savez quel trésor de fidélité il y a dans Baptiste : cet homme se jetterait au feu pour l'amour de vous et de toute notre maison : j'ai déjà pensé aux moyens qu'il devra tenter pour venir a bout de l'entreprise; si ces moyens ne réussissent pas , la Vierge Marie saura bien m'en suggérer de meilleurs. Oh ! je ne crains rien au monde et je me sens tellement assurée du succès, que cela tient du prodige. Celte grande résolution, j'en ai la certitude, ne peut m'avoir été inspirée que par Marie, celte mère compatissante à laquelle je me recommande depuis longtemps déjà avec la plus ardenle ferveur.
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Là-dessiîs, cl'e quitte son père et va trouver Baptiste, îivec lequel elle s'entretient longuement jusque fort avant, dans la nuit.
Comment descendre du sommet de la montagne, pour visiter la caverne, et s'assurer si l'on pourrait y placer un lit, une table, un banc et quelques autres meubles? Ce premier pas à faire était le plus ardu. Pour accomplir cette descente, il fallait le concours de plusieurs personnes: Comment dès lors tenir absolument caché un secret qu'on devrait leur confier ? Mais la courageuse jeune fille ne se laisse pas rebuter par cet obstacle. Elle dit qu'elle et Lorenzo le descendraient aisément ; qu'il n'y avait pas de bras plus fort et plus vigoureux que le bras de l'amitié ; que la femme, quand elle aime, est plus vaillante, plus hardie qu'un lion. Baptiste répondit :
— Dussé-je mourir, brisé et mis en pièces, je ne crains rien, quand il s'agit de sauver le seigneur Lorenzo.
Et de ce pas il courut au garde-meubles, prit deux grands rouleaux de corde avec un gros épissoir en fer, ùoiit se servent les matelots, et les porta au fond du jardin.
Vers minuit, tous trois montèrent avec un grand effort la croupe étroite et rapide de cet écueil. Quand ils furent parvenus au sommet, sous le piédestal de la statue de la Madone, ils fixèrent l'épissoir entre deux rochers, et attachèrent solidement le bout de la corde àsen anneau. Alors la jeune fille se mit à genoux aux pieds de la Vierge et Jui dit :
Belle et gracieuse Mère deDieu, qui, de Ik-haut, bénissez la mer et protégez les navigateurs, ah! je vous recommande la vie démon Lorenzo* je descends cet homme sous votre garde, et je suis certaine que vous me donnerez assez de force pour le descendre et le remonter sain et sauf, pour y descendre aussi mon frère, quand le temps sera venu.