‹ Lorenzo, ou, Le ConscritChapitre 6 sur 56 · I.CS APPr.LTS · texte numérisé non relu

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Cette prière achevée, ils nouèrent fortement les deux oàbles à l'instrument de mer, lièrent Baptiste par le milieu du corps, et le laissèrent glisser tout doucement le long du rocher, jusqu'à ce qu'il parvînt a la caverne des ramiers.

Dès qu'il se vit à l'enlrce, il fit un mouvement, se pencha vers une pointe de rocher , l'embrassa fortement et se hissa à l'intérieur. Il avait porté avec lui de l'amadou, une pierre à feu, un briquet, des allumettes, et une grande quantité de bougies. Il fit aussitôt de la lumière et se mit à circuler lentement. Mais à peine eut-il éclairé les parois de la caverne, qu'il fut tout à coup abasourdi par un battement d'ailes, un gémissement, un murmure rauque et profond, qui sortait ù la fois de toutes les crevasses, de toutes les cavités de cet antre obscur et tortueux. 11 s'arrêta tout surpris, porta autour de lui des regards inquiets, et vit que c'étaient les ramiers mâles, que cette clarté soudaine avait alarmés sur le sort de leurs petits et de leurs douces compagnes. Alors il se remit de sa frayeur, et pénétra dans tous les coins de la caverne. Après en avoir bien examiné l'étendue, la profondeur et les détours, il reprit la corde, la tourna plusieurs fois autour de son corps, et la secoua, pour avertir Lorenzo et Violonlina de le retirer en haut.

Quand il arriva au bord extrême de !a caverne, et qu'il vit cet énorme rocher surplomber la mer, et sous ses pieds cet immense abîme, il fut saisi d'une terreur indicible, a la pensée qu'il allait être suspendu sur ce précipice épouvantable, sans autre soutien qu'une simple corde confiée à des mains faibles et malhabiles. A cette vue, ses cheveux se dressèrent sur sa tête, tous ses membres tremblèrent avec violence et il se hâta de tourner ses yeux du côté de la caverne pour ne plus voir ce gouffre sans fond. Au même instant.il sentit secouer le

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câble, et s'aida à remonter en s'appuyant dos pieds. I.i arriva au sommet baigné d'une sueur obondante. qui ruisselait sur son visage et sur tout son corps. Mais quand il se vit en sûreté, il remercia la Madone, respira quelque temps, puis il fit à ses jeunes maîtres la description de la caverne.

Il raconta que, pour autant que la faible lumière des bougies lui avait permis de la rcconnalire, la cavern(^ devait s'étendre fort loin, et communiquer, par certain.s endroits détournés, à une autre allée qui s'ouvrait de nouveau sur la mer. Celte disposition ouvrait à l'air une libre circulation, qui chassait l'humidiié, et permettait au jour d'y pénétrer des deux côtés, quand même il n'y aurait pas eu en haut quelques autres fentes, pour laisser passer un peu de soleil, à certaines heures du jour. Il pensait qu'on pouvait très-bien y placer un lit et l'entourer d'une leiituic. Elle offrait cet autre avantage plu.^ |)récieux, qu'on pouvait, dans certains détours, tenir du ieu allumé sans que son éclat allûl frapper les parois dcj deux ouvertures, de manière que jamais les navigateurs n'auraient le moindre indice qu'un homme se tenait caché dans le roclicr, et y entretenait une lampe ou un foyer allumés. Ce détail fit un plaisir extrême à Lorenzo, qui désirait pouvoir lire et écrire beaucoup, pendant les longues heures de solitude et de silence qu'il aurait à passer dans cette caverne.

Giano, grandement charmé du succès de l'esploralion, prit en secret les dispositions nécessaires, et fit apprêter au fond du jardin tout ce qui devait être placé dans la caverne. Une nuit, il voulut descendre lui-môme Baptiste par la corde avec le seul secours de Lorenzo et de Violentina. Après lui , il descendit successivement les chevalets de fer, les bois de lit, les matelas, les draps et tout ce qu'il fallait pour monter une sorte de campement

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militaire. Lorenzo, de son côté, y retourna plusieurs fois, pour introduire, par l'entrée où Baptiste était descendu, un coffre plein délivres, de papier, d'encre et de plumes, avec deux beaux télescopes, l'un marin, l'autre astronomique, et des crayons, des couleurs, des pinceaux ; mais surtout une barrique d'huile pour sa lampe, et du chai Lton pour faire du feu dans un réchaud en cuivre.

Violentina cependant, en femme pleine d'affection et de sollicitude pour son frère, avait pensé à mille autres petits objets, tels qu'aiguilles, fil pour boutons, linge du tout^'enre, vases à thé, à lait, à conserves, qu'on prépare très- bien dans les offices génoises; un petit appareil à esprit de vin pour dissoudre des tablettes de bouillon, et une inBnité d'autres objets dont peuvent avoir besoin ceux qui vivent séparés du monde. Bien que, comme nous le verrons, elle eût trouvé moyen de ravitailler chaque jour Lorenzo, elle eut cependant soin de le pourvoir de vins d'Espagne, de Grèce et de France, tous vieux, très-fins et d'un grand prix; de galettes de biscuit, de tablettes de chocolat, de jambons, de saucissons, de sucreries, de fruits secs enfermés dans des boîtes, et de confitures de toute espèce, de sorte que la caverne était devenue comme un magasin de navire, qu'on garnit pour les longues Tiavigations de la Polynésie. Dans l'entretemps, Baptiste, armé d'un racloir et d'un balai, avait arraché, enlevé et jeté à la mer une épaisse couche de colombine, pour nettoyer la grotte et en faire disparaître toute mauvaise odeur.

Déjà le mois d'avril venait de finir son cours, déjà le doux et gracieux printemps réjouissait la terre et les flots. Lorenzo touchait à l'âge de la conscription, et Violentina s'inquiétait vivement du danger dont il était menacé. Elle était sans cesse sur les pas de son père, pour le presser de pourvoir enfin à la sûreté de son fils, en lui permettant

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de descendro dans l'iintre inaccessible. L'afTection la dominait tellement, qu'elle se jeta plusieurs fois aux pieds de son père, en embrassant ses genoux pour le supplier de la laisser descendre une fois aussi dans la caverne dont clic brûlait de prendre connaissance, afin qu'en pensant à son frère, elle pût se le figurer tantôt debout, tantôt assis, et converser de loin avec lui. Mais Giano ne voulut jamais y consentir, disant que, lorsqu'elle se verrait suspendue dans les airs, le cœur pouvait bien lui manquer et qu'elle risquerait de s'évanouir au milieu de la descente. Vivement contrariée de ce refus, elle enviait aux ramiers leurs ailes, pour voler à son gré dans celte retraite amie, ot aller préparer la chambre de son frère.

Cependant Giano ne pouvait se décider à prononcer le oui fatal; il traînait l'affaire en longueur, et ajournait Violentina en disant : « Demain nous le dirons, demain nous le ferons, » et il était triste, oppressé, taciturne, et passait des nuits entières à réfléchir sur cet audacieux projet de sa fille. Son épouse qui s'était aperçue de ce chagrin secret, en était toute désolée, cherchant, épiant, demandant quelle peine nouvelle pouvait aiïliger son mari, sans jamais pouvoir percer ce douloureux mystère. Un jour, elle appella Violentina et lui dit :

— Ma fille, il faut que nous soyons menacés do quelquft grand malheur, car je vois ton père agité , troublé, abuTié dans ses réfloxious ; il entre, il sort des chambres, il se retourne subitement, comme s'il craignait d'être accosté ou suivi par quelqu'un : il s'arrête tout à coup, et se jette sur le canapé, en se frappant le front, comme pour chasser une pensée importune, dont il est poursuivi et harassé sans relâche. Sans aucun doute, il a quelque pciuo cachée qui le ronge, et tu dois la connaître, car je vous vois souvent vous parler en secret, vous enfermer dans le cabinet, en sortir tous deux pâles,

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défaits, et je m'aperçois que tu as beaucoup et amèrement pleuré. Veut-il peut-être te donner un mari contre ton goût! Aimes-tu quelque autre? Dis -le à ta mère, ouvrelui ton cœur avec confiance.

— Non, maman, répondit la bonne demoiselle, je n'aime que Lorenzo et jamais papa n'a parlé de vouloir me marier; mais je cherche mille moyens de le consoler, et je ne puis y réussir. Mon pauvre père pense continuellement que Lorenzo est près d'avoir vingt ans, et quand il les aura, le voilà de plain-pied dans la conscription. « Vous savez que le dernier décret de l'Empereur a supprimé le droit de se faire remplacer, et Lorenzo court risque de devoir marcher. Avec les guerres homicides qui moissonnent la fleur de la jeunesse italienne, dites, maman, si les malheureux parents peuvent nourrir l'espoir de revoir jamais leurs fils sous le toit paternel ! Du moment qu'ils parlent c'est comme s'ils élaient déjà morts.

— J'ai aussi mes inquiétudes au sujet de Lorenzo, mais je ne désespère pas : ton père qui est tout français, qui dissipe son bien avec tant de magnificence, pour faire les" honneurs de sa maison aux généraux les plus chers à Napoléon, ne trouvera-t-il pas moyen de le sauver? Quand on leur donne de bons sacs d'or, ces amis savent faire des miracles : s'il ne s'agit que d'argent, ma fille, ton père est capable de leur en jeter dans la bouche assez pour les étouffer.

— Eh! non, maman. Vous savez que Paolo Girolamo en a aussi de l'or; cependant a-t-il jamais pu venir à bout d'obtenir que son fils ne fut pas dirigé sur Paris? Malgré tout, il a bien dû le laisser partir ; et la bonne Manin en est au désespoir. Hélas! cette cruelle conscription n'a égard, ni aux pères, ni aux mères, ne se soucie ni des pleurs, ni des gémissements. Savez-vous l'espoir qui nous resterait, si papa avait de la résolulion?

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— Lequel. Violenlina?

— Dols-je vous le dire? Qu'il paye bien six vigoureux marins de Voltri ou d'Arenzano, et le fiisse passer dans l'ile de Sardaigne : oh oui, que Napoléon aille le prendre là, s'il en a le courage !

— Tu parles à merveille : Lorenzo aurait la hardiesse de risquer ce trajet. Je communiquerai celte idée h ton père comme venant de moi, et si Giano l'approuve, vogue la galère ! Il remuera ciel et terre pour l'exécuter, je connais ton père et tu peux m'en croire. Il e.'^t habituellement lent à se décider, mais du moment qu'il a pris une détermination, il faut qu'elle s'accomplisse : arrive que pourra.

C'est ainsi que Violenlina, pour épargner à sa mère un surcroît d'anxiété, et ne pas compromettre l'entreprise de la caverne, donnak le change à son cœur, en lui faisant croire que son fils fuirait en Sardaigne, où elle comptait un grand nombre de nobles amis, d'une merveilleuse courtoisie, qui traiteraient Lorenzo comme un frère , et tiendraient sa mère au courant de chaque événement.

Giano cependant venait de former d'autres projets. Le Souverain Pontife Pie VU était, depuis près de quatre ans, sacrilégernent détenu à Savone, loin des Cardinaux et des Prélats, pour l'empêcher de régir et gouverner l'Eglise de Dieu. D'abord il avait vécu quelque temps tiar,quille dans le palais du marquis Sansoni, excellent gentilhomme plein de piété, qui était alors gonfalonier et syndic do la cité. Durant son séjour dans ce palais, il admettait au baisement des pieds les patriciens génois, qui allaient souvent avec leurs épouses et leurs familles demander la bénédiction du Vicaire de Jésus-Christ, et assistaient ordinairement à sa messe, où ils recevaient la communion de ses mains. Mais comme les plus fervents, sous ces apparences de dévotion; profilaient de ces

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