DORI.NE
femmes dignes de toute votre sympathie, leurs yeux sont attachés aux vôtres, leurs cœurs palpitent dans le vôtre. Ce cœur est noble et généreux, ce cœur ne bat que pour aimer et n'a jamais donné accès à la haine ni à la bassesse. Dorine, une mère, une fiancée, deux sœurs vous demandent Gérard, pourrez-vous le refuser à leur amour? Dorine, je vous le répète, leur vie est dans vos mains, vous pouvez les rendre heureuses. — Monsieur, lui répondis-je, je soupire, moi aussi, après un bonheur que je ne trouve point; je le goûterais, si je pouvais rendre quelqu'un heureux. Mais je ne puis donner ce qui ne m'appartient pas. Gérard est libre, il est maître de lui-même, qu'il aille porter la joie dans ces cœurs qui ont le droit de la demander et de l'obtenir. — 0 femme magnanime ! reprit Nanni, je savais que je n'aurais pas en vain fait appel à votre bon cœur; mais rendre à Gérard sa liberté ne suffit pas, il faut que vous lui persuadiez de partir, et si la persuasion est impuissante, que vous le lui ordonniez. »
» Je promis. Un instant après arriva le jeune homme. Je l'exhortai à consoler sa mère ; je le priai de suivre les conseils de son ami, je le suppliai de me donner ce gage de son amour pour moi. « Ce gage ! répondit-il furieux. Ah! pour toi, l'abandonner, te fuir est un gage d'amour, un témoignage de tendresse, une preuve de fidéiité? J'ai compris : ma mère l'a achetée au comptant. Oh ! fiezvous a ces belles passions à un sou la livre ! — Oui, lui répondis-je, la mère m'a g?gné le cœur par ses larmes, par sa douleur maternelle et plus encore par la confiance qu'elle a mise en moi. Nous autres, femmes, nous sommes aussi capables de sentiment, et, bien que le grand nombre fasse peu de cas de nous, si nous trouvons une ame noble qui, au milieu du mépris universel, ait assez de générosité pour nous montrer une confiance sincère, tu entends, Gérard, nous savons aussi être nobles et généreuses ;
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tandis que vousauîrcs, au contraire, fils dcn-)lurés. vous éle^ itiseiifibles et cruels pour voire mère; el loi, qui laisserais mourir de douleur celle qui t'a donné la vie, tu es assez brutal pour ne pouvoir comprendre que je puisfa renoncer à loi par amour pour toi-même et pour rendru la vie à ta mère! Va, retourne, rends -la heureuse. » Après ces p?.roles dédaigneuses, je me relirai et je mo renfermai dans ma chambre. Mais moi qui me croyais si forte et qui me félicitais d'une bonne action, quand je fus Beule, j'(' prouvai dans mon ame une tristesse, une inquiétude, une agitation qui ne me iuiàs.ùent pas de repos. Jj me lève, je me rémois un peu, je jette un châle sur mes épaules et je sors pour respirer au grand air. Mon bonlicur, ou plutôt la bonté divine, voulut que je passasse devant une église, et, sans savoir pourquoi, j'y entrai résolument et je m'assis sur un banc.
» J'étais là, distraite, inquiète, voulant continuellement me lever et partir, el, d'un autre côté, obstinée à ne pas bouger. Je regarde autour de moi, et je vois plusieurs confe.«sionnaux entourés de femmes dévotement agenouillées à prier; à celui qui se trouvait le plus près de moi, il n'y avait que deux dames.
» Quand celle qui se confessait alors eut fini et laissé la place vacante, je me levai brusquement et j'allai m'y \)\an~ ter à genoux. Le prêtre, après avoir confessé l'autre personne, se tourne vers moi, me bénit et me demande c « Combien y a-t-il de temps que vous vous êtes confessée ? — Très-longtemps. — Ma sœur, à neuf heures précises je dois sortir du confessionnal pour dire la Messe, et il ne nous reste que peu d'instants, pourrez-vous m'attendre?I\ïe promellez-vous de revenir aussitôt après l;i Messe? — Je vous le promets. — Je vous altendrai donc. » Je tins parole, et le prêtre revint fidèlement.
s A mesure que jo me confessais, je sentais mon cœur
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se soulager. Ma res]iiralion me Femblait plus légère, mon espril plus lucide,, et toute mon ame conlenle et satisfaite. Quand le confesseur apprit ma liaison avec Gérard, il me dit : « Ma fille, il est absolument nécessaire de vous délivrer aussitôt de celte chaîne, et, pour cela, il faut prendre une résolution. — Vous avez raison, mon Père, répondis-je, mais c'est là le difficile, et même l'impossible avec cet animal qui est plus jaloux que le feu. 11 faudrait une retraite secrète où je pusse me cacher quelques mois. — Auriez-vous le courage de vous enfermer dans un couvent? reprit le prêtre. — Je m'enfermerais môme dans le four, répondis-je hardiment. » Le prêtre réfléchit un instant et puis me dit : « Dites-vous la vérité "? — Je vous le dis comme je le pense. — Revenez donc demain matin Ix la môme heure. — Je n'y manquerai point. — Adieu. »
» Rentrée chez moi, je dis à la bonne que je ne voulais voir personne. « Pas môme M. Gérard ? — Pas même le diable! que t'importe, imbécile ? Quand je dis personne, c'est personne. » Mais j'avais à peine (ini de parler et la femme de sortir, que Gérard entre. Je lui dis: «Gérard, je veux rester seule, va-t'en. — Où as-tu été ? — Je veux rester seule, te dis-je. » Il s'avance avec assurance : ja saute en arrière, et je me fais un bouclier d'une petite table. Tout d'un coup j'aperçois sur mon coffret un pistolet qui avait été chargé à poudre pour servir dans un entracte Tnimique au dernier bal et qui n'avait pas servi. Je le braque vers lui en lui disant : a Gérard, si tu avances d'un pas, je te le décharge dans la poitrine. » Gérard se précipite pour me l'arracher des mains; je pousse le chien et il part; la bourre l'atteint à la main et lui déchire les deux derniers doigts. Moi, je tombe sur le sofa, morte do frayeur.
Au bruit de la détonation, les domestiques de l'hôîcl accourent tout épouvantés. Gérard, qui avait tiré son
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