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mouchoir de sa poche, leur dit d'un air tranquille : «Ce n'est rien. Je voulais décharger ce pistolet, et il est parti dans ma main par accident; l'extrémité du petit doigt me cuit un peu ; apportez un peu d'eau et de vinaigre. » Quo voulez-vous, monsieur l'Abbé, celte conduite généreuse de Gérard me toucha et je passai la journée en paix avec lui; mais, la nuit arrivée, mes pensées me revinrent, et je me dis résolument : «Il faut en finir. » Le lendemain malin, comme il était convenu avec le prêtre, je me trouvai à l'heure dite à l'église. Il m'attendait. En voyant que je restais ferme dans ma résolution, il me dit qu'il avait parlé avec l'Evêque qui, après avoir mûrement réfléchi, avait décidé que, pour me mettre en étal d'exécuter avec fruit mon projet, il ferait en sorte de me procurer un refuge dans l'ancien monastère desBénédictes, situé dans un endroit solitaire, entouré de vergers, bien exposé, liirge, aéré, gouverné par une sainte abbesse et habité par des nonnes pleines de charité. Je répondis : « Mon Père, je suis contente. » Alors, il me demanda mon nom, mon ûge, mon pays, etc., et il en prit note à la sacristie. Ensuite il me dit : « Trouvez-vous après-demain, vers le coucher du soleil, dans l'église Sainte-Marie, et d'ici lu faites-en sorte de préparer vos malles. Cela convenu, je rentrai à l'hôtel et je profitai des heures où Gérard était jibsent pour faire mes préparatifs de départ. Le soir, Gérard rentra en me disant : « Tu ne sais pas? Bice chante (lem.ain dans la ville voisine ; Tito et Alfred iront, viensy aussi, toi. — Non. — Viens, te dis-je. — Non, — Ah ! je comprends! il y aura quelque visite qui t'en empêchera. — Si c'est cela, allons-y ; mais à condition que, si j'ai mal à la tête comme ce soir, je n'irai pas au théâtre. — Tu feras ce qui te plaira. i> Le pauvre prêtre m'attendit en vain à Sainte-Marie ; mais j'avais déjà fait mes plans. Je partis avec Gérard et ses amis, faisant toujours
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semblant d'être indisposée, de sorte que le soir i] me laissa en paix à l'hôtel. Quand il fut sorti, je descendis à l'endroit où se trouvaient les cochers et je dis : « Vite, une voiture! » Pour quel endroit? — Pour Parme. » En moins d'une demi-heure tout fut prêt : je monte; je sors de rhûtel.et. après avoir tourné deux rues, je dis au conducteur : «Tournez à main droite, et conduisez-moi à telle ville. «Ainsi fut fait, et, à la pointe du jour, j'entrais dans mon appartement. Je fermai mes malles, et j'allai trouver mon bon prêtre qui, en me voyant, fut tout joyeux. Jo lui racontai ce qui était arrivé, et je le priai de m'envoyer un de ses hommes de confiance avec une petite charrette pour charger mes bagages qu'il fît conduire chez lui. Le prêtre m'avait de nouveau donné rendez-vous à Sainte- Marie où il m'attendait ; il marcha devant moi et je le suivis jusqu'à l'église du monasière. La, il parla à l'abbesse, qui, quand tout le monde fut sorti et que l'église fut fermée, ouvrit une petite porte à côté de la sacristie et me i'.l entrer sans que personne s en aperçût.
» Le prêtre m'attendait au parloir, ^où il me consola, cVencouragea, me recommanda à l'abbesse et à la vicaria, enfin, me donna les conseils qui convenaient à ma nouvelle position. Les premiers jours furent une alternative continuelle de guerre et de paix, de nuages et de sérénité, de regrets et de constance, de ténèbres et de lumières, d'amertume et de douceur, de désir d'aimer Dieu et de chagrin d'avoir laissé le monde. La nuit j'étais combattue dune foule de pensées contradictoires; mais, après le repos et le sommeil, j'étais plus tranquille, plus calme; je me louais de ma résolution ; je m'encourageais au bien ; je m'aiguillonnais moi-même quand j'éprouvais de la difficulté à marcher dans le droit chemin. A la fin, les bons soins de ces vierges de Dieu, qui ne savaient pas qui j'étais et qui m'aimaient comme une sœur, les exhortations du prêtre,
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une retraite spirituelle de quelques Jours, couronnée par une bonne confession générale qui avail purifié mon cœur el m'avait rendue a raniilié de Dieu, et enfin les douceurs de la sainte communion, m'avaient si complètement changée et renouvelée que mon anie nageait dans la joie; et dans l'élan de certaines ardeurs, j'a?pirais à l'état religieux.
» Cependant Gérard, au sortir du ihcâire, ne me trouvant pas a i'hôteUenlra dans les plus violents accès qiio la jalousie puisse inspirer au cœur d'un homme. Il demanda, il chercha ; et quanil il sut que j'étais partie pour l'armiB, il se mit à ma poursuite au grand trot des chevaux de poste. Là, il flaira et fureta partout, mais en vain. 11 reconnut la supercherie et revint en toute hûte au lieu d'ot; nous étions [)ailis. Il apprit que j'avais fait mes malles c: payé l'hôtel, et que j'étais partie personne ne savait où. Il s'informa à rOffice du Bon Gouvernement : rien; il courut aux portes : personne ne m'avait vue passer ; il demanda, il espionna, il alla, il vint. Le bon Nanni s'efforça de le persuader de retourner : « Dorine est partie avec quelque amant; oublie cette perfide; souviens-toi de ta mère, de tes sœurs, de ta fiancée. — Non, criait-il, non, elle m'a été ravie par quelque prêtre ; je sais que dans ces derniers jours elle allait à l'église ; en l'a vue se confesser. Nanni, elle est dans quelque monastère sans doute; mais je la découvrirai, et, fût-elle dans une tour de bronze, jo l'en arracherai par farce, ou je la tuerai au milieu du chœur. »
» Ces folles fureurs me furent rapportées par le \ieux prêtre pour me montrer jusqu'où le monde se laisse égarer par la passion. Semblable au démon, il envie le bonheur (les épouses du Seigneur, et il cherche de mille manières à les retirer du sanctuaire ; il préférerait les voir mortes plutôt que contentes dans le sein de Dieu. Je priais pour ce pau\re iu:c:i-é, et j'espérais qu';tprès ces prerr.icrs
transports, il s'en retournerait consoitT «a rr'^re; qu'il m'oublierait, moi et mes caprices, et que. rentrant en son bon sens, il épouserait la noble demoiselle qui l'aimait si affectueusement. Cependant plus de deux mois s'étaient déjà écoulés depuis notre séparation, et je vivais tranqoil'o dans le monastère, au milieu des caresses de ces bonnes gœurs, qui, en me voyant si changée et si différente des premiers jours, espéraient qu'avant peu de temps je demanderais à être admise aux épreuves. Et j'en avais en (ffel le désir; mais le démon, qui enrageait de m'avoir perdue, essaya un grand coup pour me remeltre sous ses griffes, et, pour mon malheur, il ne réussit que trop bien. » Un soir, après complies, pendant que les nonne» étaient réunies au chapitre, jetais descendue au jardin pour me promener à la fraîcheur. Je descendais et je remonta::} une belle allée bordée dépais lauriers, et je méditais sur k s devoirs de ma vie future. Le jardin était vaste, fermé par de hautes murailles tapissées de rosiers, de jasmins et d'arbres en espaliers ; mais l'allée dans laquelle je me promenais ce jour-la aboutissait à une peinture à fresqi;*i représentant saint Benoît en prière dans la grotte de Si;biaco, pendant qu'au-dessus de sa tète voltigeait le corbeau qui lui apportait chaque jour le pain que Dieu lui envoyait. Au-dessus de la peinture se trouvait une décoration qui s'élevait sur le mur en manière d'altique, et qui. de l'allée, faisait fort bel effet. Je marciiais donc plongée dans mes pensées quand, levant par hasard les yeux, je vois entre deux pyramides... qui?... le visaga de Gérard, pûle, tiré, les yeux sombres et renfoncés; et j'entends une voix sourde qui me dit : « Infâme ! tire-mci ton pistolet au front ; je ne bouge pas ; je suis ici I »
9 Je frémis comme si j'avais mis le pied sur un serpent. Je me retourne rapidement, tremblant de tous mes membres et pouvaaL à peine respirer. J'entre, sans m'en apcr-
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cevoir, dans un rond point de l'allép, au milieu d'un gronpR de cyprès, et, n'en pouvant plus, je tombe sur un banc de terre couvert de gazon, et j'y reste privée de tout sentiment, Les religieuses, après le chapitre, descendent pour souper, et, ne me voyant point paraître, elles montent à ma chambre, cherchent dans les chapelles, vont à la tribune, descendent au chœur, demandent aux sœurs converses, m'appellent a haute voix. Où peut-elle être? L'abbesse se lève de table, et, avec trois religieuses âgées, vient dans le jardin et se met à parcourir les allées. J.' m'étais un peu remise, et, en revenant a moi, je pousein un gémissement plaintif. A ce cri, les bonnes sœurs s'arrêtent, vont du côté ou la voix est partie, et me trouvent encore étendue sur l'herbe. « Jésus Maria! s'écria l'abbesse, elle s'est trouvée mal! Dorine, qu'avez-vous? — Rien.
— Mais vous avez eu un peu de faiblesse? — Ce n'est rien, ce n'est rien, ma mère. » Et en même temps je me lève et je m'efforce de rentrer avec elles. » Vous ne venez pas souper? — Non, je me retire dans ma chambre.
— Voulez-vous l'infirmière? — Non. je désirerais une orangeade, car j'ai grand'soif. «Après le souper, l'abbesse, vint me voir. Je m'étais étendue sur un petit sofa. EIK; me fit une foule de questions auxquelles je répondis : « Ce n'est rien, ce n'est rien, ma mère, croyez-moi, demain ayez la bonté d'appeler mon confesseur : pour le moment, si vous le voulez bien, j'aimerais à rcslsr seule. »
» Oli ! quelle nuit cruelle, monsieur l'abbé, que celle qne j'ai passée! quel tourment, quel dt lire, quelle tempête, quel bouleversement! La chambre tournait autour de moi comme un tourbillon; mais la tête de Gérard était là, immobile, avec ses yeux caverneux et sa pâleur mortelle ; il me regardait d'un air sombre et égaré. Je fermais les yeux pour ne pas le voir, et en les rouvrant il me semblait que la chambre était en feu et que les flammes se
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promenaiont au-dessus de ma tête, et j'entendais continuellenienl à mon oreille cette voix qui me disait : Infâme ! tire! » Je m'élançais du canapé comme pour fuir ce tourbillon de feu : mais arrivée au milieu de la chambre, sa Icte était là et me faisait reculer en arrière.
» Je voulus me coucher pour me cacher la lêtesous les draps, mais sa tête venait s'y enfoncer aussi et se placer sur l'oreiller à côté de la mienne. Je suais, je soufHais, je tremblais dans toutes les articulations. Je m'asseyais sur mon lit, et j'ouvrais les yeux pour ne pas le voir; et au milieu de ces ténèbres, la lête de Gérard m'apparaissait suspendue dans lair et enveloppée d'un feu bleuâtre qui la rendait jiïus lugubre, et noircissait les sombres orbiies de ses yeux. Je ne sais pas comment je ne suis pas devenue folle à cet assaut infernal. Aussitôt qu'il fît jour, je me levai, et mon confesseur étant venu de grand matin, je lui dépeignis l'aflfreuse tempête qui avait bouleversé mon cœur. 11 me donna toutes les consolations que lui dictèrent sa sagesse, son zèle et sa charité, et me dit qu'il s'informerait en secret de quelle manière cet accident étrange avait pu arriver. Deux jours après, la chose était clairement expliquée.
» Gérard , soupçonnant que je m'étais retirée dans quelque monastère, se mit à espionner subtilement partout questionnant les administrateurs, les clercs de sacristie, les économes pour tâcher d'en obtenir quelque renseignement. Il allait au tour, et interrogeait la tourière avec adressa et hypocrisie, faisant le dévot, le petit saint, le bon apôtre ; mais il n'en obtenait rion. A la fin, apprenant qu'un tel était le jardinier des Bénédictines, il l'aborda un soir qu'il revenait du jardin, et lui dit avec une feinte déguisée, comme sûr de son fait : « Dites-moi, brave homme, comment va Dorine, cette jeune dame qui se trouve clisz les nonces depuis deux mois? — Qu'on sais-jo,
moi? réponfllt-il ; il me parait qu'elle va bien : elle vient tous les «oirs se promener dans le jardin, et elle a fort bonne mine. » Gérard en savait assez. Comine il découvrit que le potsgor d'un vieux marquis, qui alors était h la canipar^ne, touchait ou jardin des religieuses, il s'abourî)a avec le jardinier qui y travaill-iit, et après lui avoir donné de quoi s'arroccr, il le pria de lui laisser satisfaire t ne curiosité en montant sur une échelle pour regarder rans le jardin. « Non, certes, répondit l'homme, cela me ferait aller aux galùres. — Je ferai en sorte, reprit Gérard, que personne ne me voie ; Ib, entre ces pyramides, je puis voir sans être vu. Faites cela, et vous ne vous en repentirez pas; je vous donnerai une bonne récompense. » La ( uplde se lais?a gagner, et il arriva ce qui est arrivé.
» Quand l'Evêque le sut, il en fut extrêmement indigné et s'en plaignit au gouverneur. Celui-ci lança un mandat d'arrêt contre Gérard et l'ouvrier. La chose ayant été signifiée au consul de la nation de Gérard, il courut chez le gouverneur, et, a force de pas et de démarches, il obtint que la peine de la prison serait commuée en celle du bannissement de rriiat, dans le délai de quarante lieares; maii le paysan ne l'échappa pas ainsi, il fut condamné au:c galères pour plusieurs années. Les choses se terminèrent iîi pour Gérard, mais non pour moi, tant cette apparition imprévue me tourna la tête, tant celte figure altérée et ces paroles désespérées me frappèrent continuellement les yeux et les oreilles. Mon confesseur me dit que c'était une ruse de Satan pour m'arracher la paix du cœur, et avec elle la sainte résolution de me consacrer à Dieu. Le saint homme me pria, me conjura de ne point faire la folie de rentrer dans le monde et de me rejeter dans la perdition des théâtres; maisjo fus sourde 'a toutes ses raisons, quoique je visse clairement ma ruine. Ce n'est pas cependant (iiie je ne mo scnlisse combattue par les assauts da
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