IX. L\ GîîOTTE SACr.ÉE
— 0 mon cher Don Franresco, quel bon vent vous ?mène?Dieu! que j'ai de plaisir à vous revoir après tant d'années! Quelle nouvelle? vous avez une mine... Qae Dieu vous bénisse ! Depuis quand êtes-vous dans noire ville?
— Depuis hier soir. Je voyage avec un jeune Romain que je conduis à Pise pour y passer l'hiver; car vous savez que le climat doux et égal de celte ville est très-bienfaisant pour ceux qui se ressentent un peu du mal de poitrine et
quicraignent la phtliisie.
LouL.NZo. r3
y86 LA GP.OTTF. svrr.ÉE.
Ce petit dialogue se passait entre Don Giov.Tnni p) un bon prêtre de Subiac, une de ses vieilles connaissances, qu'il rencontra sur la place du Palagio, en retournant dans sa paroisse. Comme Don Giovanni élait la courtoisie en personne, après ce premier salut, il l'mvita à déjeuner avec son compagnon à une heure après-midi. Pour faire encore plus d'honneur à son hôte, il invita deux autres amis, joyeux convives, hommes instruits et connaissant le monde. Le repas fut assaisonné de celle bonne et franche cordialité qui suffit d'ordinaire pour le faire trouver excellent, quoique Pasqua, à vrai dire, y ait contribué pour sa bonne part avec certains petits mets friand^: qu'elle savait manipuler en temps et lieu et qu'elle était enchantée d'avoir réussis à la satisfaction générale. L'un des deux amis se nommait Philippe, et l'autre Séverin. Ce dernier, quoique bon et excellent chrétien, avjiit cependant ses idées sociales sur certaines institutions modernes, certaines théories d'économie politique, certains rêves du progrès indéfini, et elles étaient si bien ancrées dans sa tête qu'on n'aurait pu les en arracher avec des tenailles de forgeron.
Quand le déjeuner en fut à la poire et au fromrge, c'est le moment où la chaleur vitale commence à dénoue" les langues, Don Giovanni demanda au voyageur s'il était toujours pénitencier à la Grotte Sacrçe de Sinnt-Benoît. Sur sa réponse affirmative, il lui demanda si ce sanctuaire était encore un lieu de fréquents pèlerinages, car il avait lu dans les histoires que le Sacro-Speco était en grande véné ration parmi les peuples dans les siècles pas.sés. Don Francesco répondit qu'a certaines époques de l'année toute la montagne était couverte de pèlerins qui s'y rendent en foule de tous côtés : du pays des anciens Marses, de la Sabine, du Samnium, des Abisiz/es, et même delaPouillo, du Picenum et de lOmbric.
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A!ors Philippe, qui était désireux d'apprendre de nouvelles choses, le pria de lui faire la description de cette f'élèbre grotte, dans laquelle Benoît, jeune patricien à peine 5gé de vingt ans, resta tant d'années enseveli et retiré du commerce du monde, à contempler jour et nuit, au milieu de ces ciïroyablos rochers, la grondf^ur de Dieu et l'amour infiii! qui l'a porté à revêtir notre humanité et à descendre sur la terre pour le salut du monde. Don Francesco s'empressa de répondre au noble désir de ses convives, et dit: — Figurez-vous un vallon obscur, formé par les flancs c.=:carpés de deu.x montagnes, si ra[»prochées à leur pied qu'elles livrent à peine passage à l'Anio. Ce fleuve traverse l'étroite vallée avec la rapidité d'un torrent: il écume, i. mugit, il roule de rive en rive, d'abîme en abîme, jusqu'à ce qu'il se précipite dans deux gouffres profonds qui, du temps de saint Benoît, formaient deux lacs, à travers lesquels l'Anio allait se jeter dans le Tibre, en passant par Siibiac. La gorge de ces deux montagnes offre un merveilleux contraste; le fianc qui regarde du côté du nord est tout couvert, du sommet à la base, d'une épaisse forêt de chênes, dont les rameaux serrés et la sombre couleur jettent sur ce lieu une ombre profonde et le remplissent d obscurité et d'horreur. Au contraire, sur le flanc exposé au midi, la forêt de rouvres et d'yeuses s'élève aux deux tiers de la montagne, dont le sommet se détache brusquement en élevant jusqu'au ciel une ceinture de rochers nus et saillants qui flanquent ces hauteurs comme les bastions i:!evés d'une forteresse. Mais ces immenses blocs écaiileux et grisâtres offrent çà et là de profondes crevcisses. de l.Mges ouvertures; les unes s'avancent, les autres se creusent en forme de grotte, ou s'enfoncent en formant des précipices dont la profondeur étonne le regard.
« Au-dessus d'une grande masse en ressaut, dont la saillie est tournée vers le soleil couchant, se trouvait, ca-
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ché parmi les chênes, l'ermitage du moine saint Romain, solitaire vénérable, dont la réputation s'était étendue par tout le pays. Le noble Benoît, attiré par l'odeur de ses vertus, alla lui demander des conseils propres à le conduirai dans la voie du salut. Après avoir passé quelques jours auprès de lui, il aperçut, parmi les crevasses de ces rochers, une grotte qui s'élargissait a l'intérieur et dont l'ouverture était en partie obstruée par les ronces et les broussailles. L'ardent jeune homme, après avoir demandé l'agrément de saint Romain, se mit à descendre péniblement le long de ces pierres raboteuses et déchirées, et s'accrochant enfin à celle qui tenait lieu de seuil, il se jeta dans la grotte. La voûte de cet antre est crevassée et hérissée d'excroissances cristallines qui se détachent en forme de stalactites sur ce fond bizarrement entremêle d'enfoncements et de saillies; à peine a-t-on fait quelques pas que cette voûte s'abaisse brusquement et ne laisse entre elle et le sol qu'un espace étroit dans lequel le saint se blottissait pour dormir. Du côté opposé se trouve une autre espèce de niche, surmontée d'une partie saillante sur laquelle le saint avait figuré une croix rouge. 11 ne pouvait faire que quelques pas dans l'intérieur de sa grotte, et elle était ouverte ausoufTiO des aquilons et à toutes les intempéries du ciel ; l'été, il devait être brûlé du soleil, et l'hiver, glacé par la neige que les bouffées du vent devaient chasser sur lui.
» Du haut de la plate-forme avancée qui terminait lo rocher roide et saillant auquel !e toit de cette caverne servait de pierre d'assise, saint Romain lui descendait tous les jours, au bout d'une coi de, un panier contenant du biscuit, des herbes et un vase d'eau. Il vécut ainsi séquestré de tout commerce humain, et inconnu au monde, pendant plus de trois ans, purifiant son esprit par la mortification de la chair, et conversant constamment avec