BD. AT
4, Ce détail précis exclut toute idée d’un anachronisme. D'autre part le fait que la prærogativa est une centurie de fantassins suppose la réforme accomplie même pour ceux qui pensent qu'antérieurement on tirait au sort
établit: 4° qu’en l'an 539 on tirait au sort la centurie qui devait voter la première et que ce pouvait être une centurie de fantassins, car tel était, sans doute possible, le cas de l’Aniensis juniorum ; 2° que les centuries dépendaient des tribus dès cette époque, car Antensis est le nom d’une tribu et il fallait que la prærogativa qui nous occupe s’y rattachât pour pouvoir le lui emprunter. |
D'autre part une lacune considérable existe dans louvrage de Tite-Live depuis 461 jusqu’en 536 de Rome; et ni avant la première de ces dates, ni entre 536 et 539, il ne nous parle de ce fait considérable qu’a dà être la transformation complète des comices centuriates ; on en conclut naturellement qu’elle se place entre 461 et 536, dans cette période sur laquelle nous n'avons, en ce qui concerne Tite- Live, d'autres renseignements que ceux qui nous sont fournis par des sommaires extrêmement concis *.
De son côté Salluste, dans un fragment de ses Histoires”, parlant des luttes des classes à Rome, nous dit : « Dascordiarum et certaminis utrinque finis fuit secundum bellum punicum ». Gette fin d’une lutte séculaire n'a pu se produire qu’à la suite d’un avantage décisif obtenu par l’un des partis. Ne serait-ce pas précisément la réforme démocratique dont nous nous occupons et dont la date serait
entre les centuries de chevaliers, ce qui est probablement exact. On ne sauraittirer un argument valable pour la date de la réforme de deux autres textes de Tite-Live, déjà cités (V, 18 et VI, 21) où il s'exprime comme si elle eùt été accomplie à l’époque dont il fait l’histoire : il est plus facile d’admettre un anachronisme qu’une omission aussi complète de la réforme que celle qu’implique nécessairement l'hypothèse qui la place au cours de la première décade.
1. V. Toutefois (p.70) l’observation de M. Guiraud sur ce point ; il est en tout cas plus naturel d'admettre la lacune dans les sommaires que dans le texte lui-même,
LA RÉFORME DU VI* SIÈCLE DE ROME 1e
ainsi fixée à quelques années près ? Sans vouloir l’affirmer on peut le supposer avec quelque vraisemblance. '
De plus, le nombre des tribus, qui n'avait jusqu'alors cessé de s’accroître, devient immuable à partir de l’année 513 ; évidemment ce fait n’aurait à la rigueur besoin d’aucune explication : il n’y avait aucune nécessité de poursuivre indéfiniment cette progression; si elle s’arrêtait et si la population croissait, il n’en pouvait résulter qu’une seule conséquence, l'inscription d’un plus grand nombre de citoyens dans chaque tribu et l’on ne voit pas qu'il y eût grand intérêt à l’éviter. Cependant rien ne nous prépare dans l’histoire des années antérieures à ce subit changement de système. On avait au contraire créé vers cette époque plus de nouvelles tribus que jamais et deux à la fois avaient été établies en 513. Il est donc naturel de supposer qu'il s'était produit un changement, dont l’un des effets avait été de rendre ces modifications plus difficiles. Or tel eût bien été un des résultats de la réforme dont il s’agit. Combinant étroitement les centuries et les tribus, elle empêchait nécessairement que l’on s’attaquât aux unes sans atteindre les autres. Dès lors, augmentation du nombre de tribus devenait singulièrement plus compliquée; il fallait en effet pour la réaliser, soit modifier la répartition des centuries entre les tribus, soit accroître aussi le nombre des centuries.
Chacune de ces opérations présentait de sérieux inconvénients. Retirer des centuries aux tribus existantes pour constituer la nouvelle, cela ne pouvait guère se faire ; quel que soit en effet le système que l’on admette pour l'organisation réformée, il est certain que le nombre des centuries dépendait de celui des tribus et que chacune de celles-ci devait contenir un nombre fixe de celles-là. Par
14 CHAPITRE Il
suite, sous peine d'établir une inégalité entre les tribus anciennes, on aurait dû retirer à chacune d’elles une centurie, ce qui en aurait donné au moins 35 à la nouvelle tribu, résultat inadmissible et contradictoire, puisque c’eût été créer une inégalité en sa faveur. De plus l’ordre établi dans chaque tribu se serait trouvé modifié par la suppression de l’une des sections. Multiplier les centuries n'était pas beaucoup plus pratique à cause de leur nombre déjà lrès considérable, de la difficulté sans cesse croissante qui en serait résultée pour les votes et de la rupture de l’équilibre établi qui se serait produite aux dépens des chevaliers. En tous cas l’on aurait été dans la nécessité de faire entre elles une nouvelle répartition des citoyens. La création d’une tribu n’obligeait pas jusqu’à la réforme à ce nouveau classement: il semble bien résulter en effet de certains passages anciens ‘ qu'on se bornait à y introduire une catégorie de personnes qui venaient d’être admises au droit de cité et pour lesquelles elle était précisément établie; les centuries, avec leur composition si variable suivant les classes, ne se prêtaient guère à un semblable mode de procéder. Il n’y avait pas là sans doute une impossibilité absolue, mais il y avait une complication suffisante pour faire rechercher et préférer une autre combinaison.
C’est là une raison sérieuse pour admettre que la réforme n’a guère pu avoir lieu avant 513, car la création des dernières tribus aurait amené un remaniement de l'organisation centuriate que rien ne nous autorise à supposer ; et, d'autre part, qu'elle a dû avoir lieu à cette date
1. Spécialement Tite-Live, VILLE, 37, in fine. Ce passage implique que les Tusculans formaient à peu près seuls la tribu Papiria.
même ou peu après, puisque le temps a manqué pour établir de nouvelles divisions.
On à invoqué aussi à l'appui de notre opinion le passage de Tite-Live’ cité plus haut : « Post expletas quinque et triginta tribus, duplicato eorum numero centuris juniorum seniorumque, » dit en effet notre auteur. Mais? il ne faut pas isoler ces mots de ceux qui les précèdent : « Hunc ordinem quinunc est.» C'est le temps où écrit Tite-Live qui est postérieur à la création des dernières tribus; il résulte encore du texte que, à cette même époque, le nombre des tribus se trouvait doublé par les centuries de juniores et de seniores. Mais rien n'implique formellement ici que l’organisation à laquelle ce résultat était dù fût postérieure à la création des dernières tribus.
Quoi qu’il en soit, en l’absence de toute affirmation expresse des auteurs anciens, les inductions ralionnelles exposées ci-dessus nous semblent devoir faire admettre la période qui s'étend entre 513 et 536 comme date de la réforme ; il est d’ailleurs évident qu’elle a eu lieu lors d’une censure, car elle comporte un classement nouveau des citoyens, qui n’a pu être effectué que par les censeurs. Or précisément le recensement quinquennal tombait en 513; c'est probablement cette année-là même que la réforme a
élé faite.
2. V. Soltau, p. 361; Mommsen, Staatsrecht, IT, 1, p. 270, n:2; trad. VL,1, p: 306, n.. 2.
3. En ce sens Willems, Karlowa, Bouché-Leclerq, etc. Güttling place la réforme en 534 ; Belot, entre 518 et 534 ; Lange hésite entre les deux années de censures 513 et 534; de même Mommsen qui donne la première date dans l'Histoire romaine et la seconde dans le Droit public. Seligmann et Soltau croient qu’elle est très antérieure et remonte au décemvirat ; mais le silence de Tite-Live et la longue durée du régime de Servius d’après Denys (LV, 21. Voir p.69, n,1) ne nous permettent pas de nous ranger à leur doc-
Au premier abord, si l’on donne à la phrase de Salluste que nous avons citée le sens indiqué plus haut’, la date de 534, où se place également une censure, semblerait s’accorder mieux avec elle ; on serait alors au début de la seconde guerre punique, tandis que l'an 513 marque la fin de la première ; mais, d’une part, c’est peut-être donner à ce passage une bien grande importance que de lüi demander une date précise, et, d'autre part, il est douteux que la réforme, si elle a eu pour effet d’apaiser les luttes de classes, ait produit ce résultat immédiatement. Il n'y aurait rien d'étonnant à ce que la rivalité eût continué une vingtaine d'années encore, les anciens privilégiés essayant de revenir sur les concessions faites : l’apaisement serait alors survenu, sous l'influence sans doute de l’invasion d’Hannibal, à l'époque indiquée par Salluste.
Etablissement de rapports entre les centuries et les tribus. — Si la date de la réforme est difficile à fixer, l'étendue et les conséquences en sont plus obscures encore. Il est cependant à peu près sûr qu’elle comportait l'établissement de rapports entre les centuries et les tribus. Certaines inscriptions des premiers siècles de l'empire ne permettent guère de douter qu'il n’en existât ?. D'autre part nous avons déjà eu l’occasion de citer le passage où Tite-Live * fait dé-
trine.Niebuhr la place sous la censure de Fabius Rullianus et de Decius (450 de Rome); mais comment Tite-Live, qui insiste sur les actes politiques de ces censeurs et en relate de beaucoup moins importants (IX, 46. V. infrà, p. 113) n’aurait-il pas parlé de celui qui nous occupe ? Inversement Zachariæ, t. Il, p. 65, pense que la réforme a été accomplie sous la censure d’Æmilius Lepidus et de Fulvius Nobilior (575) ; mais nous trouvons plusieurs indices d’une ancienneté plus grande.
dNENp OU:
2. Par exemple, C. I, L., VI, 199 : V. Mommsen, surtout dans Die Rômischen Tribus.
LA RÉFORME DU VI° SIÈCLE DE ROME gr
pendre du nombre des tribus les détails de l’organisation
centuriate à son époque et nous prévient qu’au temps de Servius elles n'avaient rien de commun, et celui où Cicé-
ron ‘ nous présente formellement la centurie comme une fraction de tribu.
Deux autres phrases de Tite-Live supposent également la combinaison des centuries et des tribus?, il y fait en effet allusion à l'intervention de celles-ci à propos d'une déclaration de guerre et d’une élection consulaire ; or on verra que ces actes ont toujours relevé de la compétence exclusive des centuries ; si donc Tite-Live parle ici des tribus, c’est qu'elles jouaient un rôle dans les comices centuriates. Peu importe d’ailleurs que l'historien se réfère à une époque antérieure aux guerres puniques : il pense aux assemblées telles qu’elles existaient de son temps ; la confusion qu’il commet serait inexplicable si des rapports étroits n'avaient uni dans son esprit les deux divisions du peuple *.