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— Depuis quelque temps, je me sens fatiguée et paresseuse.
— C’est le printemps, cela passera. Mais je suis venue vous demander un service : avez-vous un calendrier? Je voudrais choisir un jour favorable pour commencer à tailler des vêtements : un jeune homme très riche, qui vient souvent prendre du thé chez moi, m’a dit que, dans sa famille, tout le monde était malade; il m’a demandé de me charger de lui faire des vête-
ments. Si vous n’avez rien à faire, comme le travail est pressé, voudriez-vous m’aider?
— Je ne suis pas très adroite.
— Si j’ai votre main précieuse pour m’aider, mon vieux corps pourra mourir sans que la beauté de l’ouvrage en souffre; mais regardons le calendrier.
La jeune femme ayant ouvert le calendrier, dit :
— Demain est un jour défavorable; aprèsdemain aussi. Le jour suivant est au contraire indiqué comme excellent pour tailler des vêtements.
— Au fond, dit Femme-Céleste en se levant, puisque j’ai le bonheur que vous veniez travailler avec moi, ce n’est pas la peine de chercher un
jour favorable. Si cela vous est indifférent, venez demain. *
— Oh! moi, dit Lotus-d’Or, cela m’est tout à fait indifférent. J’irai demain, si vous le voulez.
La vieille l’ayant remerciée dix mille fois, s’en retourna chez elle et fit prévenir Simen Le-Glorieux.
Le lendemain, elle vint chercher Lotus-d’Or et
la fit asseoir dans une pièce où les étoffes étaient
préparées. La moitié de la journée s’écoula pendant qu’elles travaillaient.
Le-Glorieux, cependant, attendait avec impatience l’heure qui lui avait été indiquée. Yêtu de couleurs choisies, il se dirigea enfin vers le lieu du rendez-vous, se balançant avec grâce et faisant tourner dans ses doigts un éventail fabriqué au pays des Quatre-Vallées. Arrivé devant la maison de thé, il toussa, puis appela :
— Femme-Céleste, comment ne m’avez-vous pas encore donné de réponse?
La vieille, l’entendant, sortit delà chambre; le tenant par la manche, elle le conduisit près de la jeune femme, à qui elle le présenta :
— Voicf le seigneur qui m’a commandé les vêtements.
Lolus-d’Or était vêtue d’une tunique de toile
blanche tombant sur une jupe rouge sombre. Elle était en train de coudre et avait incliné la tête quand il était entré; il se hâta de la saluer; elle abaissa son ouvrage et répondit :
— Dix mille félicités !
— Vous m’avez envové tant d’étoffe, interrompit la vieille femme, qu’en un an, à moi seule, je n’en serais pas venue à bout. Ma voisine
que voici veut bien m’aider : elle coud si bien que son travail est invisible; regardez plutôt.
Il prit l’étoffe, la regarda et dit :
— Cette dame travaille en effet merveilleusement; les génies ne feraient pas mieux.
La jeune femme, tenant toujours la tête baissée, dit en riant :
— Seigneur, il ne faut pas vous moquer de
moi.
Se tournant alors vers Femme-Céleste, il lui dit :
— Je n’ose vous demander de quelle famille est cette dame?
— Devinez, répondit la vieille?
— Comment puis-je deviner?
Femme-Céleste se mit à rire aux éclats et dit :
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— Eh bien! beau seigneur, asseyez-vous, je vais vous le dire.
Il s’assit en face de Lotus-d’Or; la vieille reprit :
— Vous vous rappelez, l’autre jour, quand un store vous a frappé sur la tête? C’était elle, la femme de mon voisin.
Lotus-d’Or, baissant encore davantage la tête,
dit : - i
— Ce jour-là, votre esclave a commis une grande faute : il faut lui pardonner.
Il se hâta de répondre :
— Moi, tout petit, comment oserais-je ne pas vous excuser?
Ils causèrent ainsi jusqu’au moment où Femme- Céleste proposa d aller acheter du vin et des gâteaux. Le-Glorieux lui donna une once d’argent; elle sortit.
Il ne quittait pas des yeux Lotus-d’Or; celle-ci, de temps en temps, lui jetait un long regard puis baissait de nouveau la tête sur son ouvrage.
Femme-Céleste revint rapidement après avoir acheté du canard laqué, de 1 oie rôtie, du poisson frais et des fruits de choix; elle disposa le tout sur une table dans la chambre et dit à sa voisine :
— Rangez voire ouvrage et venez prendre une tasse de vin.
— Tenez compagnie à ce seigneur; moi je ne dois pas le faire.
Mais la vieille, la prenant par la main, l’obligea à se lever, disant :
— Allons, allons, à quoi bon prononcer de telles paroles?
Ils s’assirent tous trois auprès de la table préparée. Le-Glorieux versant le vin, dit :
— Je vide une tasse en votre honneur, petite sœur aînée.
Ils causèrent, vidant ainsi alternativement leurs tasses, si bien qu’il n’y eut bientôt plus de liquide. La vieille proposa d’aller en chercher; Simen lui donna trois onces d’argent. Elle prit l’argent et allait sortir quand elle se tourna en riant vers sa voisine et lui dit :
— Pendant que mon vieux corps va chercher du vin, il faudra que vous consentiez à tenir compagnie à ce seigneur.
— Femme-Céleste, ne sortez pas, je n’ai plus besoin de vin.
— Aya ! Femme, le seigneur ne peut pas
rester seul.
En disant ces mots, elle sortit et, poussant la porte, elle mit le verrou au dehors, enfermant \ les jeunes gens dans la chambre.
Lotus-d’Or s’assit de nouveau sur sa chaise et glissant un coup d’œil sur Simen Le-Glorieux, elle vit que celui-ci, qui était en face d’elle, la regardait avec des yeux ardents et remplis de concupiscence.
11 resta un moment silencieux, puis avançant la main pour servir du vin, il fit tomber exprès son bâtonnet à manger qui roula sur la jupe de Lotus-d’Or. Alors, se baissant pour le ramasser, il saisit le pied de la jeune femme : celle-ci dit en riant :
— Mais ce n’est pas votre bâtonnet!
Le-Glorieux, cependant, lui enlevant son soulier, lui caressait le pied. La jeune femme riait toujours, disant :
— Si vous me chatouillez, je vais appeler.
S’agenouillant, il lui dit :
— Grâce et Beauté, ayez pitié de moi.
Et, tout en parlant, il laissait ses mains s’égarer sous la jupe. Elle lui écarta les bras.
— Si vous continuez, je vais vous frapper à grands coups sur les oreilles.
— Frappez-moi à mort, dit-il en riant, et je serai encore heureux.
Puis, sans plus de paroles, il se releva, la prit dans ses bras et la porta sur le lit qui était
au fond de la chambre ; il lui dénoua sa ceinture pendant qu’elle se débattait encore; lui-même enleva ses vêtements et tous deux se réjouirent ensemble sur un même oreiller.
Lotus-d’Or, depuis son enfance, n’avait rencontré que des vieillards ; elle n’avait jamais connu le plaisir.
Mais ce jour-là, avec Simen Le-Glorieux, sa joie d’amour fut aussi douce que la brise d’au-
tomne par une nuit de pleine lune ; ses talents naturels se révélèrent grands et puissants; elle fut heureuse.
Quand les deux jeunes gens eurent interrompu leurs ébats amoureux plus abondants que les nuages et la pluie, ils songèrent à remettre en ordre les pans de leurs vêtements. A ce moment, ils virent la porte s’ouvrir, et à leur grande frayeur, la vieille entra sans leur laisser le temps de s’arranger. Elle s’arrêla sur le seuil, et se frappant sur la paume de la main, stupéfaite, elle dit tout bas :
— Oyo! vous faites des jolies choses, tous les deux! Vous surtout, jeune femme. Je vous ai demandé de venir tailler des vêtements, je ne vous ai pas parlé de vous unir à ce brigand. Si votre mari l’apprenait, il croirait que c’est
moi qui ai tout arrangé ; il vaut mieux que j’aille tout lui raconter dès maintenant.
Elle se retournait, prête à sortir; Lotus-d’Or se hâta de la retenir par la jupe et toute rougissante, la tête baissée, elle ne trouvait à dire que ces mots : \
— Femme-Céleste, pardon, pardon!
— Si tu veux que je ne dise rien à ton mari, il faudra que tu m’obéisses : quand je te dirai de venir le matin, tu viendras le matin ; si je te disais de venir le soir, tu viendrais le soir; si un seul jour tu manquais à ta parole, je raconterais tout à Trois-Pouces.
La jeune femme, honteuse à l’extrême, ne pouvait prononcer une parole.
— Hé bien, qu’en dis-tu, réponds vite!
Lotus-d’Or lui avait tourné le dos et se cachait
la figure dans le creux de son bras replié ; elle prononça faiblement :
— Oui, tout ce que vous voudrez.
— Quant à vous, seigneur Simen, reprit Femme-Céleste, maintenant que vous en avez fini de cette bonne chose, il faut être discret : sinon, je serais obligée de tout dire à Trois- Pouces.
•— ■ Rassurez-vous, je serai discret.
Tous trois burent encore quelques tasses de vin, puis la jeune femme se leva, disant :
— Il faut que votre esclave rentre à la maison. Ayant pris congé de Femme-Céleste, elle s’inclina devant son amant et sortit.
La vieille, regardant son hôte, sourit et lui
demanda :
— Ai-je été habile?
— Il n’y a rien à reprendre, vénérable femme!
tu as été très habile.
— JEt l'amour de ce petit oiseau, comment est-il?
— Troublant au point qu’on ne saurait le décrire.
— Et vous savez, reprit-elle, elle peut chanter et jouer de plusieurs instruments : tout ce qu elle entreprend d’étudier, elle le sait aussitôt.
Cependant, Le-Glorieux, voyant qu’en ce moment la rue était à peu près déserte, se hâta de sortir pour regagner sa maison sans être remarqué. -
Le lendemain, il revint chez Femme-Céleste. Lotus-d’Or n’était pas encore arrivée : elle entra peu après.
Quand Simen la vit pénétrer dans la salle, il lui sembla que toute la clarté du ciel entrait
avec elle : tous deux se hâtèrent de s’asseoir,
serrés l’un près de l’autre. Pendant que la vieille se retirait discrètement, il adressa mille louanges à sa maîtresse, la pressant sur sa poitrine et relevant un peu ses jupes pour admirer ses deux petits pieds chaussés de souliers en satin noir à peine longs d’un demi-pouce; il se réjouissait dans son cœur.
Comme elle lui demandait combien de femmes il avait dans sa maison, il répondit :
— En plus de ma Première Epouse, j’ai trois
ou quatre personnes; mais aucune n’est à mon
goût.
Brisant alors un morceau de pâtisserie, il le prit entre ses lèvres et l’offrit ainsi à Lotus-d’Or; celle-ci lui entoura le cou de ses bras alanguis et soupira longuement.
Il se releva, la prit dans ses bras et l’aida à se déshabiller. Elle eut bientôt retiré ses vêtements et dévoilé tous les secrets de son corps admirable, dont aucun duvet, nulle part, ne
voilait la beauté.
Et il en fut ainsi chaque jour; tout le voisinaga se douta bientôt de ce £[ui se passait; Trois- Pouces seul l’ignorait.
11 faut expliquer maintenant que le sous-préfet avait un domestique de quinze à seize ans nommé Kiao, que l’on avait surnommé Petit-Frère.
Ce domestique avait été' chargé plusieurs fois par le sous-préfet de différentes commissions pour Simen Le-Glorieux; il avait reçu de ce dernier de gros pourboires. Voulant lui témoigner sa reconnaissance, il le cherchait partout ce jour-là pour lui offrir des poires-des-neiges qu’il venait de recevoir. Tout le monde lui indiqua aussitôt la maison de Femme-Céleste, rue des Améthystes. Il s’y rendit, entra sans frapper et trouva la vieille femme assise sur un tabouret : déposant sa corbeille, il lui dit :
— Je désirerais parler au seigneur Simen.
— Petit singe, depuis quand est-il chez moi?
— Ne vous moquez pas de moi; tout le monde sait qu’il est ici. Je vais entrer lui parler.
— N’entre pas, renardeau, et va-t’en tout de suite si tu ne veux pas que je te reconduise à grands coups, larron!
Petit-Frère lui ayant fait une grimace, la
vieille, furieuse, saisit à ce moment un bâton et
le frappa. Le petit, jurant, pleurant, ramassant les poires qui tombaient de la corbeille, et courant, criait de toutes ses forces :
— Vieil insecte rongeur, je t’apprendrai à me battre et à me chasser ainsi. Tu t’en repentiras.
Et, tout courant, il disparut au tournant de la rue.
Rageant d’avoir été ainsi frappé, il partit aussitôt à la recherche de Wou Trois-Pouces : il ne fut pas long à l’apercevoir, portant sur ses épaules le bambou aux deux extrémités duquel se balançaient les paniers de gâteaux: il l’arrêta et lui dit :
— ■ Depuis quelque temps, je ne vous avais pas vu; vous avez engraissé.
Le marchand, déposant sa charge, lui répondit :
— Je suis toujours le même : pourquoi aurais-je engraissé?
— Parce que, l’autre jour, figurez-vous que je voulais acheter du son : impossible d’en trouver nulle part; on m’a dit qu’il n’y en avait que dans votre chambre.
— Je ne nourris pas les oies et les canards ; comment aurais-je du son?
— Tu dis que tu n’as pas de son : comment alors deviens-tu si gras? Si tu n’y prends pas garde, on va te mettre dans la poêle et te faire rôtir.
— Petit gibier de prison, tu m’insultes* mais tu ne me dis pas comment je suis un canard?
— * Parce que tu couves des œufs que tu ne connais pas.
Trois-Pouces resta un moment silencieux, puis,
saisissant l'adolescent par le bras, il lui dit :
— Bon frère cadet, dis-moi tout et je te donnerai dix gâteaux.
— Ta pâtisserie ne vaut rien; paie-moi trois tasses de vin et je le dirai.
— Gomment, tu peux boire des liqueurs à ton
âge! Eh bien! Suis-moi.
Ayant repris sa charge, il fit quelques pas, et entra dans un cabaret qui se trouvait là : il acheta de la viande, demanda du vin et invita l’adolescent à manger en disant :
— Frère, il faut que tu me dises tout.
— Et je ne mentirai pas... mais attends que j'aie fini de manger.
Quand il eut terminé, il prit la maip du marchand et, la guidant sur sa propre tête, il dit: - '
ï- Tu sens les bosses?
— De belles bosses! qui te les a faites?
— Je vais te le dire : aujourd’hui, je cherchais
partout le seigneur Sitneu pour lui remettre cette corbeille de poires; dans la rue, on me dit qu’il était chez Femme-Céleste, rue des Améthystes, et qu’il y allait d’ailleurs tous les jours. Je m’y rends, mais cette vieille chienne ne veut pas me laisser entrer : elle me chasse à grands coups de bâton; je t’ai cherché aussitôt pour te dire deux mots, mais il ne faudra pas me rendre responsable de ce que je vais te dire. Hé bien, ton petit oiseau chéri, ta femme attend que tu sortes pour aller aussitôt dans la maison de la vieille; demande à tout le monde si c’est vrai ou non. Tu verras si je te trompe.
— Petit-Frère, je n’ignore pas que ma femme > va chaque jour chez Femme-Céleste pour coudre des vêtements. Mais, en effet, quand elle revient, elle a la figure rouge. J’avais bien envie, cesjours
derniers, de lui défendre de continuer. Ce que tu dis doit être vrai. Je vais laisser ma charge ici et courir la secouer.
— Vieux patron, attends un moment. Cette chienne de Femme-Céleste craint les hommes; quand elle te verra, elle se cachera, mais elle appellera et tu ne pourras la surprendre et puis, comme Simen Le-Glorieux est jeune, fort, riche et puissant, c’est lui qui te battra; il te traînera devant la justice, te fera un procès et, comme tu n’as personne pour te protéger, c’est toi qui seras mis en prison.
— Ce que tu dis est pourtant juste. Que puis-je faire ?
— Je t’engage à rentrer chez toi en agissant comme tu fais chaque jour. Demain, prends quelques gâteaux et sors pour les vendre. Je t’attendrai à l’entrée de la rue. Si je vois arriver Simen, je t’appellerai, puis j’irai exciter cette Femme-Céleste, elle sortira sûrement pour me battre ; je courrai, elle me poursuivra et toi, pendant ce temps, tu entreras en courant dans la
maison, et tu les surprendras. Que penses-tu de ce projet?
— Puisque c’est ainsi, je veux t’indemniser de ta peine. Voici deux ligatures de sapèques :
prends-les et demain, de bon matin, attends moi à l entrée de la rue des Améthystes.
Petit-Frère ayant pris les sapèques, se leva et partit. Trois-Pouces paya le marchand, reprit sa charge et s’en alla.
Quand il rentra chez lui, sa femme l’injuria, naturellement. Elle le bouscula, lui disant :
— Tu as bu du vin, je le sens !
— Mais oui, j’ai bu trois tasses avec un client. Elle lui prépara son dîner : il ne dit rien ce soir-
là. Le lendemain matin, il fit seulement quelques gâteaux; sa femme, qui ne pensait qu’à Simen, ne remarqua pas s’il en faisait beaucoup ou peu.
11 prit sa charge sur ses épaules et sortit pour
faire son commerce.
A peine était-il sorti que Lotus-d’Or courut dans la maison de thé pour attendre son amant.
Cependant, le marchand portant sa charge était allé jusqu’à l’entrée de la rue des Améthystes; là} il avait rencontré Petit-Frère.
— Eh bien? demanda-t-il.
— Il est encore un peu tôt. Ya vendre quelques gâteaux; il va venir bientôt.
11 s’éloigna donc. Quand il revint, le petit lui dit :
— Guette bien; quand tu me verras sortir,
cours vite.
Trois-Pouces, ne disant mot, déposa sa charge et regarda. Petit-Frère entrait déjà dans la maison de thé et insultait la vieille femme.
— Chienne, truie, pourquoi m’as-tu battu hier?
Femme-Céleste sauta sur ses pieds et cria :
— Petit renard, veux-tu te sauver et ne pas m’insulter.
— Tu m’insultes bien, viande gâtée ! Tiens,
voilà pour toi ! 1
" Et il fit un geste obscène. La vieille, furieuse, essaya de l’arrêter pour le battre. Mais Petit- Frère courut au milieu de la rue. La marchande le suivit, essayant toujours de l’attraper. A ce moment, le petit singe se retournant, vit Trois- Pouces qui, courant de toutes ses forces, entrait déjà dans la maison. Femme-Céleste le vit aussi et voulut courir à son tour. Mais le petit la retenant par sa ceinture l’empêcha d’avancer. Elle, ne sachant que faire, se mit à crier :
— Voilà Trois-Pouces qui vient!
Lotus-d’Or, qui était dans la chambre avec son
amant, entendit tout ce bruit ; elle courut aussitôt fermer le loquet.
Pendant ce temps, Le-Glorieux se glissait sous le lit.
Trois-Pouces frappait déjà contre la porte qu’il ouvrait à coups d’épaule en criant :
— Ah, vous faites de jolies choses! Je te ferai mourir à coups de poing!
Lotus-d’Or, effrayée, cria :
— Viens me défendre contre mon mari, viens vite ! v
Le-Glorieux, caché sous le lit, sentit , son ardeur se réveiller aux paroles de la jeune femme, il se glissa rapidement hors de sa cachette et, courant ouvrir la porte, il s’élança sur Trois- Pouces : sans dire un mot, il l’environna d une tempête de coups de poing. Le petit marchand ne put se défendre; il trébucha et finit par tomber en arrière, Simen le frappa encore, puis s’enfuit. Petit-Frère, voyant que l’affaire avait pris mauvaise tournure, s'était enfui également.
Les voisins connaissaient Simen Le-Glorieux; aucun d’eux n’osa se mêler de l’affaire.
La vieille femme aida Trois-Pouces à se relever;
il avait la bouche ensanglantée et la ligure égratignée et toute jaune. La vieille alla chercher un bol d’eau qui le ranima.
Appuyé sur l’épaule de Femme-Céleste, il rentra chez lui, monta dans sa chambre, s’étendit sur son lit et dormit.
I<e lendemain, Le-Glorieux, assuré qu’il n'y avait pas de plainte en justice, revint comme (î’habitude dans la maison de la vieille marchande ; là, il rencontra Lotus-d’Or avec laquelle il se livra à ses jeux coutumiers.
Pendant cinq jours, Trois-Pouces fut malade et ne put se lever; il ne put même pas prendre de nourriture ni de boisson. À tout moment, il appelait sa femme; elle ne répondait pas. Il la regardait se parer et s’orner pour sortir et quand elle revenait, il voyait son visage enflammé de luxure. Si quelqu’un était là quand ils étaient ensemble, elle disait au malade :
— Petit voleur! Tu ne dis rien. Je t’ai donné de l’eau à boire et tu l’as renversée sur toi?
Qui aurait cru qu’elle ne lui donnait jamais une goutte d’eau?
Trois-Pouces, enfin, l’appela et lui dit :
— Ce que tu as fait, je n’ai pas su l’empêcher; quand je serai mort, rien ne vous arrêtera plus. Mais tu oublies que mon frère cadet doit revenir : si je meurs, tu connais son tempérament, nul ne sait où il s’arrêtera. Si je ne suis pas mort, mais que je sois aussi mal soigné, je lui dirai tout et ce sera encore très grave. Si tu me soignes bien, au contraire, je ne lui dirai rien.
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La jeune femme l’écouta et ne répondit pas. Mais elle se hâta d’aller chez la vieille femme où se trouvait son amant, et leur raconta tout.
Le-Glorieux, ayant entendu, fut saisi comme s’il avait reçu une cuvette d’eau glacée sur les épaules. Il dit :
— Quelle amertume! J’aurais dû me rappeler ce chef de police Wou qui a tué le tigre sur la colline Splendeur-du-Soleil. Maintenant que les jours ont passé sur le joyau de notre amour, mes sentiments sont devenus trop puissants, je ne peux plus les briser.
— Il n’y a qu’un moyen de vous unir l’un à l’autre, dit la vieille, et pour cela il ne faut qu’une chose : cette chose, le seigneur l’a chez lui.
— Quelle est-elle? demanda-t-il.
— Yoici. En ce moment, la maladie de ce nain est grave, il faut en profiter. Prenez chez vous un peu d’arsenic, donnez-le à Lotus-d’Or qui préparera une potion. Quand son mari sera mort, on brûlera son corps, de manière à ce qu’il n’y ait pas de trace du poison et quand Cœur-de- Ghêne reviendra, que pourra-t-il y voir? Pour cette jeune femme, depuis l’antiquité les veuves se sont remariées sans que les beaux-frères s’en
ol
occupent; attende/ une demi-année, quand le temps du deuil sera terminé, vous l’épouserez et vous l’emmènerez dans votre maison. Ne serezvous pas unis l’un à l’autre à ce moment? Qu’en pensez- vous?
— Ce moyen est admirable, dit Simen Le- Glorieux. Mais, depuis, l'antiquité on dit aussi que les vivants sont responsables des morts qu’ils ont causées. Je ne ferai pas cela et je ne veux pas que cela se fasse.
— Nous allons bien savoir si le moyen est bon, reprit la vieille, il n’y a qu’à consulter les sorts. Allez vite chercher l’arsenic. Nous allons regarder ce que conseilleront les feuilles de l’achillée jetées sur la table.
Pendant qu’elles consultaient le destin, Le- Glorieux se hâta d’aller prendre en secret dans sa pharmacie un petit paquet d’arsenic qu’il rapporta : la réponse des sorts avait été nettement favorable. La vieille, s’adressant alors à Lotus- M’Or, lui dit :
— Je vais t’enseigner un moyen de te servir de cette drogue. En ce moment, Trois-Pouces ne te parle pas; je t’engage à t’occuper davantage de lui, à lui donner des marques d’affection. Quand il en arrivera à te demander des médicaments,
tu lui feras avaler l’arsenic. Dès qu’il commencera à s’agiter, tu fermeras toutes les portes pour qu’on ne puisse pas entendre ses cris au dehors. Puis, quand il sera mort, tu prendras un bol d’eau chaude et lui laveras avec soin la figure et la bouche afin qu’il ne reste pas trace du poison. Tu diras qu’il a demandé à être incinéré : quand on l’aura emporté et brûlé, qui saura jamais la vérité?
— Oui, voilà qui est très bien, dit la jeune femme, mais il faudra que je fasse tout cela seule.
— Comment cela? Où as-tu vu que je n’irai pas t’aider, dit Femme-Céleste.
— Très bien, dit Le-Glorieux en se levant, ^arrangez tout au mieux. Demain, je reviendrai à la cinquième veille, vers six heures du matin, pour en reparler.
Puis il retourna chez lui.
La vieille, cependant, écrasa finement l’arsenic et le donna à Lotus-d’Or. Celle- ci, de retour dans sa chambre, alla voir son mari; il semblait ne plus respirer : elle s’assit sur le lit et feignit de sangloter.
— Pourquoi pleures-tu? demanda faiblement Trois-Pouces.
La jeune femme, s’essuyant les yeux, lui répondit: «Tout cela est de ma faute; j’ai été entraînée par ce Simen; qui aurait cru qu’il allait te frapper ainsi. Mais il y a des médicaments qui peuvent encore te sauver; je vais aller en acheter et le soigner.
— Puisque tu désires que je vive, tout cela ne
sera rien. Quand mon frère reviendra, je lui cacherai la vérité. Ya vite acheter des médicaments.
Lotus-d’Or, ayant pris quelques sapèques, retourna chez la vieille, où ' elle se reposa un moment ; puis, glissant l’arsenic dans des gâteaux,
elle revint chez elle, monta l’escalier et dit à son
mari :
— Ces pâtisseries contiennent des médiea-' ments : le médecin a dit que tu les manges cette nuit. Tu dormiras aussitôt, puis tu transpireras, et demain tu pourras te lever.
— Excellent! mais je te demanderai de me réveiller cette nuit pour me donner ce remède.
— Dors tranquille, je suis là.
Quand il fit tout à fait noir, la jeune femme alluma les lampes dans foute la maison, puis attisa le feu sous la marmite; dans celle-ci, elle mit une grande pièce de toile. Entendant le tam-
bour frapper la troisième veille, elle prit encore de l’arsenic qu’elle versa dans un bol de bouillon. Montant à l’étage supérieur, elle appela son mari :
. — Grand frère aîné! as-tu pris déjà tes médicaments?
— Oui, répondit le malade, et j’ai soif.
— Il y a encore des médicaments dans ce bouillon ; il faut les prendre :
Lotus-d’Or agita le contenu du bol avec un bâtonnet, et soulevant la tête de Trois-Pouces, elle le fit boire. Le malade, dès la première gorgée, s’arrêta, disant :
— Femme, ce médicament est vraiment difficile à prendre.
— Pourvu qu’il te guérisse, qu’importe s’il est difficile à prendre ! <
Gorgée par gorgée, il but ainsi tout le liquide. La jeune femme laissa son mari se recoucher; gémissant, il disait :
— Femme, le médicament que je viens de prendre commence à me faire mal au ventre : c’est amer!
Assise sur le rebord du lit, elle était tellement troublée, qu’elle ne se sentait plus ni visage, ni tête ; elle regardait fixement son mari qui gémissait toujours :
— Femme, j’ai des frissons.
— Le médecin a dit que tu aurais des transpirations et, qu’après, tu te sentirais mieux.
Le malade voulant encore parler, Lotus-d Or eut peur que les premières douleurs ne le fissent crier : elle prit son mouchoir, et se mettant à cheval sur le corps de son mari, elle le bâillonna malgré les faibles efforts du malheureux, qui poussa quelques soupirs, se tordit, puis ne bougea plus.
La jeune femme frappa aussitôt au mur qui la séparait de la maison voisine; la vieille l’entendit et se hâta de venir par la petite porte.
— Eh bien! as-tu fini? demanda- t-elle en entrant
— Presque fini. Mes mains et mes pieds sont tellement faibles que je puis à peine me soutenir.
— Repose-toi. Je vais t’aider.
La vieille femme alla prendre le linge qui trempait dans la marmite; elle monta l’escalier et se penchant sur Trois-Pouces, elle défit le bâillon qui lui serrait la bouche. Elle releva ensuite les lèvres du mort et les lava soigneuse-
ment, essuyant ainsi une à une les sept ouvertures (narines, oreilles, yeux et bouche). Puis, toutes deux, s’appuyant l’une sur l’autre, tirant le
corps, le poussant, elles le descendirent à l’étage inférieur. Là, elles se servirent d’un vieux battant de porte pour maintenir le cadavre pendant qu’elles l’habillaient, lui mettant un chapeau de cérémonie, des vêtements neufs et des souliers; puis elles l’étendirent sur un lit.
Elles retournèrent ensuite à l’étage supérieur et nettoyèrent tout attentivement; la vieille femme partit alors pour rentrer chez elle.
Lotus-d'Or attendit un moment, puis se mit à pousser de grands cris et à sangloter afin que tout le monde pût témoigner de sa douleur.
Sur toute la terre, les femmes n’ont que trois manières de manifester leur chagrin : les larmes qui coulent avec des soupirs et des cris, et qui sont les vrais sanglots; les larmes qui coulent sans soupirs et sans cris, et qui ne sont que des pleurs; et l’imitation des pleurs et des cris : c’est la troisième manière qui est le mensonge. Or, la jeune femme mentit toute la nuit.
Le lendemain matin, à la quatrième veille, le ciel n’était pas encore clair, quand Le-Glorieux vint demander des nouvelles ; la vieille lui raconta ce qui s’était passé. Il lui remit plusieurs onces d’argent pour acheter un cercueil; il lui dit aussi de faire venir Lotus-d’Or avec qui il voulait
échanger quelques paroles. Celle-ci vint aussitôt, disant :
— Mon mari, le malheureux, vient de mourir!
— Comment pourrais-je te remercier de ce que tu as fait? dit-il en la serrant contre lui.
— Seigneur, dit Femme-Céleste, le danger grandit avec la clarté du ciel; il ne faut pas que Ton voie des allées et venues; le chef de milice est fin et rusé.
— Oh! oh! dit-il en riant, je ne le crains pas; comment oserait-il mettre en doute ma parole?
— Alors, parlez-lui le plus tôt possible pour
qu’on ne fasse pas de recherches.
Quand il fut parti et que la grande clarté du jour fut arrivée, la vieille prit l’argent et sortit pour acheter un cercueil ainsi que différents objels : baguettes d’encens, papier découpé en forme de lingots d’argent pour brûler sur la tombe, etc. Elle revint et devant le corps du défunt, elle alluma quelques bougies.
Les voisins et les gens du quartier vinrent les uns après les autres. Lotus-d’Or, feignant un grand désespoir, s’était blanchi le visage et simulait des sanglots. A tout le voisinage qui lui demandait de quelle maladie son mari était mort, elle répondait :
— Il avait le cœur très faible : sa maladie s’aggravait de jour en jour; il ne se soignait pas. Par malheur, la nuit précédente, à la troisième veille, il est mort. Quelle tristesse!
Et elle gémissait, sanglotant et soupirant. Tous les voisins, qui se doutaient que cette mort j n’était pas naturelle, la regardaient et l’exhor-
taient au courage, disant :
— Les morts sont morts. Il ne faut pas que les vivants se laissent abattre. Dominez votre chagrin.
La jeune femme les remerciait et chacun s’en retournait.
Femme-Céleste cependant avait fait apporter le cercueil et avait été avertir le Won-Tso, celui qui, d’après la loi, doit examiner les cadavres pour être certain qu’il n’y a pas eu crimë, puis elle alla acheter tout ce qu’il faut pour la mise en
bière, ainsi que tous les objets nécessaires en pareille occurrence. En passant devant le temple de la Rétribution-et-de-la-Pitié, elle entra et pria deux bonzes de dire des prières expiatoires.
Comme Kiou, le vérificateur-des-morts, arrivait sans hâte, il rencontra, à l’entrée de la rue des Améthystes, Le-Glorieux qui le salua :
— Seigneur Kiou, où allez-vous donc ?
— Je vais en face assister à la mise en bière
LOÏUS-D’OR
de Wou Trois-Pouces, le marchand de gâteaux.
— Pouvez- vous vous arrêter un moment, j’ai h vous parler ?
Ils s’éloignèrent un peu et entrèrent dans une petite boutique de vin.
— Asseyez-vous à la place d’honneur, dit Simen.
— Qui suis-je, moi tout petit, pour oser seulement prendre un siège en présence d’un grand
seigneur tel que vous ?
Tous deux, se faisant encore des politesses, finirent par s’asseoir. Lejeune homme commanda une bouteille de bon vin : on apporta en même temps des amandes, des gâteaux et des graines d’hélianthe.
Le chef de milice voyant venir le vin fumant, dit :
— Depuis longtemps, nous n’avons pas pris de boisson ensemble ; je suis curieux de savoir pourquoi vous m’invitez aujourd’hui.
Souriant sans répondre, l’autre but ; puis, après un moment, il sortit de sa manche un gros lingot d’argent semblable à une fleur de neige, disant :
— Vénérable Kiou, ne m’en veuillez pas de la modicité de ce présent.
— Comment oserais-je accepter un présent de *
vous ; si vous avez un ordre à me donner, je ne pourrais que l’accomplir.
— Ne faites pas de politesses et acceptez. Je
n’ai rien à vous demander. Seulement, puisqu’au-
jourd’hui vous allez assister à l’ensevelissement
de Wou Trois-Pouces, je serais heureux que tout
se passât dans l’ordre.
— Cette petite affaire n’a aucune importance, et je ne peux vraiment garder votre présent.
— Si vous ne le gardiez pas, vous m’offenseriez.
Kiou, redoutant un peu l’influence de son hôte, garda l’argent et but en silence. Quand ils eurent fini, ils sortirent et se séparèrent.
Le chef de milice, tout en marchant, se disait à lui-même : « Je suis sûr qu’une fois arrivé làbas, je saurai le motif de ce cadeau. »
Cependant, il parvint à la maison du mort ; devant la porte, il y avait plusieurs personnes. Il demanda de quelle maladie Wou était mort; quelqu’un répondit :
— Sa famille dit que c’est d’une maladie de cœur.
Soulevant le store, il entra dans la maison.
Lotus-d’Or avait revêtu un costume de deuil en
toile blanche non ourlée ; une bande de toile blanche lui relevait les cheveux; elle pleurait et sanglotait.
— Jeune femme, dit Kiou, modérez votre douleur, votre mari est retourné vers le premier principe.
Levant un visage baigné de larmes feintes, elle répondit :
— Mon chagrin est impossible à décrire.
Cependant le chef de milice la regardait ; il se
disait :
— J’avais bien entendu dire que la femme de ce marchand était jolie, mais pas à ce point... Je commence à comprendre le cadeau de Le-Glorieux.
11 se pencha pour examiner le cadavre, relevant les lèvres pâles, tâtant les mains et le cœur. Voyant les ongles bleutés, la bouche violacée, la peau du visage jaunie et les yeux à demi exorbités, il reconnut qu’il y avait eu mort violente, mais n’en souffla mot. Deux assistants lui demandèrent à ce moment :
— Gomment se fait-il que le visage soit violacé, que la bouche soit enflée et que du sang en découle?
— Ne dites pas de sottises, répondit Kiou, qui
tâtait dans sa manche le cadeau de Simen. Ces deux derniers jours le temps a été très chaud, comment n’en serait-il pas ainsi !
L’examen étant fini, on prit le corps, on le mit dans le cercueil, puis on cloua le couvercle. La vieille femme alla chercher une ligature de sapèques, la donna à Kiou en le remerciant et renvoya les assistants en fixant la cérémonie au troisième jour ; l’incinération devait avoir lieu en dehors de la ville.
Lotus-d'Or, suivant la coutume, prépara le soir même des liqueurs pour les visiteurs. Le deuxième jour, elle fit venir quatre bonzes qui chantèrent des prières en frappant sur un gong et sur un tambourin. Le troisième jour, le matin à l'heure du Rat, les assistants de la mort arrivèrent soulevèrent le cercueil et se mirent en route. Plusieurs voisins, pleurant et sanglotant, suivirent le corps.
La veuve, habillée de grossière toile blanche, suivait dans une chaise à porteurs. Tout le long du chemin, elle gémit et pleura. On arriva ainsi, en dehors de la ville, au lieu désigné pour les incinérations. On plaça le cercueil sur le bûcher et l’on alluma le feu. En un instant, tout fut consumé. On ramassa les os et on les jeta dans
l’étang sacré près duquel le bûcher avait été placé.
La jeune femme, de retour dans sa maison, prit une tablette sur laquelle on avait écrit les mots : « Ame du seigneur Wou » ; elle la plaça près du lit sur une table et, devant, elle plaça une lampe allumée. Elle y mit aussi quelques papiers découpés en forme de lingots. Le jour meme, Simen Le-Glorieux vint la retrouver dans la maison endeuillée.
Tous deux, seuls au premier étage, prirent alors un plaisir plus grand encore que de coutume. Ce n’était plus, comme autrefois, la joie rapide du coq ou la satisfaction volée dit chien qu’on regarde ; ce jour-là, Trois-Pouces était mort, la maison était vide ; tous deux passèrent la nuit entière dans les bras l’un de l’autre. 11 craignait la venue inopinée de quelque voisin ; Lotus-d'Gr avait encore le souvenir de son crime ; leur amour en était singulièrement grandi et troublé.
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Pendant plusieurs nuits, Le-Glorieux vint régulièrement. Tous les soirs, un festin était préparé pour le recevoir. Les deux amants, serrés l’un contre l’autre, vidaient d’innombrables tasses.
Un soir, Le-Glorieux aperçut une guitare p’ipa accrochée au mur : il voulut entendre sa maîtresse en jouer.
— J’ai étudié depuis mon enfance, mais je ne suis pas encore très experte. Si tu le veux pourtant, je te chanterai une chanson en m’accompagnant ; seulement, il ne faut pas faire trop de bruit à cause des voisins.
Prenant la guitare, elle en régla les cordes.
— Quel te mélodie veux-tu écouter? Connais-tu la Chanson des Amants ?
Elle préluda et commença à voix basse :
Amants! ô Amants! quand vous êtes réunis, le temps n'existe plus pour vous. Le printemps peut s’enfuir, l’automne s’écouler : Griséi^par le bonheur, vous ne voyez que vous dans l’univers. Pour moi, seule et délaissée, condamnée par le Ciel à la solitude où je suis, je pense à votre ivresse et des larmes s’échappent lentement de mes yeux.
Amants ! ô Amants 1 c’est pour vous seuls que souftle la brise parfumée de la troisième lune ! Les hirondelles, au bord du toit, gazouillent joyeusement : vous parlez d’une voix changée, harmonieuse et douce. Depuis que mon bien-aimé m’a quittée, je n’entends plus que les voix grossières et froides des indifférents : les larmes s’échappent lentement de mes yeux.
Amants! ô Amants! ne vous abandonnez jamais! la douleur m’étouffe : je ne pense qu’à lui et mes nuits ont la mélancolie interminable des automnes ; ma chair est remplie d’amertume. Je veux évoquer ton image et n’y puis parvenir. Je veux me détacher de mon corps pour être près de toi ; je n’y puis parvenir. Les larmes s’échappent lentement de mes yeux.
Amants! ô Amants ! pendant que vous aimez, n’oubliez pas une caresse : que le souvenir de votre joie soit enfoncé dans toutes les parties de votre corps. Vous auriez trop de regrets de ne pas vous être grisés de toutes les ivresses. La pensée des baisers que je n’ai pas donnés me torture et me déchire. Les larmes s’échappent lentement de mes yeux.
Enthousiasmé, il l’attira sur sa poitrine et lui mit un long baiser sur les lèvres : elle avança
doucement la langue ; dans un élan de désir, il lui serra le corps au point qu’elle en gémit.
— Chère petite sœur, dit-il enfin, qui aurait cru que tu avais ce talent?
— Je reçois avec humilité vos éloges exagérés, mais cela ne vous empêchera pas de m’oublier.
— Moi! t’oublier? Jamais je ne pourrai le faire !
Ils continuèrent tous deux à parler sans suite ainsi que font toujours les amants. Le-Glorieux lui caressait tout le corps : il se pencha, lui enleva son petit soulier et le remplissant de vin, il le vida d’un trait.
Riant aux éclats, elle lui dit :
— Mes pieds sont heureusement tout petits ; car, autrement, tu serais tombé ivre-mort du coup .
Echauffés par la boisson et par l’amour, ils quittèrent peu à peu leurs vêtements.
La jeune femme, jusqu’alors un peu intimidée, n’avait pas osé regarder de près son amant : ses yeux s’attardèrent, elle eut un sourire gêné. Riant tous deux, ils s’enlacèrent enfin, s’agitant comme les faisans amoureux, se renversant et se tordant ainsi que font les phœnix des peintures, sautant pour imiter les poissons dans l’eau.
Quand vint le matin, il voulut retourner chez
lui. Lotus-d’Or essaya en vain de le retenir: il partit, laissant retomber derrière lui le store de
la porte.
I! ne disait pas que s’il rentrait ainsi, c’était pour recevoir une nouvelle concubine nommée Pavillon-de-Jade, que sa Première Épouse, désireuse d’être aidée dans la direction de sa maison, lui avait proposé d’acheter. A cette occasion, il y eut des festins et des réunions pendant plusieurs jours.
Simen ne sortait plus de sa maison, il était occupé d’ailleurs par ses liquidations de la sixième lune, et l’on sait que les règlements de compte de la sixième et de la douzième lune sont de grands événements pour les maisons de commerce. Dans ses jardins, d’autre part, le printemps avait apporté une telle douceur qu’il n’était plus tenté de traverser les rues bruyantes et encombrées. Les jours se passèrent ainsi et, sans qu’il s’en aperçût, il resta plus d’un mois sans aller voir Lotus-d'Or. Celle-ci, chaque jour, sortait cent fois sur le seuil de sa porte et regardait à droite et à gauche dans l’espoir de voir venir son amant.
Elle envoya Femme-Céleste errer devant la maison de Simen ; les domestiques ne répondirent pas aux questions de la vieille.
Elle envoya ensuite une petite servante qu’elle avait prise à son service ; mais comment la fillette aurait-elle osé pénétrer dans la maison? elle resta près de l’entrée et ne vit pas Simen. Quand elle revint, sa maîtresse l’injuria, lui disant qu’elle n’était bonne à rien; elle lui ordonna de
s’agenouiller et de rester ainsi sans manger, jus-
' fl
qu au soir.
Maudissant son perfide amant, la jeune femme, assise sur son lit, froissa sa longue robe de fine gaze vert pâle : dans sa colère, elle enleva un de ses petits souliers et le lança à travers la chambre; puis, ne sachant que faire, elle s’étendit sur
son lit et s’endormit.
Quand elle se réveilla, elle avait le cœur rempli de rage et de désespoir. La petite servante entra à ce moment et ,lui demanda de bien vouloir
regarder si les pâtés de viande qu’elle avait préparés étaient assez cuits.
— Apporte-les-moi, répondit-elle.
La petite fille se hâta de monter le plateau sur lequel étaient les pâtés fumants. La jeune femme, les tâtant les uns après les autres, en compta vingt-neuf : or, elle en avait mis trente à cuire; elle demanda à la petite ce qui était advenu du trentième.
— Je ne sais pas : je crains que madame n’ait mal compté.
— J’avais compté moi-même deux fois. Tu en as volé un pour le manger ! petite esclave voleuse et impudique ! Je vais t’apprendre le respect que tu me dois!
Saisissant la petite fillette épouvantée, elle lui enleva les vêtements qui lui couvraient le haut du corps et prenant une cravache oubliée sur la table, elle lui en donna une trentaine de coups. La petite esclave poussait des cris pareils à ceux d'un porc qu’on égorge.
— Si tu n’avoues pas, je t’en donnerai cent coups!
— Ne frappez plus, madame, se hâta de répondre l’autre ; c’est moi qui en ai mangé un, j’avais menti.
— Et tu as osé dire que j’avais mal compté, fille de tortue! petit démon difforme ! tête de prisonnier!
Elle la frappa encore et, lui disant de se relever, elle lui ordonna de se tenir près d’elle pour l’éventer.
— Petite voleuse ! tu oses garder encore cette physionomie joyeuse?... attends, je vais te la déchirer, ta figure !
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En effet, la petite avait une face toute arrondie.
Lotus-d’Or, de ses ongles aigus, lui traça deux sillons sanglants sur les joues; puis, un peu calmée, elle s’arrangea les cheveux devant son miroir, descendit, et resta debout derrière le store, regardant le mouvement de la rue.
Le ciel la favorisait sans doute, car presque aussitôt, elle vit passer à chevaï et portant un paquet un domestique de Simen, nommé Bijoude-Ceinture. Elle l’appela :
— Où donc vas-tu?
Le domestique la connaissait; il descendit de cheval et répondit :
— Le Père m’a envoyé porter ce paquet chez les Yu.
Lotus-d’Or lui dit d’entrer et lui demanda, pendant qu’il attachait son cheval près de la porte :
— Que se passe-t-il donc dans la maison de ton maître? Comment ne vient-il pas? Il a sûrement trouvé une femme au cœur doucereux !
— v Mais non, répondit-il; les affaires, ces temps derniers, ont été nombreuses, et c’est pour cela qu’il n’a pu venir vous voir.
— Pourquoi ne pas m’avoir envoyé un mot? D’ailleurs, quelles affaires avait-il?
— Je ne peux pas le dire, répondit le domestique en riant.
La jeune femme, voyant rire Bijou-de-Ceinture, se douta de la vérité; elle le pressa de questions.
— Si je vous raconte tout, vous me promettez de ne pas dire que vous le savez de moi?
— Je te le promets, petite bouche onctueuse.
Il raconta en détail, depuis le commencement
jusqu’à la fin, l’installation de Pavillon-de-Jade dans la maison.
Quand il eut fini, la jeune femme ne put s’empêcher de pleurer; de grosses larmes semblables à des diamants roulèrent sur ses joues gracieuses.
— Je savais bien que vous auriez du chagrin, dit-il, attristé : pourquoi m’avoir forcé de tout dire ?
— Tu ne peux pas savoir ce qui s'est passé entre nous... et tout cela pour être abandonnée ainsi.
Et ses larmes redoublèrent.
— Ne pleurez pas... Écrivez-lui ; je lui donnerai votre lettre et il viendra.
Lotus-d’Or, essuyant ses larmes, fit donner à Bijbu-de-Ceinture les pâtés de viande préparés; puisnmontant dans sa chambre, elle écrivit une longue lettre. Elle la cacheta et descendit la donner au messager.
: — Dis-lui que si demain il ne vient pas, j’irai moi-même dans une chaise à porteurs, et j’entrerai tout droit dans sa maison.
Le petit serviteur prit la lettre, promit de la remettre et, montant à cheval, il s’éloigna.
Le jour s’écoula, pour la jeune femme, avec la lenteur de trois automnes et la nuit lui réserva l’insomnie des étés brûlants. L’aurore parut enfin et de ses dents d’argent mordit et engloutit peu à peu l’ombre du ciel; les yeux clignotants des étoiles se fermèrent.
Mais le jour se passa sans que Lotus-d’Or, impatiente et nerveuse, reçût aucune nouvelle de son amant. Le soir venu, elle alla chez Femme- Céleste et, lui disant son chagrin, elle lui demanda
de faire l’impossible pour trouver Le-Glorieux et le décider à venir; détachant une des épingles d’or de sa coiffure, elle la donna à la vieille pour stimuler son zèle.
Le lendemain matin, Femme-Céleste se rendit à la porte de la maison de Simen ; les domestiques venaient de s’éveiller; ils lui répondirent que leur maître n’était pas encore rentré; qu’il avait passé la nuit à boire dans ses jardins en dehors de la ville et qu’il rentrerait par la porte de l’Est.
La vieille attendit encore; les boutiques s’ouvraient une à une ; on vint enlever les volets de la pharmacie.
Femme-Céleste entra et, s’adressant au patron,
elle lui dit avoir une commission urgente pour le propriétaire. Le patron lui ayant fait la même réponse que les domestiques, elle se rendit à la porte de l’Est et attendit, regardant passer les maraîchers courbés sous le poids des paniers balancés aux extrémités d’un bambou et remplis de légumes; les premiers promeneurs allant prendre le frais; un voyageur assis en équilibre sur le mulet portant ses matelas et ses couver-