‹ Lotus-d'orChapitre 4 sur 6 · XJ · texte numérisé non relu

XJ

tures.

Enfin, elle aperçut au loin Le-Glorieux à cheval, suivi de deux domestiques. Quand il se rapprocha, elle vit que les fumées du vin qu’il avait bu n’étaient pas dissipées; ses yeux avaient les mouvements vagues de l’ivresse; il se balançait sur son cheval.

Quand il fut à la hauteur de la vieille, celle-ci l’appela; il arrêta son cheval.

— Ah! te voilà, Femme-Céleste! Tu viens me chercher de la part de Lotus-d’Or, je parie... Bijou-de-Ceinture m’en a parlé. Je sais bien... Eh bien, j’y vais maintenant.

Ils arrivèrent rue des Améthystes; Femme-

i CT •.

Céleste entra la première, criant :

— Jeune femme, réjouis-toi, grâce à mon vieux corps, le seigneur est venu; il est là.

Lotus-d’Or l’entendit et descendit avec une telle rapidité qu’on l’aurait cru tombée du ciel; Simen, oscillant légèrement à cause du vin dont il était chargé, l’accueillit par les formules habituelles de salutation :

— Depuis longtemps, je suis séparé de vous : vos enseignements me manquent.

La jeune femme lui répondit par le souhait d’une myriade de félicités, et ajouta :

— Précieux homme! on voit bien peu votre visage. Pourquoi m’avez-vous délaissée? La nouvelle concubine que vous avez dans votre maison vous retient donc comme de la colle?

— Ne dis pas de paroles inconsidérées ; que me parles-tu de ma nouvelle concubine? Je n’ai pas eu le loisir de venir te voir, voilà tout.

— Vous me trompez encore. Si vous voulez , que je vous croie, il faut me faire un serment solennel.

— Si je t’ai trompée, je veux bien être couvert d’ulcères, avoir la jaunisse pendant cinq ans et souffrir que ma figure soit rongée par un cancer!

— Perfide, voleur ingrat! tu m’as trompée et tu me parles de telle manière qu’un enfant de trois ans ne pourrait te croire.

La vieille, qui était toujours là, l'interrompit :

— Ne soyez pas si vive, jeune femme. Je ne vous ai pas amené le. seigneur pour que vous le receviez ainsi.

Lolus-d'Or, à ces mots, se calma et, s’agenouillant, elle se prosterna selon les rites. Simen Le- Glorieux se hâta de la relever et tous deux s’assirent côte à côte; la vieille femme s’éloigna discrètement.

Comme il était enhardi par l’ivresse, il ne voulut connaître aucune retenue; mais, comme il était alourdi par le vin, il dut se confier entièrement à l’activité de sa maîtresse.

Lotus-d’Or était une véritable amoureuse : aucune besogne de volupté ne pouvait l’étonner ni la rebuter : elle y apportait au contraire, un goût, un élan et un désirde plaire qui manquaient rarement d’assurer le bonheur complet. Un instinct naturel lui faisait trouver constamment des variations nouvelles dans l’expression de son ardeur. Elle mettait dans le moindre de ses gestes un soin extrême et y apportait toujours le souci de la perfection.

La journée se passa de la sorte à mille jeux plaisants. Quand, dégrisé, mais épuisé, il se leva enfin pour ouvrir le treillis couvert de papier transparent de la petite fenêtre, le soir tombait sur la ville.

Par-dessus l’étendue des toitures grises toutes pareilles, par delà l’eau calme de la rivière, les plans successifs des montagnes s’estompaient ;

seules, quelques cimes élevées retenaient encore l’éclat des derniers feux du soleil.

Des nuages mystérieux apportaient l’obscurité dans les vallées ; un brouillard mauve impalpable montait du sol. Le ciel crépusculaire où quelques étoiles commençaient à briller, réfléchissait dans les ondes du fleuve sa nuance indéfinissable plus pâle que le jade vert.

Les sons graves et lents d’une cloche ondulaient au-dessus des maisons. Le-Glorieux se sentit soudain rempli de tristesse: il étreignit douloureusement sa maîtresse qui était debout^ près de lui.

Pendant que tous ces événements se passaient, Wou Cœur-de-Chêne, exécutant les ordres du sous-préfet, avait franchi les limites de la circonscription des Ondes-Claires; il était arrivé à la capitale de l’Est, et avait remis au parent de son chef les caisses dont il avait eu la garde.

Après être resté quelques jours dans la grande

ville, il demanda l’autoiisation de revenir et se

remit en route ; mais près de trois mois s’étaient écoulés depuis son départ ; les saisons avaient progressé, les eaux gonflées par les pluies retardèrent sa marche. Chaque soir, à l’étape, il se sentait plus inquiet et plus troublé ; il ne put s’empêcher de se faire précéder par un de ses soldats qui, voyageant sans bagages, devait

atteindre plus rapidement le but de leur voyage; ce soldat était chargé d’un rapport pour le souspréfet et d’une lettre pour Trois-Pouces.

Le soldat, marchant sans s’arrêter, arriva aux Ondes-Claires. IL remit à son adresse le rapport destiné au sous-préfet et se mit à la recherche du marchand de gâteaux.

L’erreur du ciel voulut que Femme-Céleste fut précisément sur le seuil de sa maison quand le soldat frappa à la porte.

— Que cherches-tu? demanda la vieille.

— Je suis envoyé par Wou, le chef de police, pour remettre une lettre à son frère aîné.

— Il n’est plus là : tout le monde est sorti. Si tu as une lettre, donne-la moi, je la remettrai.

Le soldat, ne soupçonnant rien, remit la lettre à la vieille et s’éloigna. Femme-Céleste se hâta d’entrer chez Lotus-d’Or. Celle-ci, ayant fait mille folies toute la journée avec Simen Le- Glorieux, dormait encore avec son amant en attendant le repas du soir. La vieille les appela :

— Seigneur ! madame ! levez-vous î levezvous ! J’ai à vous parler : Wou Cœur-de-Chêne a envoyé un courrier à son frère aîné ; j’ai pris la lettre, vous n’avez pas de temps à perdre.

En entendant ces paroles, Simen eut la sensa-

lion qu’on lui déchargeait des poutres sur la têle et qu’on lui versait dans le dos un seau de neige. Lotus-d’Or et lui se hâtèrent de se lever et de s’habiller ; puis, ayant fait asseoir la vieille, ils ouvrirent la lettre qui annonçait le retour prochain du chef de police.

— Qu’est-ce que nous allons faire ? demanda la jeune veuve avec consternation ; ce chien d'esclave va nous séparer.,

— Pourquoi vous inquiéter? répondit Femme- Céleste; je vous l’ai déjà dit, les beaux-frères ne peuvent empêcher le mariage de leurs bellessœurs. Cent jours après la mort de Wou Trois- Pouces, sa veuve invitera des bonzes à brûler solennellement la tablette du défunt. Profitez de ce que Cœur-de-Chêne ne sera pas encore de retour. Le seigneur enverra son palanquin et emmènera Lotus-d’Or dans sa maison, et quand cet esclave reviendra, c’est moi qui lui parlerai : que pourra-t-il faire ?

Rassurés par ces paroles, ils calculèrent que les cent jours de deuil depuis la mort de Trois- Pouces se terminaient le sixième jour de la huitième lune. Ils convinrent que l’on prierait un

bonze de brûler les tablettes ce jour-là et que * >

le huitième jour au soir, Simen ferait entrer la

jeune femme comme concubine dans sa maison.

L’ombre et la clarté se succédèrent: les jours et les nuits se suivirent: un matin, on se trouva au sixième jour de la huitième lune. Le-Glorieux remit plusieurs lingots d’argent à la vieille femme : celle-ci se rendit au temple de La- Rétribution-et-de-la-Pitié et pria six bonzes de venir pour les cérémonies rituelles, le rappel solennel de l’âme, et, le soir, la destruction de la tablette devant laquelle les offrandes aux morts sont faites. Elle pria aussi cinq prêtres taoïstes de venir dire des prières pour chasser les mauvais esprits.

Dans la maison, partout, on suspendit des images de Bouddha et des tentures blanches : puis les bonzes s’installèrent, chantant leurs prières, frappant des cymbales et faisant résonner les gongs et les tambours.

Quand les premières cérémonies furent terminées et que les bonzes furent partis, Lotus-d’Or, comme de coutume, prépara du vin et des gâteaux pour Simen : quand celui-ci arriva, elle se jeta dans ses bras et tous deux s’étendirent sur le lit, en attendant la seconde cérémonie. Cependant ils s’attardèrent ; un bonze, en avance sur l’heure fixée, entra dans la maison : il entendit la jeune

femme gémir d’une voix faible et tremblante, soupirer et se lamenter.

— Voilà qui ressemble tout à fait aux gémissements d’une femme entre les bras d'un homme, se dit le bonze écoutant, la tête penchée.

A ce moment il entendit la voix haletante de

la jeune femme :

— O Perforateur, je meurs et je t’adore !

Le bonze n’entendit pas d’autres paroles : Quand, un à un, les autres prêtres arrivèrent, il

leur raconta ce qu’il avait entendu ; tous riaient en récitant leurs prières. Quand ils eurent fini, ils sortirent dans la cour de la maison et, sur un petit bûcher, ils brûlèrent la tablette du mort.

Lotus-d’Or était descendue avec Simen et tous deux, dissimulés derrière le store, regardaient la cérémonie. Les bonzes, enfin, cessèrent leurs prières et s’éloignèrent ; la maison retomba dans le silence.

Lé lendemain, Le-Glorieux envoya des domestiques pour prendre les malles et les bagages de Lotus-d’Or. On ne laissa que les chaises et les tables en mauvais état.

Le soir même, une chaise à porteurs tendue d’écarlate venait prendre la jeune femme pour la conduire dans la maison de son amant. Le cor-.

tège était précédé de quatre grosses lanternesrouges et suivi par de nombreux domestiques. Tous ceux qui virent passer Lotus-d’Or ainsi escortée, savaient à quoi s’en tenir sur son compte ; mais ils redoutaient l’influence de Simen Le-Glorieux et chacun garda ses pensées pour soi.

Cependant, le dixième jour de la huitième lune, Cœur-de-Chêne franchit la porte de la ville des Ondes-Claires. Il alla d’abord chez le sous-préfet qui fut heureux d’apprendre que son trésor était en lieu sur ; puis il rentra chez lui, se changea et se rendit rue des Améthystes. Les voisins, le voyant passer, se dirent, effrayés : « Il va sûrement tuer tout le monde! »

Arrivé devant la maison de son frère, il souleva le store et appela :

— Frère aîné ! Frère aîné !

Personne ne répondit. Il appela encore :

— Belle-sœur ! Belle-sœur !

La petite esclave, qui était restée après le départ de sa maîtresse, sortit de la cuisine.

— Où sont allés tes maîtres? demanda le chef de police.

La fillette, effrayée, se mit à pleurer sans répondre. A ce moment, Femme-Céleste, qui était

dans une pièce à l’étage supérieur, descendit en intendant du bruit.

— Où est allé mon frère aîné, et comment ma belle-sœur n’est-elle pas chez elle?

— Asseyez-vous, dit Femme-Céleste, en le faisant entrer dans la pièce du rez-de-chaussée ; je vais vous dire tout: après votre départ, dans la quatrième lune, votre frère aîné est tombé malade et, par malheur, est mort.

— Mort? A quel moment? et de quelle maladie ?

— C’est le vingtième jour delà quatrième lune qu’il a quitté la terre. Il avait une maladie de cœur, il a souffert huit ou neuf jours. On a supplié les génies. Il n’a pas voulu prendre de médicaments : le médecin n’a pu le guérir et il est mort.

— Mon frère n’avait jamais eu de maladie de cœur. Comment ce malheur a-t-il pu arriver du jour au lendemain ?

— Il ne faut pas parler ainsi : les desseins du diel sont impénétrables. Les malheurs surviennent toujours inopinément. Quand, le soir, nous enlevons nos vêtements, nous ne savons jamais si nous les remettrons le lendemain.

— Où mon frère est-il enterré ?

— Voire belle-sœur n’avait pas d’argent ; sans une personne charitable qui lui a donné un secours, elle n'aurait même pas été en mesure d’acheter un cercueil. Comment aurait-elle pu acheter un terrain de sépulture? Alors on a emporté Wou Trois-Pouces en dehors de la ville et on l’a brûlé.

— Où habite Lotus-d’Or maintenant?

— Nul ne le sait! Pour vivre, elle a dû suivre les conseils qu’on lui donnait: à l’expiration des cent jours de deuil, elle a épousé un homme de la capitale et elle est partie. Elle a laissé cette petite esclave pour que je vous la donne à votre retour et m’a fait cadeau de quelques meubles.

Cœur-de-Chêne, les yeux pleins de larmes, prit congé de la vieille femme ; il retourna chez lui, dit à son domestique d’aller acheter des vêtements de deuil, ainsi que des papiers-lingots et des baguettes d’encens. Puis il retourna dans la maison de son frère et là, devant une nouvelle tablette mortuaire qu’il plaça dans une chambre, il fit des offrandes et des libations, brûla des parfums et, se prosternant, il appela l’âme de son frère à plusieurs reprises, disant :

— Dans la vie, tu étais faible et doux ; si ta mort n’a pas été naturelle, si tu as souffert de

quelque injustice, parle-moi en rêve, fais-moi connaître ceux qui t’auraient fait tort, et je te vengerai d’une manière éclatante.

Donnant libre cours à sa douleur, il sanglota et pleura. Quand le soir fut venu, il installa son

lit devant la table de sacrifices, se coucha et

s’endormit.

La moitié de la nuit s’était écoulée quand il fut pris de frissons et soupira, comme un homme oppressé. A demi éveillé, il leva la tête. Sur le guéridon portant la tablette mortuaire, la lampe, presque éteinte, ne jetait plus qu’une faible clarté. Un vent glacé passa dans la chambre. Cœur-

de-Chêne, grelottant, aperçut alors un être sans forme ni couleur, qui n’était fait ni de brouillard, ni de fumée, mystérieux et opaque. La lampe

perdit sa clarté; les papiers-lingots accrochés au

mur voltigèrent.

Quand ce souffle froid atteignit le chef de police, celui-ci sentit ses poils et ses cheveux se hérisser.

Peu à peu, cependant, une forme se précisa et «

prononça ces paroles :

— Frère cadet, ma mort a été douloureuse ! Cœur-de-Chêne, tressaillant, se réveilla tout à fait : la vision avait disparu.

— Étrange ! murmura-t-il en se frottant les yeux ; cela ressemble à un songe et ce n’est pas un songe : mon frère me fait savoir Certainement que sa mort n’a pas été naturelle !

Dans la nuit calme, à ce moment,. trois coups de gong résonnèrent, annonçant la troisième veille. Ne pouvant plus dormir, Wou attendit le jour.

Vers la cinquième veille, le coq chanta et l’Orient s’éclaircit. Le soldat, en bas, se leva pour

faire chauffer de l’eau. Cœur-de-Chêne fît sa toi-

lette, cria à la petite esclave de se lever, puis il sortit; les boutiques commençaient à s’ouvrir; il interrogea plusieurs voisins :

— Gomment mon frère est-il mort? avec qui ma belle-sœur est-elle partie ?

Les gens du quartier connaissaient bien l’affaire, mais ils redoutaient tous Simen Le-Glorieux ; aucun n’osa parler.

Les uns lui dirent de s’adresser à la vieille Femme-Céleste; d’autres de parler à Kiou, le contrôleur-des-morts, ou meme au petit Frère- Cadet. Le chef de police se décida à rechercher ce dernier, qu’il trouva bientôt dans une cour du palais du sous-préfet :

— Tu viens bien tard, dit le singe en le reconnaissant.

LOTüS-D’OR

Le chef de police rentraînant dans une auberge, lui lit servir à manger et à boire dans une salle écartée; puis sortant de sa manche cinq onces d’argent, il les lui donna :

— Je t’en apporterai encore dix autres, si tu veux me parler sincèrement et si tu me dis tout ce qui est arrivé à mon frère : quels sont ceux qui lui ont fait du mal? qui a épousé ma belle-sœur? Raconte-moi les choses une par une et ne me cache rien.

Frère-Cadet hésita un moment, puis, prenant l’argent, il fit le récit de tout ce qu’il savait. Cœur-de-Chêne lui demanda s’il ne mentait pas, puis il lui fit part de son intention d’aller voir le contrôleur-dés-morts :

— Quand il a su que tu arrivais, il est parti, et personne ne sait où il est.

Silencieux, il attendit que le petit eût fini son repas, puis ils descendirent tous deux et se séparèrent.

Le lendemain matin, Cœur-de-Chêne, qui avait beaucoup réfléchi, se rendit chez le sous-préfet : on le fit entrer ; s’agenouillant, il attendit que son chef l’interrogeât sur le motif de sa visite et dit alors :

— Mon frère cadet Wou Trois-Pouces a été

maltraité par Simen Le-Glorieux, qui entretenait des relations coupables avec ma belle-sœur. La vieille Wang Femme-Célesle les a aidés. Le contrôleur-des-morts doit être complice, il est en fuite; on a brûlé le cadavre de mon frère : il n’y a plus de preuves. Mais Simen a emporté ma bellesœur dans sa maison et en a fait sa concubine. Le petit Frère-Cadet peut servir de témoin; votre justice fera le reste et découvrira tout.

Le sous-préfet, hochant la tête, fit appeler Frère-Cadet, dont il écouta la déposition, puis il se retira et conféra longuement avec son assesseur, qui avait assisté à l’audience. Tout ce monde de fonctionnaires avait reçu naturellement depuis longtemps des témoignages de la générosité de Simen; ils étaient fort embarrassés. Le sous-préfet, rentrant dans la salle, dit :

— Les preuves que tu apportes sont insuffisantes; mais tu es chef de police, arrange-toi

pour réunir les éléments du procès et reviens

demain pour le premier interrogatoire.

Cœur-de-Chêne n’élait pas rentré chez lui que Simen Le-Glorieux élait informé déjà de ce qui s’était passé. 11 fut effrayé : sans perdre un instant, il chargea de lingots d’argent plusieurs domesliques, et se rendant successivement chez

tous les membres du tribunal, il leur donna à chacun une somme importante.

Le lendemain, Cœur-de-Chêne parut devant le tribunal. Le sous-préfet lui dit :

— Ne cherche pas à provoquer un scandale, mais explique-toi d’abord avec celui que tu accuses;

quand tu auras entendu ses paroles, alors tu pourras te faire une idée exacte des choses. Le Sage ne dit-il pas : « Une affaire examinée à la légère peut ne pas être ce que l’on pense. Com-

ment peut-on croire entièrement aux paroles dites en l’absence des intéressés? »

Cœur-de-Chêne sentit monter à ses lèvres un océan de paroles haineuses, mais il se retint, salua son chef et sortit du tribunal.

Sans perdre un instant, il se dirigea vers la demeure de Simen Le-Glorieux. Dans la pharmacie, il aperçut l’associé qui se tenait derrière le comptoir : celui-ci, qui connaissait Cœur-de- Chêne, lui dit aussitôt que Simen n’était pas chez lui.

— Mais je ne venais pas le voir; c’est à vous

que je voudrais dire quelques mots : ne consentirez-vous pas à venir avec moi? nous causerons plus à l’aise dehors.

L’associé n’osa pas refuser : ils sortirent et

tournèrent dans une ruelle silencieuse. A peine étaient-ils sortis de la grande rue, que le chef de police empoigna son compagnon au collet et, brandissant le poing devant son visage, il lui dit :

— Yeux-tu mourir ou veux-tu vivre? Si tu veux vivre, dis-moi la vérité : où est ton maître en ce moment ? Combien y a-t-il de jours qu'il a épousé ma belle-sœur ?

L’associé n’ayant du fiel qu’en petite quantité, était troublé par la peur : ses pieds et ses mains étaient agités de tremblements convulsifs.

— Comment oserais-je mentir? Simen est en

ce moment rue du Lion, dans le cabaret près du

pont, avec ses amis.

Cœur-de-Chêne, lâchant le malheureux homme, ne fit qu’un pas jusqu’à la rue du Lion. Simen

était en train de boire en compagnie d’un employé du sous-préfet, celui, précisément, qui était venu le prévenir de la plainte formulée par Cœurde-Chêne. Il aperçut, soudain en bas, dans la rue, le chef de police avec le visage féroce d’un spectre. Sachant fort bien que ses intentions ne pouvaient être bonnes, il fut effrayé en son cœur et chercha le moyen de fuir. Impossible de descendre : il ne lui restait qu’à se cacher; il alla

aussitôt se blottir derrière la porte ouvrant sur l’escalier. ,

Cependant, Cœur-de-Chêne, en bas, demandait au patron :

‘ — Est-ce que Le-Glorieux est ici?

— Il est en haut avec un ami.

Le chef de police monta l’escalier en un instant : il entra dans la salle et vit un homme assis entre deux chanteuses au visage fardé ; il le reconnut pour un employé du sous-préfet, un nommé Li Maître-Exemplaire. 11 se rapprocha et dit :

— Esclave! où as-tu caché Simen? Parle vile,

cela- t’évitera de recevoir mon poing sur le crâne L Maître-Exemplaire, voyant sa colère, devint jaune comme un abricot et ne put parler.

Le chef de police n’obtenant pas de réponse,, sentit la fureur gronder en lui : d'un coup de pied il renversa la table ; les assiettes et les verres roulant à terre se brisèrent en petits morceaux; les deux chanteuses, épouvantées, disparurent comme des ombres.

Maître-Exemplaire se leva, espérant fuir, mais l'autre l’arrêta :

— Esclave, où cours-tu? Ah! tu veux t'enfuir sans me répondre! eh bien, engloutis-moi ce coup! Et, brandissant son poing redoutable, il

l’abattit sur la figure de 1’employé; celui-ci fit

seulement : « A-ya! » Sa douleur fut telle qu’il retrouva la parole :

— Simen est caché derrière la porte de l’escalier; pardonne-moi, ce n’est pas mon affaire.

Cœur-de-Chêne, saisissant le malheureux, le souleva et le faisant passer par la fenêtre, il le laissa tomber dans la rue; on entendit un bruit' sourd et des gémissements.

Simen, qui avait écouté ce qui se passait, sentit sa rate éclater et son principe vital s’affaiblir singulièrement. Se glissant par la fenêtre de l’escalier, il se laissa aller sur la toiture en auvent et sauta dans la cour.

Cœur-de-Chêne ne trouvant rien derrière l’es-

calier, crut que Maître -Exemplaire lui avait menti : il se hâta de descendre et trouva le malheureux gémissant, à demi mort, étendu sur Le sol :

— Pourquoi l’avoir tué, quel est son crime, chef de police? demanda le patron qui était

auprès de l’agonisant.

— Je cherche Simen Le-Glorieux ; peu m’importe ce chien; il s’est trouvé sur mon chemin, tant pis pour lui.

Cependant la foule s’était amassée dans la rue :

tout le monde était persuadé que c’était Simen qui avait été lué, mais personne n'osait retenir le meurtrier. A ce moment, le chef responsable du quartier, prévenu, accourait en hâte et pria Coeurde-Chêne de venir s’expliquer devant le souspréfet; ils partirent tous deux.

La première chose que vit Simen Le-Glorieux dans la cour où il tomba fut le dos gros et gras d’une esclave qui, sortant d'un recoin écarté, n’avait pas encore ajusté ses vêtements. L’esclayc épouvantée cria : « Au voleur! ». Lè maître de la maison était sur le seuil de sa porte sur la rue; il accourut aussitôt; c'était un M. Hou qui •connaissait fort bien Simen.

— Quelle chance que Cœur-de-Chêne ne vous ait pas trouvé, Seigneur. 11 a tué votre malheureux compagnon; il est parti maintenant pour la souspréfecture, vous pouvez retourner dans votre demeure.

Le-Glorieux salua et rentra chez lui.

Sans perdre un instant, il lit porter au sous-préfet un paquet contenant cinquante onces d’or, en lut

demandant de ne pas laisser échapper son

ennemi.

Le lendemain matin, le malheureux chef de police comparaissait devant le tribunal présidé

parle sous-préfet; le premier interrogatoire terminé, Cœur-de-Chêne fut condamné à la cangue

et à un châliment préliminaire de cinquante coups de bambou. Les satellites le saisirent, le couchèrent à plat ventre la face contre terre, puis on abaissa son pantalon et le bourreau le frappa sur les cuisses avec une fine latte de bambou. Dès les premiers coups, le sang suinta au travers de la chair tuméfiée et bleuie ; au cinquantièm e coup, il y avait une plaie profonde sur chaque cuisse. On releva le malheureux, on lui plaça sur

les épaules la lourde cangue de bois dont on ferma

le cadenas et on l’entraîna.

Le geôlier en chef connaissait le nouveau prisonnier : il aurait bien voulu lui témoigner sa sympathie et adoucir son sort, mais il avait reçu des cadeaux de Simen et retint les paroles qu’il avait dans l’esprit.

Cependant, le sous-préfet, selon la coutume, fit faire l’examen du cadavre de Li Maître-Exemplaire : les procès pour meurtre n’étant pas de sa compétence, il transmit l’affaire au préfet de la ville de l’Orient-Pacifié. Celui-ci avait entendu parler de Cœur-de-Chêne; il l’interrogea avec bienveillance : l’accusé raconta toute son affaire; les rapports de Simen avec Lotus-d’ür, la mort

mystérieuse de Trois-Pouces et ses projets de vengeance.

L’affaire parut assez grave au préfet pour qu i! résolût de convoquer toutes les personnes impliquées de près ou de loin dans la mort du marchand. En attendant, il fit enlever la cangue de l’accusé et ne le fit pas enchaîner dans la prison. Le geôlier et les gardiens virent que leur prisonnier semblait protégé par le préfet, ils ne lui demandèrent aucun cadeau et lui offrirent au contraire des aliments et du vin.

Le magistrat des Ondes-Claires et Sinïen Le- Glorieux, en apprenant la nouvelle, sentirent trembler leurs pieds et leurs mains. Le préfet était d’ailleurs un homme intègre que l’on ne pouvait songer à corrompre; il ne restait qu'une ressource : le sous-préfet envoya en hâte, par un messager voyageant jour et nuit, une lettre demandant secours à son parent de la capitale de l’Est. Celui-ci se hâta d’aller faire visite au viceroi. Le vice-roi écrivit à un de ses amis au Grand Conseil, le membre du Grand Conseil écrivit au préfet de l’Orient-Pacifié. Celui-ci fut obligé d’obéir : il ne put qu’éviter à Cœur-de-Chene une condamnation à mort en le condamnant à l’exil à mille kilomètres de la ville, dans une station "

militaire : on ne cita personne, et le jugement mentionna seulement que l’affaire n’était pas suivie, les preuves n’étant pas suffisantes pour

engager une action.

Cœur-de-Chêne fut entravé avec des chaînes : sur son visage on colla les mots : « Criminel exilé», en lettres dorées, puis il partit à pieds, entre

deux gardiens.

Le lendemain de son installation dans le pavillon qui lui était destiné, Lotus-d’Or s’habilla pour faire ses visites matrimoniales. Elle alla d’abord chez la Première Épouse. Les battants étroits et hauts de la porte étaient ouverts : plusieurs jeunes femmes étaient assises au fond de la sal(e. Lotus-d'Or, renseignée par son mari, les reconnut et les salua successivement en s’agenouillant et en frappant la terre de son front.

Sœur-Cadette-de-la-Lune, la Première Epouse, avait de longs yeux pareils à des amandes : son visage, d'un blanc égal, était empreint de dignité et de douceur; elle paraissait avoir vingtcinq à vingt-six ans. Sa tunique de satin bleu foncé croisait négligemment, laissant voir un cou

plein de grâce : les larges manches ajoutaient à l’élégance de ses gestes.

Li La-Gracieuse, la Seconde Epouse, avait un corps potelé et un air vicieux : elle fut, dès l’abord, antipathique à la nouvelle venue.

La Troisième était toute jeune , elle ne semblait pas avoir plus de seize ans : c’était en effet son âge ; elle se nommait Pavillon-de-Jade. Lotus-d’Or la regarda car elle en avait été jalouse : elle était droite comme un peuplier, son visage ouvert et doux avait Tovale parfait des graines de pastèque ; son teint était un peu grêlé. Elle se hâta de relever sa nouvelle compagne et toutes deux sentirent qu’une amitié profonde les unirait bientôt.

Beauté-de-Neige, la Quatrième, était légère, vive et gracieuse : on devinait qu’elle avait étudié la danse.

On fit asseoir la visiteuse et la conversation s’engagea : elle parla, comme il convient, avec modestie, de son âge, de sa famille et des principaux événements de sa vie. Puis, après quelques instants, elle se retira.

Le soir même, les visites furent rendues et dès lors, chaque jour, Lotus-d’Or vint passer une partie de ses journées avec la maîtresse de la

maison, brodant et faisant divers travaux d’aiguille. Ses compagnes lui firent mille amabilités auxquelles elle répondait de son mieux.

Elles la conduisirent ainsi dans les sentiers des jardins et lui montrèrent les habitations. Près de l'entrée, aussitôt le seuil franchi, la première cour, entourée de bâtiments bas, sans étage, réservés aux domestiques non mariés. La seconde cour, entourée aussi de bâtiments sans

étage était réservée aux domestiques mariés et

aux femmes de service.

La troisième cour était fermée, au fond, par un grand bâtiment à étage dont la double toiture de tuiles grises reposait à l’extérieur sur des colonnes de cèdre recouvertes d’une laque pourpre indestructible. La grande salle de réception faisait face au midi, ainsi qu’il convient. Au fond, le lit d’honneur au cadre d’ébène sculpté, était couvert d’un mince coussin de satin rouge : une table basse, aux pieds très bas semblables aux pampres contournés de la vigne, posée sur le lit, le divisait en deux places. De chaque côté, des chaises de bois noir sculptées et incrustées de nacre, alternaient avec de petits guéridons carrés.

Dans le fond de l’alcôve où était enfoncé le divan, des étagères aux tablettes inégales suppor-

taient des porcelaines rares et des bibelots précieux.

À droite et à gauche de la grande salle, se trouvaient des salons latéraux plus petits pour les réceptions intimes.

Dans une cour de côté, étaient enfin les apparments de la Première Epouse.

Dans la première cour, une porte arrondie comme la pleine lune, percée dans un mur blanc au faîte couvert de tuiles grises, donnait accès dans les jardins.

Les pavillons des Deuxièmes Epouses étaient disséminés au milieu des arbres et des fleurs : Ils étaient tous pareils et comprenaient trois pièces en bas et trois pièces à l'étage. La première toiture, avançant de deux mètres, reposait sur des colonnes laquées noir avec des ornements d’or. Les angles retroussés du toit portaient des dragons de céramique dont les gueules menaçantes épouvantaient les mauvais esprits des quatre régions du ciel. Un petit enclos, derrière chaque pavillon, formait courette et contenait la cuisine et le logement des esclaves.

Tout autour, les jardins s'étendaient immenses et variés : ici, une allée de bambous tournait et revenait sur elle-même, donnant l’impression d'une solitude sauvage dont on ne saurait se

dégager. Autour des pelouses, les pêchers, les pruniers, les poiriers étaient disposés de manière à ce que leurs fleurs au printemps, fussent comme un brouillard rose et blanc au-dessus des fleurettes et de l’herbe.

Une terrasse, entourée d’une balustrade en pierre sculptée, était bâtie sur pilotis, avançant sur un petit lac : une construction légère s’y élevait ; on la nommait le Char-du-Mai tin- Pêcheur. Les larges feuilles desnelumbos flottaient sur l’eau tranquille et des pelits poissons violets aux queues et aux nageoires multiples passaient lentement tout près de la surface. Des roseaux se balançaient en bruissant sur l’une des rives et la Colline-du-Bonheur réfléchissait dans ce pur miroir ses rochers artificiels et les couleurs vives de l’abri qui la couronnait.

Un bois de bananiers dissimulait l’entrée de petites grottes sombres et fraîches creusées dans l’intérieur delà colline.

Allées, collines, pavillons et lacs, tout y était disposé de manière à charmer le regard et à redoubler le plaisir de chacune des saisons. Les points de vue étaient conçus avec tant d’adresse que l’on pensait voir toujours un coin nouveau des jardins.

Lotus-d’Or prenait un plaisir extrême à s'y promener avec son amant : tendrement enlacés, ils marchaient à petits pas, ne pensant qu’à s’étreindre et à s’aimer.

vri

Deux femmes-esclaves avaient été achetées pour Lotus-d’Or, lune se nommait ChrysanthèmedWutomne; l’autre, Prune-de-Printemps. Celle-ci était jolie, douce, et parlait d une voix égale et harmonieuse. Le-Glorieux l’aperçut et la désira : il le dit à sa maîtresse.

— Elle te plaît? répondit celle-ci en souriant: attends, je vais l’appeler.

Elle sortit ; quelques instants après, la jeune esclave entrait dans la chambre : il lui lit signe d’approcher. Que pouvait faire la jeune fille? elle .n’osa résister, et monta sur le lit : il prit d’elle son plaisir.

Cependant l’entrée de Lotus-d’Or dans la maison n’avait pas été encore fêtée comme la

coutume l’exigeait. Le-Glorieux décida de donner un festin où il convia quelques amis, Répartie- Vive, Remercîments-Empressés et Houa Enfant- Inutile.

Les femmes vêtues de robes aux pures couleurs s’assirent au bas de la table, à droite et à gauche du maître de la maison; les hôtes occupaient les places d’honneur, on ne voyait que vêtements vaporeux, cheveux brillants, bouches de cerise et visages de pêche; les fleurs les plus rares se balançaient retenues par le col élancé des vases d’or.

La table était chargée de coupes précieuses emplies de fruits variés; un flacon de cristal contenait la liqueur Larmes-de-Reconnaissânce, la plus douce qui soit au monde. La fumée des parfums montait de quatre grandes torchères placées derrière les convives.

Comme la fête se prolongeait, la lumière du jour fit place à la clarté de la lune : l’astre brillant s’éleva au-dessus de l’horizon et répandit sa blancheur sur la terrasse, faisant pâlir les

innombrables lanternes. Des nuages légers pas-

saient dans le ciel ; la vivacité du plaisir s’apaisait ; les sons adoucis de l’orgue portatif s’élevèrent dans la nuit calme, et l’oiseau-aux-

sourcils-ornés, perché dans ales grands arbres, répondit par son chant' qui semble toujours traverser le ciel et monter jusqu’aux étoiles.

Deux chanteuses de profession, appelées vers la fin du festin, firent entendre des mélodies nouvelles avec l’accompagnement du violon et du tambourin. L’une d’elles, nommée Parfumde-Cannelle, attira l’attention du maître de maison, non qu’elle fût particulièrement jolie, mais sa jeunesse piquante provoquait le désir.

Le-Glorieux, ayant accompagné ses hôles jusqu’à leurs palanquins, laissa s’éloigner les dernières lanternes, puis il fit appeler la chanteuse et partit avec elle. Parfum-de-Cannelle sut exciter si bien ses passions que, pendant quinze jours, il ne rentra plus chez lui.

Toutes les femmes de la maison étaient nerveuses et inquiètes. Lotus-d’Or, dans la force de son printemps, sentait grandir constamment l’appel de ses sens inassouvis. Elle ne pouvait dormir Le jour, elle se promenait dans le jardin, au milieu des fleurs, regardant tristement les reflets de la lumière sur l’eau de l’étang ; le soir, elle jouait aux échecs avec Pavillon-de-Jade ou bien elle faisait des travaux d’aiguille. Impatiente, elle se décida un jour à envoyer un jeune

LOTUS-D’Ott

domestique, nommé Luth, porter à son maître une lettre lui demandant de revenir.

Le-Glorieux était au milieu de nombreux

amis : ayant lu la lettre, il jura et, furieux, donna trois coups de pied au messager; quant à la lettre, il la déchira.

Luth revint rendre compte de sa mission. Lotus-d’Or insulta le pauvre serviteur, qui se mit à pleurer en disant :

— Je vais là-bas, je reçois des coups, je reviens ici, on m’insulte, et je n’ai rien fait.

Or, la jeune femme était troublée au plus haut point par le désir; elle n’en dormait plus. Furieuse, d’autre part, d’être abandonnée, elle regarda Luth et se dit :

— Ce garçon n’est pas mal. Simen ne revient pas, je vais en profiter et me venger.

Elle fit signe au domestique d’attendre et alla donner à ses deux esclaves l’ordre de se coucher; puis elle apporta du vin qu’elle but avec Luth;

celui-ci fut bientôt à moitié enivré. Elle ferma la

porte, dénoua sa ceinture, délit ses vêtements et,

entraînant le serviteur vers le lit, elle se hâta de

profiter de l’heure.

Dès lors, elle le fit venir chaque soir et le renvoyait au lever du jour. Elle lui fit cadeau suc-

cessivement d’épingles d’or, d'un sachet de ceinture et d’une pendeloque de jade.

L’heureux garçon, ne pouvant contenir sa langue, faisait toujours des allusions à son aventure quand il allait boire avec ses camarades.

F" Un jour le bruit en revint à Beauté-de-Neige et à La-Gracieuse, qui allèrent aussitôt en avertir Sœur-Cadette-de-la-Lune. Celle-ci ne voulut pas les croire.

— Je sais que vous ne l’aimez pas, dit-elle, mais comment pouvez-vous l’accuser d’une pareille chose?

Les deux jeunes femmes ayant parlé, se retirèrent sans rien ajouter.

Quand le soir fut venu, Lotus-d’Or s’enferma, comme de coutume, dans sa chambre avec l’adolescent et prit de lui son plaisir.

Elle avait oublié de fermer la porte de la cuisine : une denses esclaves, Chrysanthèmed’ Automne, sortit dans la cour, et apercevant à travers la fenêtre des ombres s’agiter, elle s’approcha, fit avec l’ongle un trou dans le papier translucide et vit les coupables. Le lendemain, 'elle raconta tout au petit serviteur Bijou-de- Ceinture, son amant, qui le redit à Beaulé-de- Neige. Celle-ci prévint La-Gracieuse, et toutes

deux retournèrent chez Sœur-Cadette-de-la-Lune.

— Son esclave elle-même le répète; il faut en prévenir le Père; si vous ne le faites pag, nous le lui dirons, et nous verrons s’il pardonne à cette femme impudique, à ce ver de terre.

Ce jour-là, le 27e de la 7e lune, était l’anniversaire de Le-Glorieux; il était revenu le matin pour recevoir les félicitations d’usage. Sœur- Cadette-de-la-Lune, voulant éviter à Lotus-d’Or le châtiment qu’elle méritait, se chargea d’avertir son mari.

Mais les deux jeunes femmes, rencontrant Simen dans la cour, se hâtèrent de tout lui raconter. Il n’écouta pas tout d’ahord, mais la colère naissante se logea bientôt dans le côté de son foie... il appela Luth à grands cris.

Une servante qui passait avait tout entendu; elle courut prévenir Lotus-d’Or. Celle-ci trembla des mains et des pieds : envoyant aussitôt chercher Luth, elle l’objurgua de ne rien dire, lui donna encore une boucle d’or et le fit sortir par une porte de côté.

' Le maître, cependant, était déjà devant le pavillon; il entra, s’assit et fit agenouiller Luth qui avait fait le tour et arriva sur ces entrefaites. Puis, il ordonna aux serviteurs qui le suivaient

d’aller chercher un solide bambou; s'adressant au coupable, il dit : « Misérable esclave, reconnais-tu ta faute?... Non? Déshabillez-le et qu’on le fouette ! »

Luth, maintenu par deux hommes, fut étendu

sur le ventre et reçut trente coups de bambou : la chair s’entr’ouvrit, un sang frais coula le long de ses cuisses ; il s’agenouilla avec peine, frappa la terre de son front et, gémissant, se traîna dehors.

Lotus-d’Or, dans sa chambre, tremblait comme

si elle eût été dans un étang glacé.

Quand Le- Glorieux entra, la figure furieuse, elle se suspendit à ses vêtements; il la repoussa et disant à l'esclave Prune-de-Printemps de fermer les portes et de ne laisser entrer personne, il entraîna Lotus-d’Or dans la cour. Là, il s’assit sur une chaise oubliée près des pots de fleurs, et, prenant à sa ceinture une cravache, il ordonna à la jeune femme de se déshabiller.

— Dis la vérité, maintenant; pendant' que j’élais absent, tu as eu des rapports avec Luth.

Sanglotant, elle disait :

— Ciel! Ciel! Vous pouvez me tuer... Depuis votre départ, j’ai passé mes jours à faire des travaux d’aiguille sans oser sortir. Si vous ne le croyez pas, demandez à Prune-de-Printemps.

— Femme perfide et impudique! Tu as donné des épingles d’or à ce domestique... tu ferais mieux d’avouer! Gomment oses-tu mentir?

Sa colère grandissant, il se leva et frappa de sa cravache les épaules nues de sa maîtresse.

—• Père! Père! ayez pitié de votre esclave, implorait-elle.

Le-Glorieux, admirant ce jeune corps élancé comme une tige de fleur, sentit sa colère se dissiper; il appela Prune-de-Printemps, la prit sur

ses genoux et lui demanda : ,

— Voyons, tu dois savoir la vérité. Est-ce que cette histoire n’a vraiment ni queue ni tête? Si tu crois que je doive pardonner à cette femme impudique, je lui pardonnerai.

— Me croyez pas ce que vous ont dit Beautéde-Neige et La-Gracieuse : elles ont tout inventé.

A ces mots, Simen laissant tomber sa cravache, dit à la coupable agenouillée de se relever et de se rhabiller.

— Aujourd’hui, je te pardonne, ajouta-t-il; mais je veux que tu te conduises bien quand je ne suis pas à la maison. Maîtrise ton cœur et réforme-toi, ne laisse pas tes pensées s’égarer : si je venais à savoir que tu as recommencé, je ne te le pardonnerais plus.

Lotus-cTOr ayant frappé la terre de son front, se releva et s'habilla, mais elle était remplie de honte.

A ce moment, on frappa à la porte et on annonça que la famille de l’associé de la pharmacie venait apporter des présents et faire des souhaits d’heureux anniversaire.

Le-Glorieux se hâta d’aller recevoir ses hôtes, auxquels ne tardèrent pas à se joindre quelques amis.

Pavillon-de-Jade, ayant appris ce qui s’était passé, alla voir sa compagne. Elle la trouva endormie sur son lit, brisée de fatigue et d’émotion; la malheureuse, réveillée, sanglota de nouveau; elle raconta comment elle avait été battue, et sa liaine, plus profonde que l’Océan, pour les deux femmes qui l’avaient dénoncée.

— Ne vous chagrinez pas, dit Pavillon-de«

Jade, notre mari ne serait pas un homme s’il n’écoutait pas nos paroles, à vous et à moi. S’il vient me voir, je lui parlerai.

Le soir, il y eut un dîner où l’on fit venir des chanteuses; on n’oublia pas Parfum-de-Cannelle. Celle-ci, ne voyant pas Lotus-d’Or qui était restée chez elle, se leva et se dirigea vers son pavillon dans l’intention de la saluer. Mais

Lotus-d’Or l’avait vu venir; elle dit à Prune-de- Printemps de fermer la porte.

La chanteuse, se voyant refuser l’entrée de cette manière, sentit la honte lui couvrir le visage : elle se retira sans mot dire.

Quelques jours s’écoulèrent. Le -Glorieux éprouva le désir de revoir Parfum-de-Cannelle ;

il lit seller un cheval et partit accompagné de

deux serviteurs. La chanteuse, prévenue de sa visite, se hâta de s’orner de son mieux, puis se coucha et feignit de dormir. Il entra, s’arrêtant pour admirer la grâce de la dormeuse; elle le voyait à travers ses cils, mais ne bougeait pas. Il l’appela, elle ne répondit rien.

— Répondras-tu, voilà une demi-journée que je t’appelle, dit-il enfin agacé.

— Ah! c’est toi, dit-elle en se relevant, tu aurais pu te dispenser de venir; l’autre jour, ta

Cinquième Epouse m’a insultée.

— Qu’est-ce que t’a fait cette femelle licencieuse ?

— Quand je suis venue chez toi, j’ai salué ta femme et tes quatre épouses; on m’a dit que tu en avais une cinquième; j’ai demandé à la saluer, mais elle a envoyé une esclave fermer la porte de sa maison:

— Ne lui en garde pas rancune ; ce jour-là, elle n’était pas heureuse dans son cœur. Mais elle a toujours été la meme, blessant les gens par ses paroles mordantes; je la battrai.

Parfum-de-Cannelle, agitant la main, répondit :

— Frère sans vergogne, tu ne la battras pas.

— Tu ne connais pas encore le poids de ma main. Je lui donnerai vingt ou trente coups de cravache, est-cè suffisant? Je lui couperai aussi les cheveux.

— Qui saura si tu l’as battue ou non? Si tu as de l’énergie, en rentrant chez toi, tu lui couperas une natte que tu me rapporteras. Je croirai alors que tu es un homme de volonté.

Ils dînèrent ensemble et burent immodérément.

Le matin, à l’aube orangée, il quitta sa maîtresse et revint chez lui; les fumées du vin qu’il avait pris n’étaient pas dissipées.

11 alla directement chez Lotus d’Or; la jeune femme, voyant qu’il était ivre, redoubla de soins pour le servir, lui offrant à manger, disant à Prune-de-Printemps d’arranger les coussins et les couvertures.

Il s’assit sur le lit et dit à sa maîtresse de lui

retirer ses souliers ; elle n’osa pas refuser. Quand elle eut terminé, il lui ordonna de l’aider à retirer ses vêtements et il la fit agenouiller devant le lit.

Effrayée et ne comprenant rien, elle s’agenouilla ; pleurant sans bruit, elle dit :

— Père, dites-moi quelques paroles affectueuses ; vous m’avez pardonné depuis longtemps

et cependant votre cœur est amer. Si vous devez être ainsi, prenez plutôt un couteau et tuez-moi.

— Femelle impudique, tu ne m’enlèves pas mes vêtements, comment puis-je être de bonne humeur ?

Puis, appelant Prune-de-Printemps, il lui ordonna d’apporter une cravache accrochée derrière la porte. L’esclave, entrant, aperçut la jeune femme agenouillée devant le lit.

— Prune-de-Printemps, ma sœur aînée, implora Lotus-d’Or, viens à mon aide : il veut me

battre, maintenant.

— Petite bouche onctueuse, s’écria le maître, ne t’occupe pas d’elle; donne-moi seulement la cravache pour que je la batte.

— N’avez-vous pas honte? répondit l’esclave, si vous croyez qu’elle est impudique, vous devez croire aussi que le vent peut soulever des

vagues dans une prairie. Si vous agissez ainsi, comment oserez-vous encore paraître devant tous ceux qui l’apprendront ?

Le-Glorieux se mit à rire.

— Allons, je ne te battrai pas, relève-toi! je te demande seulement une chose. M’appartienstu, oui ou non?

— Mon cœur, ma chair et mes os, tout est à vous. J’accomplirai toutes vos volontés, quelles qu’elles soient.

— Eh bien, je vais te demander une chose : donne-moi une tresse de tes cheveux.

— Bonté du cœur! j’en ai déjà perdu beaucoup à quoi ressemblerai-je, si je m’en coupe une tresse ?

— Tu vois bien ; tu ne fais rien de ce que je demande.

— Si je ne vous obéis pas, à qui obéirai-je ? mais, pourquoi voulez-vous une tresse de mes cheveux ?

— Je veux en faire un filet.

— Si vous voulez un filet, je vous en ferai un; mais pas avec mes cheveux.

— Eh bien, c’est pour les porter sur moi.

— Puisque c’est pour vous, je vais vous donner ce que vous demandez.

Simen prenant alors des ciseaux, coupa une tresse épaisse qu’il mit dans sa poche. La jeune femme, sanglotant, se jeta sur sa poitrine.

— Je vous ai obéi, et je ne désire qu’une chose : que vous ne changiez pas de sentiments pour moi. Ne m’abandonnez pas.

Le lendemain, Le-Glorieux se leva, puis, son déjeuner pris, il monta à cheval et se rendit chez Parfum-de-Cannelle. Celle-ci lui demanda aussitôt :

— Où sont les cheveux que tu lui as coupés?

— Je les ai ici.

Et les sortant de sa poche, il tendit à la chanteuse la tresse luisante et noire.

— Tu les as vus ? maintenant rends-les moi ; je l’ai trompée hier, en lui disant que je voulais les garder pour moi, je ne veux pas manquer à ma parole.

— Comment? un mensonge est-il marchandise si rare pour toi? tu as donc peur d’elle?

— Peur d’elle? répondit-il en riant. Je n’ai

qu’à lui parler pour qu’elle obéisse.

La chanteuse cependant, appelant les domestiques pour faire monter du vin, mit en secret les cheveux dans ses souliers afin de les fouler aux pieds désormais constamment.

Cependant elle charma si bien Le-Glorieux, que celui-ci ne rentra pas chez lui ce jour-là ni les suivants.

Quant à Lotus-d’Or, depuis qu’elle s’élait coupé les cheveux, elle se sentait troublée, n’osait plus sortir et ne prenait plus part aux repas.

Sœur-Cadetle-de-la-Lune envoya une domestique lui demander ce qu’elle avait; elle fit répondre qu’elle était fatiguée, qu elle avait mal à la tête et manquait d’appétit. Or, cette domestique était une vieille presque aveugle et un peu sorcière. Lotus-d’Or lui raconta ses chagrins: la vieille, lui ayant fait promettre solennellement le secret, lui apprit un moyen de s’assurer l'amour de Simen. Elle prit deux morceaux de bois et les tailla grossièrement à la ressemblance, l'un de Le-Glorieux, l’autre de la jeune femme ; elle écrivit sur chacun d’eux leurs noms, heure et date de naissance, puis elle les lia de sept fois sept brins de fil rouge, entoura la tête de l’un et de l’autre avec un morceau de gaze rouge, mit un brin d’armoise sur le cœur de la poupée masculine, lui cloua les mains, lui trempa les pieds dans la colle et les mit mystérieusement dans F oreiller sur lequel le maître appuyait sa tête habituellement. >

Elle écrivit ensuite une série de formules qu’elle brûla et dont elle donna la cendre à Lotus-d’Or, pour la faire boire à son amant en disant :

— S’il boit ces cendres, s’il dort sur cet oreiller, il ne.se passera pas trois jours sans que vous constatiez les résultats de ce que nous venons de faire. La gaze qui lui entoure les yeux l’empêchera de voir d’autres personnes que vous; ses mains clouées l’empêcheront de vous battre; ses pieds englués ne lui permettront pas d’aller ailleurs ; le brin d’armoise grisera son cœur d’amour pour vous.

Quand Le-Glorieux revint, Lotus-d’Or se hâta de lui préparer du thé où elle versa les cendres des formules magiques. Il s’endormit sur l’oreiller enchanté. Un jour, deux jours, trois jours se passèrent, ils étaient heureux comme des poissons dans l’eau. Il ne pensait plus à sortir de chez lui.

Le-Glorieux avait une sœur, appelée Grande- Amie et mariée depuis longtemps à un nommé Tclien Secours-Respectueux : celui-ci eut un procès désastreux et perdit tous ses biens : ne sachant que faire, il vint demander asile à son beau-frère.

Simen les accueillit tous deux : il demanda au mari de surveiller les travaux qu’il faisait exécuter dans les jardins et de vérifier les comptes des entrepreneurs. Quant à Grande-Amie, elle était toujours avec ses belles-sœurs.

Secours-Respectueux passait ses journées dans les jardins et n’osait rentrer même pour boire et manger : des domestiques lui apportaient ses repas sur le terrain même des travaux.

Un jour, Sœur-Cadette-de-la-Lune dit à ses compagnes :

— Ne trouvez-vous pas que nous ne nous conduisons pas comme il convient avec Secours-Respectueux? Nous ne le trailons pas comme un membre de la famille : cela ne peut durer. Je veux qu’il prenne ses repas avec sa femme et nous.

Là-dessus elle fit préparer un dîner plus abondant que de coutume et fit prévenir son beaufrère. Celui-ci, confiant à un domestique la surveillance des ouvriers, entra dans la maison et s’inclina respectueusement.

— Beau-frère, dit Sœur-Cadette-de-la-Lune, vous prenez trop de peine pour l’accomplissement de vos devoirs; aujourd’hui, il faut que vous veniez déjeuner avec nous el vous reposer un peu.

On le fit asseoir en face de sa femme et l’on commença à prendre le thé. Sur la table, il y avait des cartes à jouer; une parlie s’engagea bientôt, les uns perdant, les autres gagnant ; l’excitation grandissait, quand tout à coup Bijoude-Ceinture entrant dit :

— Le Père arrive.

Chacun se hâta de s’enfuir : les jeunes femmes

regagnèrent leurs pavillons et Secours-Respectueux reprit son poste dans le jardin.

Le-Glorieux entra chez Lotus-d’Or : il dîna chez elle et but lourdement. Comme on était à la fin de la septième lune, la chaleur déjà forte le fatigua; il se jeta sur le lit et s’endormit. Lotusd’Or allait dormir quand elle entendit, à l’intérieur d’un rideau de gaze, le bourdonnement d’un moustique ; elle alluma une bougie et, cherchant partout, elle finit par trouver l’insecte et le tuer.

En se retournant pour se coucher, elle vit son amant étendu sur le dos; il dormait si profondément que rien n’avait pu le réveiller; dans le désordre des couvertures, son corps n’était pas entièrement caché. Des pensées licencieuses traversèrent l’esprit de Lotus-d’Or...

Ils se relevèrent bientôt en riant : étendus l’un près de l’autre, ils causèrent et plaisantèrent longtemps, puis le jeune homme commença la chanson célèbre :

J’aime la grâce et la plénitude de ton corps,

La jeunesse et la souplesse de ta taille.

Ta voix est plus douce que les sons du cheng;

L’entrée de ton corps est fermée par une port^ aux battants de cinabre.

Aucun ombrage ne dissimule le portique parfumé.

Ta chair esl grisante.

Dahs la nuit profonde, elle empêcherait tout homme de dormir...

Ils finirent pourtant par s’endormir tous deux Le lendemain, Lotus-d’Or se promenant dans le jardin, rencontra Secours-Respectueux : elle le trouva joli et agréable et pensa aussitôt à lui, mais la crainte d'un châtiment l'empêcha de réaliser sur-le-champ son dessein. Elle l’invita pourtant plusieurs fois à venir chez elle, lui offrant du

thé, des gâteaux et des fruits.

Les travaux des nouvelles constructions dans les jardins durèrent six mois. Quand tout fut terminé, Sœur-Cadette-de-la-Lune et toutes ses compagnes vinrent admirer l’œuvre.

La toiture de tuiles grises reposait sur d’épaisses colonnes laquées rouge : les murs étaient rem-

placés par des cadres treillagés que l’on pouvait, , à son gré, relever et qui étaient aussi laqués, mais

de différentes couleurs.

Tout le pavillon étant surélevé, il fallait monter plusieurs marches pour y entrer. Il était entouré de rochers artificiels d’où s’écoulait une eau murmurante. Des bambous clairs et de noirs sapins faisaient ressortir les fraîches nuances des laques.

LOTUS-D'Oll > 123

Les quatre saisons devaient y apporter chacune leurs plaisirs. Au printemps, assis dans le pavillon, on jouirait du vol des hirondelles, de la lutte de fraîcheur entre les fleurs du pêcher et celles du prunier. Quand viendrait l’été, on prendrait plaisir au murmure des eaux et à l’ombre des grands arbres. A l’automne, les chrysanthèmes feraient des parterres admirables sous les feuilles jaunies des arbustes. Et quand viendrait l’hiver, on se réfugierait dans les salles printanières », où le vitrage exposé au sud laisserait passer la chaleur du soleil et ferait éclore les fleurs les plus belles alignées en rangées gracieuses.

Les jeunes femmes, se tenant par la main, se promenèrent dans les allées parfumées; l’une d’entre elles s’assit sur l’épais tapis des herbes embaumées ; une autre, agenouillée, suivait en riant la marche d’une fourmi ; une troisième jetait des haricots rouges aux cyprins de l’étang. Deux autres, assises dans la « salle des nuages endormis», jouèrent aux échecs.

Sœur-Cadette-de-la-Lune donna l’ordre d'apporter un goûter dans le pavillon et fit appeler Secours-itcspectueux qui vint aussitôt, coifle d’un petit bonnet de, gaze bleu noir et vêtu d’une robe violet foncé.

Quand le goûter fut fini, les jeunes femmes restèrent dans le pavillon, causant, jouant aux échecs ou travaillant. Seule, Lolus-d’Or sortit et armée d’un filet de gaze, elle s’amusa à poursuivre des papillons au pied de la colline de rochers artificiels.

A ce moment, Secours-Respectueux qui s’était tenu silencieusement derrière elle, lui dit :

— Vous ne savez pas prendre les papillons; ils volent de-ci de-là; leur cœur n’est pas fixé; je vais vous montrer à les prendre.

Elle tourna son cou blanc et lui jeta une œillade oblique.

— O fripon à l’esprit borné! Si l’on t’écoutait, on mourrait sans avoir jamais pris un papillon. Tu es trop sot pour comprendre ce jeu-là.

— Ah! je suis trop sot...

Et riant, il la saisit par la taille et, l’attirant à lui, unit ses lèvres aux siennes. La jeune femme le repoussa d’une main molle.

Du haut du pavillon, Prunier-de-Jade les avait vus, elle appela sa compagne; celle-ci, s’écartant aussitôt du jeune homme, revint dans la salle.

Secours-Respeciueux, tout assombri, retourna dans la maison; dans son cœur, il était troublé, mais n’éprouvait pas de joie; sur ses lèvres, il*

gardait un goût de cannelle. Dans sa tristesse, il chanta :

Je l’ai vue, penchée, cueillir des fleurs;

Sur ses lèvres de cinabre, elle n’avait pas de rouge,

Elle semblait pourtant en avoir mis.

L’autre jour, nous nous sommes rencontrés, Aujourd’hui, nous nous croisons encore.

On pourrait croire que nous avons un sentiment secret. Hélas! je ne connais pas son cœur;

Et comment le connaîtrais-je? Elle paraît me fuir. Pourtant, en réalité, elle ne me repousse pas.

Quand nous reverrons-nous?

Quand nous unirons-nous?

Je n’ai pas besoin de la rencontrer pour penser à elle; Elle ne pense à moi que lorsqu’elle me voit.

Pendant qu’il songeait ainsi amoureusement, Le-Glorieux revenait chez lui, et après avoir changé , ses vêtements de cérémonie pour une robe plus ample et un bonnet léger, il allait respirer l’air du soir dans ses jardins.

Comme il approchait de son nouveau pavillon,

il aperçut Lotus-d’Or réparant le désordre que ses

compagnes y avaient laissé. Elle avait une

tunique de gaze couleur de l’eau, sous laquelle se trouvait une seconde tunique de crêpe transparent de cinq couleurs, et en dessous encore, une troisième de satin blanc; sa jupe était vert pâle, elle

avait une écharpe rouge vif, un bandeau de brocart d’argent retenait son chignon.

Il ne put la voir sans éprouver un violent désir : il lui prit les deux mains et, la serrant dans ses bras, il joignit ses lèvres aux siennes ; puis, s’asseyant, il la prit sur ses genoux.

Sur la table, il y avait encore des graines de nelumbo dans une soucoupe. La jeune femme, rieuse, en prit une et la fit manger à son amant.

Quant à celui-ci, il écartait les différents vêtements qui l’empêchaient de jouer avec la poitrine de sa maîtresse; le dernier obstacle repoussé, il découvrit des seins blancs et fermes comme le jade, admirables et sans un défaut.

Un parfum grisant et chaud montait des tuniques en désordre. Le-Glorieux y plongea son visage et caressa de ses lèvres la gorge pure. Lotus-d’Or riait comme chantent les oiseaux...

Le-Glorieux, pour s’occuper, fit des changements dans son personnel : il acheta une sixième concubine nommée Harmonieuse, veuve d’un de ses amis, et qui, douce et aimable, fut bientôt aimée de toutes ses compagnes ; puis il réunit les quatre servantes, Prune-de-Printemps, Flûte-de- Jade et deux autres qui servaient sa première femme et les logea dans un des pavillons occidentaux : il fit venir pour elles un maître de musique et les fit travailler : l’une joua du luth; l’autre de la guitare, la troisième de l’orgue portatif et la dernière du violon à deux cordes.

Il fit aussi agrandir sa boutique, et son beau-frère, Secours-Respectueux, fut chargé des

comptes.

Les jours et les jours passèrent avec la rapidité

d'une flèche : sans qu’on s’en aperçût, on fut bientôt à la fin de la onzième lune. Un jour, Remercîments et Répartie-Vive, les amis de Simen, vinrent le chercher, pour aller se réjouir ensemble dans la maison de Parfum-de- Cannelle, la chanteuse. <

11 était déjà tard quand ils arrivèrent : les lampes étaient allumées ; la vieille servante les reçut et, les faisant asseoir, leur demanda

d’attendre, car sa maîtresse était allée chanter

dans une maison voisine.

Pendant qu’ils buvaient, des marchands étrangers entrèrent dans la cour : la servante se hâta d’aller au-devant d’eux. Oubliant qu’on pouvait l’entendre, elle leur dit que Parfum-de- Cannelle était là et les fit monter rapidement dans une pièce à l’étage. Le-Glorieux, étonné, sortit de la pièce : de la cour, il aperçut au premier étage la chanteuse debout près de la fenêtre et versant à boire à l’un des marchands.

Furieux, il rentra et, donnant un grand coup de pied dans la table, il la renversa; les tasses

et les assiettes se brisèrent en petits morceaux. Puis il appela ses domestiques, il leur donna

l'ordre de tout casser dans la maison : fenêtres, portes et meubles.

Ses amis essayèrent de le retenir ; les marchands, à l’étage, entendant lout ce bruit, descendirent : quand ils virent ce qui en était, deux d’entre eux partirent aussitôt; le troisième, qui était avec la chanteuse, se cacha sous le lit.

Quant à Le-Glorieux, sa fureur augmentant, il lit le serment solennel de ne plus jamais revenir et, montant à cheval, il retourna chez lui.

La première veille venait de sonner quand il franchit le seuil de sa maison. 11 traversa la première cour : étonné de n’apercevoir personne dans la maison, il s’arrêta; à ce moment, un domestique entra, portant un petit autel qu’il déposa sur une table au fond de la cour; il alluma des bâtonnets d’encens. Sœur-Cadette-de-la-Lune vint ensuite, apportant des bougies et d’autres bâtonnets d’encens; elle s’agenouilla et, priant, elle dit :

— Je suis la femme de Simen : depuis que je l ai épousé, malgré mes prières, malgré la fumée et les Heurs de la passion, les années ont passé .sans que j’aie d’enfant. Il a six épouses et aucune n'a conçu; je me lamente dans le silence de la nuit, et c’est pourquoi, chaque soir, sous les étoiles et la lune, je viens prier et brûler de l'encens pour vous demander, ô divinité secou-

rable, de changer votre décision et d’exaucer mes désirs.

Le-Glorieux ne put entendre ces paroles sans se sentir tout remué : il courut prendre sa femme clans ses bras :

— Chère femme! je serais mort sans savoir combien tu avais bon cœur : je l’ignorais et je \ risquais de te perdre, je suis accablé de repentir.

— Je ne suis qu’une femelle sans qualités : j’ai demandé un enfant pour toi; n’était-ce pas mon devoir?

La pressant contre son cœur, il l’entraîna dans la chambre. A la lueur de la lampe, il la regarda avec attendrissement : elle était revêtue d’une jaquette orangée et coiffée d’un bonnet de zibeline ; sa grâce était prenante au point de diviser le cœur en plusieurs morceaux. Comment son mari ne l’aurait-il pas aimée ?

Cependant, il joignait les mains, et les agitant de haut en bas, il saluait et disait :

— J’ai vécu dans l’obscurité : j’ai méconnu la loyauté de ton cœur; j’ai ignoré tes sentiments. Vraiment, j’ai des yeux et je n’ai pas reconnu le jade des Montagnes-Célestes; je l’ai pris pour une pierre vulgaire : pardonne-moi !

— Je ne suis pas en vérité celle que tu dis :

je n'ai pas su te garder, je n’ai pas su te faire revenir dans cette chambre; je n’ai même pas su te donner une esclave féconde.

Cependant, il s’était agenouillé et la regardait avec des yeux si doux qu’elle lui dit en riant :

— Si tu me regardes avec cette convoitise, je vais défaillir.

Elle était heureuse à un point qu’elle n’avait jamais rêvé d’atteindre. Elle le releva; ils s’assirent tous deux; il lui raconta sa colère de l’après-midi et son serment. Pendant qu’il lui parlait, ses mains entr’ouvraient les vêtements jusqu’aux jambes blanches et douces; il se sentit amoureux comme un loriot ou comme un papillon. Une fois sur le lit, ils s'égarèrent tous deux dans un brouillard de volupté. Ils continuèrent ainsi jusqu’au moment où l’on croit perdre son âme; jamais ils n’avaient connu d'aussi belles amours. Le parfum de leur chair les grisait, plus suave que l’odeur des orchidées ; ils murmuraient à voix basse des paroles indistinctes ; elle regardait fixement les rideaux ou battait des yeux, la tête tournée vers l’oreiller...

Quant à lui, le souffle coupé et le cœur battant, il sentait une chaleur mystérieuse lui brûler les veines jusqu’au moment où il pensa perdre l’âme

et retomba sans forces, encore secoué de frissons voluptueux.

A l’aube claire, le lendemain, Pavillon-de-Jade se hâta de se lever et, courant chez Lotus-d'Or, elle lui dit :

— Vous ne savez pas ce qui est arrivé hier? Mon esclave vient de me le dire.

— Mais non, je ne sais rien, répondit la jeune * femme, qui se peignait devant sa coiffeuse.

— Eh bien, le Père est au mieux avec la maison d’en haut...

— Non ! il est vraiment amoureux de Sœur- Cadette-de-la-Lune ? Racontez-moi tout.

— Et puis, il a rompu avec Parfum-de-Cannelle en cassant tout chez elle.

— Oh ! il faut vite alors le dire à Harmonieuse.

Lotus-d’Or, achevant de se coiffer rapidement, sortit avec son amie. La Sixième Épouse dormait encore; les deux jeunes femmes la réveillèrent et lui racontèrent ce qu’elles savaient. Tout en parlant, Lotus-d’Or, passant sa main sous les couvertures, caressait doucement la paresseuse qui ne se défendait pas et soupirait en rougissant; elle toucha une boule d’argent, de celles dont on se sert pour s’assouplir les doigts ; riant aux éclats, elle la montra, disant :

— Vous avez pondu un œuf.

Et rejetant les couvertures, elle découvrit le, corps blanc de sa compagne; celle-ci se hâta de mettre un vêlement. Pendant qu’elle s’habillait, elle dit : '

— Savez- vous ce qu’il faudrait faire? Nous devrions donner chacune quelques onces d’argent et offrir un festin au Père et à Sœur-Cadelte-dela-Lune.

— Excellente idée ! dirent les deux autres en

même temps.

Elles allèrent aussitôt chez toules leurs compagnes; puis, l’argent réuni, elles confièrent le soin des achats à Bijou-de-Ceinture, en lui disant de faire venir des chanteuses et des danseuses.

Quand tout fut prêt, les cinq jeunes femmes, revêtues de leuts vêtements les plus beaux, entrèrent dans le salon de Sœur-Cadetle-de-la- Lune; Le-Glorieux s’y trouvait aussi.

Elles s’approchèrent des deux époux étonnés et, successivement agenouillées et frappant la terre de leur front, elles leur souhaitèrent dix mille prospérités. Simen, touché etamusé, les fil asseoir.

On apporta les plats préparés et les vins fumants. Les chanteuses entrèrent accompagnées de musiciens. Pendant le festin, les danseuses entrèrent * 12

à leur tour, ondoyant comme des saules, légères comme le duvet du cygne. Elles marchèrent de côté comme les crabes sur le sable de la mer; elles se plurent à se mêler dans un désordre affecté, brillantes comme les facettes d'un diamant ; elles restaient immobiles, leurs longues manches battant lentement pour imiter le vol du phcenix. Leurs cous longs et gracieux se courbaient vers le sol : elles semblaient un parterre de fleurs agitées par la brise du printemps.

L’intendant de la maison de Le-Glorieux, un nommé La-Clarté, avait perdu depuis quelque temps sa femme : il demanda l’autorisation de se marier et d’épouser la fille de Songe-Bienveillant, marchand de cercueils. Cette jeune fille s’appelait Lotus-d’Or ; pour ne pas froisser

la Cinquième Epouse, on lui fit changer son nom ; elle s’appela désormais Orchidée. Un domestique qui venait constamment chercher l’intendant, aperçut la nouvelle épousée, lui parla et finit par l'approcher de très près. L’intendant, qui ne plaisantait pas, les surprit dès le second jour et frappant le domestique, il le tua : puis il raconta la chose à son maître. Celui-ci envoya un rapport au sous-préfet et l’affaire fut étoutfée.

136 LOTUS-D’Oll

Orchidée avait vingt-quatre ans : elle était - blanche et fine de peau ; ni grasse, ni maigre ; ni petite, ni grande; ses pieds étaient encore plus étroits que ceux de Lotus-d’Or; elle était intelligente et savait se tarder. Dans les premiers temps où elle était dans la maison, elle se négligeait; après un mois à peine, elle prit exemple sur les autres jeunes femmes, releva son chignon en coques élevées et se baigna longuement le visage dans une eau adoucissante.

Le-Glorieux, la croisant un jour, la suivit du regard ; le soir même, il confiait au mari une mission qui devait le retenir six mois loin de la ville. Passant le lendemain devant la porte de l’intendant, il vit, à travers le store, Orchidée vêtue d’une tunique rouge et d’une robe mauvefoncé ; il s’arrêta et dit à Bijou-de-Ceinture qui raccompagnait :

— .N’est-ce pas la femme de La-Clarté? Comment peut-elle assortir aussi mal les couleurs de ses vêtements?

À ce moment, Orchidée qui ne l’avait pas aperçu, sortit de la maison et le heurta. Il la prit au cou et la baisa sur les lèvres, lui disant, bouche à bouche :

— Si tu me cèdes, je te donnerai ce que tu voudras.

LOTUS-D’OIi

La jeune femme ne dit pas un mot : elle

repoussa les mains qui la tenaient et s’éloigna

rapidement. Le-Glorieux la regarda partir et dit à Bijou-de-Ceinture :

— Tu lui porteras une pièce de satin bleu et tu lui diras que sa robe mauve ne va pas avec sa tunique rouge.

Le lendemain, le petit serviteur lit la commission, Orchidée sourit :

— Si le Père veut me voir, je l’attendrai dans ma chambre.

— Il n’aimera pas entrer dans ta chambre; tu ferais mieux d’aller le rejoindre : il est en ce moment dans la grotte sous les rochers.

— J’ai peur que la Cinquième et la Sixième

Epouse ne me voient.

— Ne crains rien : elles sont en train de jouer aux échecs.

Tous deux se hâtèrent d’aller vers les rochers.

Cependant, Lotus-d’Or, lasse de jouer aux échecs, sortit de la maison et rencontrant un domestique, lui demanda où se trouvait Simen; l’homme indiqua la montagne artificielle ; elle s’y rendit, mais aperçut devant l’entrée Bijou-de- Ceinture, qui lui dit aussitôt :

LOTUS-D/Cm

— Que madame la Cinquième n’entre pas; le Père est occupe.

— Viande cle chien! tu oses m’arrêter: je nai pas peur du Père !

Les deux amants venaient de se séparer; Orchidée, entendant du bruit, arrangea sa jupe en hâte et sortit. Elle reconnut Lotus-d’Or et son visage s’empourpra aussitôt.

— Voleuse puante! que fais-tu ici? lui dit la nouvelle arrivante.

— J’étais venue chercher Bijou-de-Ceinture...

Disant ces mots, elle s’enfuit comme une vapeur

légère. Lotus-d Or se tourna vers Le-Glorieux, qui refermait sa robe.

— N’as-tu pas honte? avec une esclave et en plein jour! Dis-moi la vérité... combien de fois? Si tu mens, je dis tout à Sœur-Cadette-de-la-Lune.

— Une fois seulement, je t’assure, répondit en riant Le-Glorieux qui s’éloigna.

Pendant que ceci se passait, Li, le professeur de musique, donnait sa leçon. Ce jour-là, Prunecle-Printemps était seule : ses compagnes étaient occupées ailleurs; elle travaillait la guitare, mais sa manche trop large la gênait. Le professeur en profita pour lui prendre la main et la serrer un peu fortement. Elle se leva aussitôt :

• «K.* . .. - V. . mSLLJ*

— Comment oses-tu me prendre la main, tortue voleuse? Tu ne sais pas encore qui je suis. Tu verras si je ne le dis pas au Père.

Et, furieuse, elle sortit.

Pavillon-de-Jade, avec ses compagnes, jouaient aux échecs dans un pavillon voisin : elles entendirent les exclamations pleines de colère et, sortant sur Je seuil, demandèrent à Prune-do- Printemps la cause de son ressentiment.

— Croyez-vous? Cette tortue qui a profité que nous étions seuls pour me prendre la main et essayer de passer un moment : j’ai bien envie d’aller lui donner deux bons soufflets.

— Petite chair perverse ! n’étudies donc plus la musique, tout cela n’a pas d’importance, dit Lotus-d’Or; dis-le au Père quand il reviendra : on chassera ce lièvre et ce sera fini.

Cependant* les fêtes du Nouvel An approchaient ; les épouses de Simen profitaient de l’absence de leur mari pour se réunir et faire de continuels festins où coulaient à flots le vin des Fleurs d’or et la liqueur de Jasmin. On servait des têtes de porcs rôties, dont la peau croquante et dorée était détachée de la chair rose et tendre.

Mille friandises se succédaient sur les tables.

Un soir, Le-Glorieux entra dans la salle où

LOTUStD’OR

étaient ses épousés ; elles se levèrent pour lui faire place ; il but avec elles, puis prenant Lotusd’Or à part, il lui dit :

— J’ai l’intention de passer la nuit avec Orchidée ; je ne peux la recevoir nulle part... ne voudrais-tu pas me céder ta chambre?

— Et moi? et Prune-de-Printemps qui couche aussi dans ma chambre?... Au fait, moi je veux bien, mais demande-lui, à elle, si elle veut.

— Dans ce cas, j’irai coucher dans la grotte sous les rochers.

— Dormir sur un lit de pierres... tu mourras de froid. 1 ;/

— Ne t’en inquiète pas; je ferai allumer du feu. n

Quand tout le monde fut dispersé, Lotus-d’Or dit à un esclave de prendre des couvertures et d’aller préparer un lit et du feu dans la grotte.

Orchidée avait accompagné les jeunes femmes jusqu’à la première cour; quand elles furent toutes rentrées, elle courut jusqu’à la grotte.

Le jeune homme était déjà là, assis sur le lit Elle tira tout d’abord de sa manche deux baguettes d’encens, les alluma et les ficha en terre près de l’entrée, afin d’écarter les mauvaises influences.

Puis tous deux s’étendirent sur le lit. 11 retira

sa robe de damas vert pâle et la jeune femme se déshabilla en partie...

Pendant qu’ils s’étreignaient, Lotus-d’Or qui les savait dans la grotte, ne put résister au désir de venir les voir : elle descendit dans le jardin et avançant à pas prudents, elle alla se placer sous la fenêtre arrondie. A ce moment, Orchidée, blottie sous la couverture, disait :

— Coupable voleur! vieux mendiant ! tu aurais pu chercher un autre endroit que cette prison glaciale : j’ai les pieds gelés.

— Pauvres petits pieds... tu sais qu’ils sont encore plus petits que ceux de ma Cinquième Épouse?

— Non, ils ne sont pas plus petits ; j’ai essayé scs souliers l’autre jour; mais ils sont mieux formés.

La Cinquième Epouse, au dehors, écoutait en se disant :

— Maudite esclave lubrique, nous allons voir ce que tu vas dire encore sur moi !

Mais l’intérieur était silencieux. Lotus-d’Or, se retirant doucement, voulut laisser cependant une preuve de son passage ; elle ferma la petite porte d’entrée de la grotte en passant son épingle d’or dans les anneaux qui servaient à maintenir le

•cadenas de fermeture ; les deux amants étaient •ainsi dans T impossibilité de sortir.

En effet, le lendemain, à l’aube claire, Orchidée

se lev-a, s’habilla et voulut s’en aller; mais elle

eut beau secouer la porte : impossible d’ouvrir. Elle avertit Le-Glorieux qui appela un domestique par la fenêtre ; il vit l’épingle d'or, la reconnut et comprit que Lotus-d’Or les avait épiés la veille. Il sourit et rentra dans sa chambre pour faire sa toilette.

Le seizième jour de la première lune, deuxième jour de la Fête des Lanternes, on prépara un festin. Une table spéciale était dressée pour Secours-Respectueux et sa' femme. Orchidée était assise sur une chaise et mangeait des grains de pastèque.

Le vin et les mets circulèrent bientôt; les domestiques oublièrent un moment Secours-Respectueux, que sa femme avait laissé pour se mettre à la grande table. On s’en aperçut et Lotus-d’Or se leva pour lui verser une tasse de la liqueur fumante. 11 la regarda de biais et prenant doucement la main avec laquelle elle s’appuyait sur la table, il la serra; puis jetant un coup d’œil circulaire, il vit que personne ne les regardait; il baissa la main et prit le petit pied

qui se défendait. Elle sourit et dit à voix basse :

— Bouche onctueuse et perverse, que fais-tu? On va nous voir.

Pendant que tous deux riaient et jouaient ainsi, on prévint Le-Glorieux que ses amis venaient le chercher pour se promener dans la ville : il sortit. Les jeunes femmes partirent les unes après les autres pour aller changer de vêtements : plusieurs comptaient sortir aussi ce soirlà. Il ne resta plus que Lotus-d’Or et Secours- Respectueux.

Voyant qu’ils étaient seuls, elle alla vers lui et lui caressant le visage de sa main douce, elle se

mit à rire, puis, tournant sur elle-même en chan-

tant, elle dansa. Tout en tournant sur elle-même et en balançant ses manches, elle lui dit de faire partir les pétards qui étaient accrochés en chapelet près de la porte. Quand il eut fini , il s’approcha d'elle et lui dit :

— Savez-vous ce que vous devriez faire ? Me donner un vêtement !

— Voleur à la vie cour te ! que penses-tu donc ? Je te laisse me toucher le pied sans rien dire, mais je ne suis pas chargée de te fournir des vêtements, je pense.

— Si vous ne voulez pas, soit; mais pourquoi

venez-vous toujours me troubler les sens?!

— Es-tu donc un petit oiseau sur une branche : ou bien un insecte sans force ?

A ce moment, Pavillon-de-Jade et Orchidée revinrent : toutes les autres étaient fatiguées ou souffrantes et ne voulaient plus sortir.

Les trois femmes et Secours-Respectueux partirent enfin, accompagnés de domestiques por-

* *• • . * jg

tant des lanternes de gaze coloriée, et chargés de fusées et de pétards qu’ils faisaient partir de temps en temps.

Orchidée était vêtue d’une robe de satin vert à reflets rouges, d’une jupe à raies blanches et vertes et portait sur la tête un bandeau rouge et or. Les autres étaient vêtues de gaze blanche à broderies d’or.

Dans la grande rue, les promeneurs étaient pressés comme des fourmis ; les pétards éclataient avec des grondements de tonnerre : des oiseaux lumineux se balançaient au bout de bambous légers; des fleurs bizarres, des monstres grimaçants, des grenouilles aux pattes tremblantes passaient ainsi au-dessus des têtes, excitant les rires ou Eadmiration.

Ces innombrables lumières de toutes couleurs jetaient une clarté joyeuse, les restaurants étaient

remplis de buveurs discutant et riant à haute voix : des chanteurs essayèrent de se faire entendre, mais le bruit des tambourins et des flûtes parvenait à peine à dominer le tumulte.

La foule, voyant cette troupe aux lanternes de gaze, s’écarta devant elle et se taisait sur son passage, pensant que c’était la famille d’un haut dignitaire.

Les jeunes femmes avançaient en riant de ce bruit; elles allèrent jusqu’à la rue du Lion, puis elles rentrèrent.

Les jours s’écoulèrent... Un matin, on vint annoncer à Le-Glorieux que son intendant, le mari d’Orchidée, qu’il avait envoyé à Hang- Tcheou, venait d’arriver et demandait à lui parler. La-Clarté attendait près de la porte ; il entra sur l’autorisation qui lui fut donnée, et saluant profondément son . maitre, lui rendit compte de sa mission : il avait acheté à bas prix un lot considérable de marchandises et, par chance, avait pu les embarquer sur un bateau envoyé par le vice-roi au sous-préfet; il avait évité ainsi tous les octrois et toutes les barrières.

Le Glorieux, ravi, lui donna une grosse gratification. Le soir même, La-Clarté, en secret, remettait à Beauté-de-Neige différents objets qu’il

avait achetés pour elle ; celle-ci. en récompense, lui raconta aussitôt ce qui s’était passé entre leur maître et Orchidée : leur rendez-vous dans la grotte et la complicité de Lotus-d’Or et de Bijôude-Ceinture.

L’intendant, tout troublé, rentra chez lui et se fit servir du vin; il en but immodérément. A ce moment, voyant à sa femme un vêtement de satin bleu, il lui demanda qui le lui avait donné. Elle, sans méfiance, répondit en riant :

— Gibier de prison, que me demandes-tu là? C’est ma maîtresse qui me l’a donné.

— Et ces ornements de tête ? d’où te viennentils? Femelle impudique! Pourquoi mentir? On t’a vue avec ce chien, ce porc. C'est Bijou-de- Ceinture qui a servi d’entremetteur. Tu as d’abord dormi dans le jardin; et puis Lotus-d’Or t’a prêté sa chambre.

— Oh ! brigand qui ne croit pas au bien, répondit-elle en sanglotant; tu reviens pour m’injurier. Tu sais que toutes tes paroles sont des mensonges. Demande à tout le monde, à notre maîtresse, à tous les gens sérieux ; mais tu écoutes le premier venu; on te dirait de tuer quelqu'un, tu le tuerais...

L’intendant ne répondant pas, elle continua

longtemps, jusqu’au moment où, fatiguée, elle alla se coucher.

Le lendemain, elle chercha Bijou-de-Ceinture et lui demanda qui l’avait trahie, mais il l’ignorait.

Peu de temps après, La-Clarté ayant bu au point d’être ivre, se trouvait sous le porche avec plusieurs serviteurs; il parlait confusément, injuriant son maître.

— Oui, oui, quand je ne suis pas là, il envoie son Bijou-de-Ceinture avec des cadeaux pour séduire ma femme; il l’entraîne dans le jardin pour se jouer d’elle... Qu’il ne tombe pas sous ma main; je lui apprendrai comment une lame d’acier pénètre toute blanche dans un corps, et comment elle en sort toute rouge. Et puis, je tuerai aussi cette Lotus-d’Or... Nous savons qu’elle a fait mourir son mari Troi s-Pouces et qu’il en a coûté cher au maître pour éviter la vengeance du beau-frère Cœur-de-Chêne.

Il parlait ainsi sans réfléchir que ses paroles seraient répétées; en effet, l’un des assistants nommé Enthousiasme, courut aussitôt avertir Lotus-d’Or. Pavillon-de-Jade, qui se trouvait là, trembla comme si on lui avait jeté une cuyette d’eau glacée dans le dos. Quant à Lotus-d’Or, son visage blanc devint rouge de colère. >,

— Comment ce misérable bandit ose-t-il me calomnier? moi qui n’ai ni haine ni colère contre lui? Je vais lui apprendre à me connaître. Tu vas attendre l’arrivée du Père et tu lui diras tout.

— Je ne le crains pas et répéterai tout, phrase par phrase, au Père quand il sera rentré.

Le soir, quand Le-Glorieux revint, il vit Lotusd’Or étendue sur son lit, les cheveux en désordre et les joues pourprées et gonflées de colère; il lui demanda la cause de son chagrin; elle lui raconta ce qu’elle venait d'apprendre.

— Il veut te tuer et me tuer aussi; il faut prendre garde, il pourrait bien le faire... Tu devrais profiter de ce qu’il n’a pas encore combiné ses plans... j’ai peur de sa main meurtrière.

Simen, songeur, fit appeler Enthousiasme et se fit répéter exactement ce que son intendant

avait dit. Bijou-de-Ceinture l’avait averti que Beauté-de-Neige allait dans la maison de l’intendant; il en conclut aussitôt que c’était elle qui avait tout raconté. Furieux, il entra chez elle et la frappa avec violence, lqi défendant de sortir et de parler à qui que ce fût. Puis, il fit venir Orchidée et l’interrogea. Celle-ci lui conseilla de faire partir La-Clarté.

— En effet,, je pourrais l’envoyer encore cher

cher des marchandises à la capitale de l’Est. L’idée est excellente.

Et profitant de ce qu’ils étaient seuls, il la baisa sur les lèvres.

Le lendemain, assis dans la grande salle, il lit venir La-Clarté et lui ordonna de préparer ses bagages afin de partir dès le jour suivant pour la capitale de l’Est. L’intendant s’inclina et rentra chez lui réunir ce dont il avait besoin.

Enthousiasme courut en avertir Lotus-d’Or et celle-ci sortit de chez elle pour retrouver Simen; elle pensait le trouver dans le nouveau pavillon du jardin. Elle vit, à sa place, Secours-Respectueux qui empaquetait des cadeaux.

— Le Père n’est pas ici? Que faites-vous donc?

— Il était là tout à l’heure: je prépare des cadeaux pour nos parents de la capitale de l'Est.

Le- Glorieux revenait à ce moment. Elle alla

au-devant de lui.

— J’apprends que tu envoies La-Clarté acheter des marchandises pour toi à la capitale de l’Est. Tu as tort. Tu aurais dû le renvoyer tout à fait. Tu le fais partir, mais il dépense ton argent et reviendra après ; tôt ou tard, tu t’en repentiras. Tu connais la phrase des anciens : .« Si vous coupez l’herbe sans arracher la racine, elle repous-

sera comme autrefois; si vous arrachez les racines, il n’y aura plus de pousses nouvelles ».

Ecoutant ces paroles, il fut comme s’il était tiré brusquement d’une ivresse profonde.

Rentrant chez lui, Le-Glorieux réfléchissant aux paroles de sa cinquième femme, les trouva de plus en plus justes; il fit appeler La-Clarté :

— J’ai pensé cette nuit que tu venais à peine de revenir d’un voyage fatigant; il est pénible de te faire partir pour la capitale de l’Est. J’enverrai quelqu’un d’autre à ta place. Toi, tu feras du commerce ici.

Habitué à obéir, que pouvait faire l’intendant? Il se tut et rentra chez lui. Mais il était furieux dans son cœur, et, pour se consoler, il se versa de fréquentes rasades. La bouche pleine de paroles

confuses, il insulta Orchidée et lui dit qu’il tuerait

tout le monde.

— Chien, tu parles de mordre et tu n’as pas de dents... et tu oublies que les murs ont des oreilles.

Il finit par aller se coucher; elle sortit aussitôt, et trouvant Simen dans la cour, elle l’entraîna au pied du mur de la cuisine, où personne ne pouvait les voir.

— Pourquoi as-tu changé d’avis? Tu lui dis de partir et puis un autre s’en va à sa place... ton

esprit n’est donc qu’une boule que l'on fait rouler à son gré. Si l’on t’élevait un temple demain, il

faudrait t’y inscrire sous le nom du Génie des menteurs.

— Mais non, répondit-il en riant, tu ne comprends pas qu’une fois arrivé à la capitale de l’Est, il aurait tout raconté à mes parents et que cela m’aurait fait un grand tort. Nous allons le laisser ici et lui chercher une boutique à tenir; je pense lui faire ouvrir une maison de vins.

En effet, le lendemain, il donna trois cents onces d’argent à La-Clarté :

— Tu viens de faire un voyage très dur, je veux t’en récompenser ; prends cela; tu ouvriras une maison de vin; quant à cet argent, tu m’en serviras les intérêts.

L’intendant se prosterna, et, prenant l’argent, retourna chez lui et raconta la chose à sa femme.

Puis, il lui dit :

— Maintenant, mets cela dans une caisse; moi, je vais, chercher un associé.

Il partit, en effet, cherchant partout quelqu’un qui pût l’aider dans son commerce; il ne trouva personne, mais en revanche, quand il revint, il était complètement ivre. Sa femme l’aida à se coucher, puis elle sortit.

152 v LOTUS-D’OR

La-Clarté ayant dormi jusqu’à la première veille, se réveilla; les fumées du vin n’étaient pas dissipées; encore à demi sommeillant, il entendit sous la fenêtre une voix qui l’appelait.

— Frère aîné! n’es-tu pas levé? Ta femme est

encore entre les bras de ce sans- vergogne ; elle est au fond du jardin, se fiant à ton sommeil.

La-Clarté s’éveilla brusquement, reconnaissant la voix de Beauté-de-Neige ; ouvrant les yeux, il regarda: sa femme, en effet, avait quitté la chambre; la colère s’éveilla dans son cœur. Il se hâta de se lever, ouvrit la porte et se glissa jusqu’au jardin.

Il venait de dépasser un pavillon quand, tout à coup dans l’ombre, il se sentit saisir et entendit le bruit d’un sabre tombant par terre; aussitôt, quatre ou cinq domestiques accoururent, criant « au voleur! » et maintenant l’intendant.

— Mais je suis La-Clarté, disait celui-ci, et je suis venu chercher ma femme; pourquoi m’arrètez-vous?

Personne ne lui répondait, mais le traînant, le poussant, le frappant à coups de bâton, on l’amena jusqu’à la grande salle. A la clarté de nombreuses bougies, Le-Glorieux siégeait dans un fauteuil. La-Clarté se jeta à genoux.

— Quand moi, tout petit, je me suis réveillé, répéta-t-il, je n’ai plus vu ma femme, et je suis entré dans le jardin pour la chercher; pourquoi m’a-t-on arrêté comme un voleur?

A ce moment, Enthousiasme présenta un sabre à Simen. Celui-ci dit avec colère à l’intendant :

— • Tous les bienfaits ne te feront donc rien, assassin? A ton retour de Hang-Tchéou, je te donne trois cents onces pour faire le commerce et tu veux pénétrer dans mes jardins pour me tuer. Ne nie pas! sans cela, à quoi t’aurait servi ce sabre? Qu’on l’enferme chez lui et qu’on reprenne les trois cents onces que je lui ai données.

Tous les domestiques, aussitôt, le poussèrent jusque chez lui où on renferma.

Orchidée qui était près de là, causant avec une de ses compagnes, entendit tout ce bruit et courut en hâte jusqu’à sa maison : en apprenant ce qui se passait, elle se mit à sangloter.

— Tu dormais... pourquoi es-tu venu me chercher? Tu es tombé dans le piège qu’on t’a tendu...

Ouvrant alors la caisse, elle sortit les six paquets d’argent que son mari avait reçus; on les porta aussitôt dans la grande salle; Simen les fit ouvrir; un seul d’entre eux contenait de l’argent; tous les autres ne renfermaient que du plomb et de l’étain.

■ — On a changé mon argent, dit le maître furieux.

La-Clarté, que l’on avait ramené, pleurait :

— Le Père m’a donné cet argent pour faire le commerce, comment l’aurais-je changé?

— Tu avais apporté un sabre pour me tuer; le sabre est là. Quelle preuve faut-il de plus? D’ailleurs, il y a des témoins.

Enthousiasme s’avançant alors, s’agenouilla,

— L’autre jour, tu as dit à tout le monde que tu voulais tuer le Père; n’est-ce pas vrai?

— Qu’on l’enferme; je vais faire un rapport et demain on l’enverra au juge.

A ce moment, Orchidée s’avança, ses cheveux ondulés tout en désordre; elle s’agenouilla.

— Père, tout cela c’est vous qui l’avez inventé; il est vraiment venu pour me chercher; quant aux six paquets d’argent, ils avaient encore leur premier sceau ; comment aurait-on pu les changer? Considérez que si vous enterrez ainsi un homme vivant, le ciel a sa justice. Que vous a fait mon mari pour le frapper ainsi?

— Lève-toi, jeune femme, dit Simen, et sache qu’il ne se passe pas de jours sans qu’il brandisse des sabres en menaçant de me tuer; tu l’ignorais sans doute dans la tranquillité de ton cœur; et

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d’ailleurs ce n’est pas ton affaire. Je vais dire à l’une des femmes-esclaves de te reconduire chez toi... Qu’on ne la moleste pas surtout.

Mais elle ne se relevait pas.

— Père, songez que si vous ne voyez pas la figure d’un bonze, ce n’est pas une raison pour ignorer le dieu Fo. Je vous le dis : mon mari est ivre, c’est vrai, mais tout le reste n’existe pas.

Le-Glorieux la fit relever et reconduire chez elle. Le lendemain, il écrivit un rapport, cita Enthousiasme comme témoin et fit conduire La- Clarté, enchaîné, au tribunal du juge. Celui-ci, lisant le rapport, ne put retenir une exclamation; il ordonna à ses satellites de commencer à frapper le coupable sur la bouche avec les semelles de cuir spéciales pour ce supplice. Le malheureux criait vengeance. Le juge écouta la déposition d’Enthousiasme. Quant à La-Clarté, il criait encore, mais ses lèvres broyées ne prononçaient plus de paroles distinctes.

On étendit ensuite par terre l’accusé et on le frappa sur la cuisse de vingt coups de bâton; la chair écrasée s’en allait par lambeaux, on fut obligé de le porter jusqu’à la prison.

Enthousiasme, de retour, raconta tout ce qu’il avait vu. Simen sentit son cœur se remplir de

joie; il dit à son serviteur néanmoins de ne pas dire qu’on avait frappé l’intendant, afin d’éviter du chagrin à Orchidée.

Celle-ci, depuis le départ de son mari, ne se peignait plus et ne se lavait plus le visage; elle pleurait tout le temps et ne mangeait plus rien. Le- Glorieux, attristé, essaya #de la consoler en lui

faisant dire que son mari serait relâché après

quelques jours de prison. Orchidée se laissa persuader; elle se mit de nouveau du blanc et du rouge : elle sortit enfin. Dans les jardins, élle rencontra son maître qui l’accompagna jusque chez elle. Debout sous l’auvent formé par la toiture débordante, elle lui dit :

— Il n’y a personne dans la maison, voulezvous entrer vous asseoir?

Ils entrèrent tous deux; il lui disait :

— Ne t’inquiète pas; je vais écrire sous tes yeux au juge pour que l’on ne batte pas ton mari. Quand il aura été en prison quelques jours et que son caractère sera un peu corrigé, on le relâchera ; il s’occupera de nouveau de son commerce.

Elle lui entoura le cou de ses bras.

— Fais-le relâcher; il accomplira toutes tes volontés; je l’empêcherai de se griser.

— Mon cher petit cœur 1 mon petit foie ! demain

je vais acheter une maison de trois pièces; tu t’y installeras et nous pourrons nous y aimer.

Il se leva pour fermer la porte.

Gomme on approchait de l’été, la jeune femme portait seulement une robe légère, elle l’ouvrit et tous deux furent comme des oiseaux affolés par le printemps. . ,

Comme Le-Glorieux allait partir, elle lui tendit un petit sachet à parfums sur lequel étaient brodés les mots « Grâce, parfum, beauté, amour ». Il fut ému de ce don et lui fit de grands serments ; puis, craignant d’être surpris, il se hâta de sortir après lui avoir encore promis de faire relâcher • son mari.

Quant à elle, allant se mêler aux jeunes femmes dans les jardins, elle ne put s’empêcher de parler de la promesse qu’elle venait de recevoir. Pavil-

lon-de-Jade alla aussitôt en avertir Lotus-d’Or.

Le lendemain, celle-ci surveillant l’entrée de la bibliothèque, vit entrer son amant et l'entendit dire à un domestique de chercher Secours-Respectueux pour écrire une lettre.

Elle accourut et demanda ce qu’on allait écrire; Simen ne tenta pas de le lui cacher. Elle lui dit :

- Tu n’es pas un homme, mais un bateau sans

gouvernail qui dérive au gré du vent; tu as donc oublié ce que je t’ai dit, pour écouter les paroles de cette femme lubrique. Que feras-tu quand son mari sera relâché? Si tu veux d’elle, lui sera toujours là pour te gêner.

Continuant ainsi, elle retourna complètement les idées de son amant, qui écrivit au contraire au juge de traiter le prisonnier avec la plus grande

sévérité en attendant qu’on le mît en route pour la Ville-de-la-Tranquillité où il subirait le dernier supplice.

Naturellement, tous les gens de la prison étaient plus ou moins acquis à Le-Glorieux; deux d’entre eux, pourtant, se laissèrent attendrir par les supplications de La-Clarté, qui, depuis quinze jours déjà,, ne recevant aucun argent de sa famille, ne se nourrissait que des restes de ses compagnons d’infortune. Les deux gardes allèrent trouver Remercîmenls, l’ami de Le-Glorieux, qui consentit à s’occuper de la chose; mais tout fut inutile et le prisonnier dut se mettre en route sans avoir de nouvelles de sa famille et sans aucun subside.

Cependant, Orchidée, croyant chaque jour qu’on allait le relâcher, lui faisait porter du riz; le domestique qui en était chargé mangeait tout,

et, revenant, disait que le prisonnier remerciait sa femme; qu’il allait sortir, mais que, le juge n’étant pas venu au tribunal, il fallait attendre.

Un jour, cependant, elle interrogea si bien ce serviteur qu’il finit par tout avouer.

Orchidée, rentrant dans sa chambre, ferma la porte. Éperdue de chagrin et de remords, elle pleura et sanglota si fort et si longtemps qu’elle finit par perdre connaissance.

Une servante qui entra la trouva toute froide et insensible : elle alla prévenir aussitôt la

Première Epouse. Celle-ci accourut, constata que le cœur battait encore et lui frappa dans les mains en disant :

— Orchidée ! enfant ! réponds, fais un mouve-

ment.

A la lin, la jeune femme soupira, remua les mains et les larmes coulèrent de ses yeux.

Simen entra à ce moment; la voyant assise sur la terre froide et pleurant, il ordonna de l’étendre sur le lit; mais elle fit signe de la tête qu’elle ne voulait pas.

— Petite entêtée, pourquoi refuser?

Pleurant toujours, elle finit par dire :

— Tu m’as trompée, mais la justice du ciel

t’atteindra... tu es un bourreau.

— Enfant! répondit-il en riant, occupe-toi donc de les affaires; cet esclave a tout gâté, c’est pourquoi je l’ai envoyé en prison. Ne pense plus à lui. Je vais te faire porter une liqueur réconfortante.

Ayant dit ces paroles, il sortit, et, allant à la pharmacie, il lui fit envoyer un flacon de lait fermenté.

Lotus-d’Or était jalouse: voyant que son amant s’intéressait à Orchidée, elle forgea tout un plan. Elle alla trouver Beauté-de-Neige et lui dit :

— La femme de La-Clarté raconte que vous

lui avez pris son mari, que le Père s’en est aperçu et que c’est pour cela qu’il l’a envoyé en prison; c’est pour cela aussi qu’il vous a battue l’autre jour. ' 1

Quand elle vit que le cœur de sa compagne était agité, elle courut chez Orchidée et lui dit :

— Beauté-de-Neige vous insulte; elle dit partout que votre chagrin est affecté, que c’est vous qui avez provoqué le départ de votre mari après l’avoir longtemps fait nourrir par le Père.

Elle attisa ainsi la haine dans le cœur des deux femmes.

Or, le dix-huitième jour de la quatrième lune, anniversaire de La-Gracieuse, tout le monde était

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