CHAPITRE IV
que c’était l’usage de Vienne (i). Elle aimait l’éinotion de la foule , et s’y mêlait avec abandon ; on la voyait en barque sur la rivière, quand il y avait des joutes à Saint- Cloud ; elle y courait en traîneau l’hiver (2). Elle se plaisait aux bals de l’Opéra, ou son incognito était bientôt trahi. On l’y vit une fois arriver en fiacre, à peine accompagnée, son carrosse s’étant brisé en chemin ; elle fut la première à rire de sa mésaventure, et se hâta de la raconter. Mais d’autres versions couraient au milieu de cette foule masquée.
Les plus retenus disaient , avec le marquis de Mirabeau : « Louis XIV serait un peu étonné s’il voyait la femme de son arrière-successeur, en habit de paysanne et tablier, sans suite, pages, ni personne, courant le palais et les terrasses, demander au premier passant en frac de lui donner la main , que celui-ci lui prête seulement jusqu’au bas de l’escalier ( 3 ). »
Et ces paroles du marquis de Mirabeau , cet humoriste de France, 11’étaient point seulement la boutade d’un
(1) Chron. secréte, etc., Revue rétrosp., t. III, p. 376.
(2) On fut tenté d’éttyidre les courses en traîneau et de les conduire jusqu’aux Champs-ÉIysées , quelques traîneaux traversèrent même le boulevard. On ne manqua pas de dire que la reine avait couru les rues de Paris en traîneau. Ce fut une affaire; le public vit une prédilection pour les usages devienne. ( Mèm. de madame Compati, p. 118; éd. Didot, 1858.)
(3) Mém. de Mirabeau : Lettre du marquis au bailli de Mirabeau, t. III, p. 393.
homme religieux aux anciens usages, d’un gentilhomme
indigné, c’était plus que cela. Il était dans la destinée
de cette reine de n’avoir pas impunément les plus fri-
voles fantaisies de la femme. Même le tablier qu’elle aimait à porter, même l’étoffe dont sa robe était faite, elle avait à en rendre compte à ses ennemis; il fallait qu’elle en répondît devant la France. Ainsi, elle s’habillait de blanc : l’orgueil de sa beauté peut-être, de son idéale fraîcheur, lui faisait préférer les linons et les dentelles au velours et à la soie, portés d’ordinaire par les reines; et dans ce détail de toilette, ce fut l’Autriche qu’on vit encore. On disait que c’était un moyen de faire passer l’argent de France dans les mains de Joseph II, d’entretenir, au détriment de Lyon, les manufactures des Pays-Bas. Lyon se plaignit officiellement, et ne fut pas seul à réclamer; les économistes blâmaient ce luxe changeant et fragile ; les femmes de cour se scandalisaient de voir la reine toujours vêtue de blanc comme une femme de chambre, tout en copiant ses modes avec fureur (i).
(1) « En même temps qu’on blâmait la reiue, on la copiait avec fureur, dit son panégyriste Montjoie. Chaque femme voulait avoir le même déshabillé , le même bonnet , les mêmes plumes qu’on lui avait vus. On courait en foule chez une dame Bertin , sa marchande de mode... La folie gagna les hommes... ils quittèrent alors les talons rouges et les broderies sur leurs habits ; ils se plurent à parcourir nos rues vêtus d’un gros drap , un bâton noueux à la main et chaussés avec des souliers épais. *
Trianon, que Ton accusait la reine d’avoir surnomme le petit Vienne, devint le but de tous les soupçons, de toutes les attaques. Des esprits prévenus, enflammés, en vinrent à ce point de parler de Trianon comme d’un nouveau Parc-aux-Cerfs dont une femme était le LouisXV(i). Mais c’est à tort que l’on a accusé les pas-
(I) Les libelles en vers et en prose publiés contre Marie-Antoinette depuis son avènement jusqu’à sa mort forment une collection bibliographique. ( Voyez, à la Bibliothèque du sénat le portefeuille intitulé : Marie- Antoinette , dans la collection de Pixérécourt. ) Ces libelles ne peuvent se citer ; ce sont des titres comme C Autrichienne en goguette, Les Amours de Chariot et de Toinette , etc. Je trouve dans des Mémoires laissés par mon père, qu’aux approches de la Révolution, dans la basse Normandie, ces libelles et ces chansons contre Marie-Antoinette étaient répandus partout, dans les campagnes même , il s’en trouvait jusque dans les collèges, aux mains des étudiants.
M. Hippolytc Castille dit, dans une de ses publications récentes, « qu’un de scs amis les plus respectables s'est trouvé à portée de voir en Suède, au château du comte de Fersen, un portefeuille qui lui avait été donné par Marie- Antoinette du temps de leurs amours. Dans ce portefeuille il y avait un compartiment à secret contenant des choses inexpressibles. »
Sans contester le fait rapporté , je puis certifier ici que le neveu de M. de Fersen, le comte de Lowclhielm, qui a été longtemps ministre de Suède à Paris , m'a assuré plusieurs fois qu’il n’existait dans sa famille aucune preuve de ces prétendues liaisons de son oncle avec Marie- Antoinette, et que jamais le comte de Fersen n’avait laissé échapper un mot qui fût de nature à accréditer ce bruit.
La curiosité des érudits a fait dans ces derniers temps des découvertes quelque peu compromettantes pour la vertu de certaines reines. Mais Marie- Antoinette, cette femme de premier mouvement, si peu habituée aux précautions, n'a laissé aux mains de ses ennemis,
sions populaires d’avoir pris de longue main Marie-Antoinette pour victime. Des coteries de cour, des haines de famille donnèrent le signal , et par un travail conduit sans relâche, égarèrent à ce point l’imagination du public ( i). Les partis peuvent se renvoyer l’injure et la honte, mais un peuple garde quelque souci de son honneur. Et suffisait-il donc d’etre reine ou princesse pour être diffamée en France, même sous Louis XV? Marie- Leczinska, la Dauphine, mère de Louis XVI, madame Élisabeth, sa sœur, mesdames tantes, quoique impopulai res par leurs opinions, la jeune duchesse d’Orléans , restèrent, comme femmes, noblement respectées dans le naufrage de tant de réputations. Mais Marie-Antoinette, jetée dans une famille rivale de la sienne , cruellement observée, dénoncée prématurément, donna contre elle de si dangereuses armes, que l’on finit par en croire sur parole ses plus méprisables détracteurs. Quel dangereux parti ne tira-t-on pas, contre la reine, de ces concerts de nuit delà terrasse, pendant plusieurs étés! Le plus réservé des témoins (2) rapporte que ces plaisirs se prenaient
qui certes n'auraient pas manqué d’en faire une arme contre elle , aucune lettre de la nature de celles qu’on dit avoir été vues a Stockholm. J’affirme eu outre que parmi un grand nombre de lettres manuscrites de la reine que j’ai été à même de lire, je n’en ai jusqu’ici vu aucune qui fût compromettante pour son honneur.
(1) Chron. secrète de Paris, pour l'année 1774 , par l’abbé Baudcau; Hevue rétro sp., t. III, p. 283.
(2) Mém. de madame Campan.
après le coucher (lu roi, et que la reine, clans l’abandon de ces soirées, fut abordée par des gardes, par des inconnus qui venaient murmurer dansl’ombre d’audacieusesdéclarations. Bien des têtes s’égaraient, en effet, au passage de cette femme voilée, qui ne faisait de la royautéqu’une auréole pour ses attraits, et dont le cœur jouissait du trouble qu’elle répandait autour d’elle; on ne s’entretenait que de la présence de cette reine à demi cachée qui descendait vêtue de blanc du palais. Ces soirées de la
nom particulier, propre à enflammer les imaginations : on les appela les nocturnales de Versailles (i).
Le comte de Maurcpas ( 2) et M. de Vergennes lui—
(1) « Je ne prétends pas, dit madame Campan, faire ici l'apologie du genre d'amusement que la reine se permit tout cet été et l'été suivant ; les conséquences en ont été si funestes que la faute sans doute a été grave... d’odieux couplets se répandirent dans Paris; la reine y était traitée de la manière la plus outrageante. Sa grossesse avait rangé parmi scs ennemis les personnes attachées au prince ( le comte d’Artois), qui, seul pendant plusieurs années , avait paru devoir donner des héritiers à la couronne. On osait se permettre les discours les plus inconsidérés, et ces propos se tenaient dans les sociétés où l'on aurait dû sentir le danger de manquer, d’une manière aussi criminelle, à la vérité et au respect que l’on doit à ses souverains. Quelques jours avant l’accouchement de la reine, on jeta dans l’OKil-de-Bœuf un volume entier de chansons manuscrites sur elle... Ce manuscrit fut à l’instant remis au roi, qui en fut très-offensé... On savait publiquement que ces couplets étaient de M. Champccnetz de Richebourg, qui 110 fut pas môme inquiété. »
( Mêm . de madame Campan , p. 157. )
(2) « .M. de Maurepas eut la cruelle politique de répondre au roi
2i8 LOUIS XVI ET SA COUR.
mctne sont formellement accusés d’avoir favorisé ces imprudents plaisirs de Marie-Antoinette, pour donner le change à ses fantaisies de gouverner. Mais , s’il est vrai «pie Ma u repas ait aidé à la rendre frivole (i), d’autres avaient intérêt à la rendre ambitieuse. 11 n’y avait pour cela qu’à toucher son amour-propre de reine, et ses sentiments toujours vifs pour ceux qui vivaient dans sa faveur: elle épousait aussitôt tous les intérêts qui se recommandaient d’elle : à toute heure elle demandait , elle exigeait, et quelquefois avec un extrême emportement. Cette influence ne connut plus d’obstacles après Maure pas et la naissance du Dauphin.
Un ministre, le prince de Montbarrcy , peu sympathique à la reine, il est vrai, raconte en grand détail une scène que lui fit Marie- Antoinette , qui avait demandé le grade de colonel pour un de ses protégés : ces reproches, vu leur vivacité, dit-il, auraient pu passer pour
qu'il fallait laisser faire la reine ; que ses amis avaient beaucoup d’ambition et désiraient la voir se mêler des affaires , et qu’il n’y avait pas de mal de lui laisser prendre un caractère de légèreté... 11 est donc présumable , lorsque le premier ministre avait osé trouver en présence du roi quelque avantage à laisser la reine se déconsidérer, que lui et M..dc Vergeunes se servaient de tous les moyens qui sont au pouvoir des ministres puissants , et profitaient des plus légères fautes de cette malheureuse princesse pour la perdre dans l'opinion publique. » {Mémoires de madame Campan , t. I, p. 202. ) (1) « II n’a jamais existé de princesse qui eût nn éloignement plus marqué pour toute lecture sérieuse. » ( Mém . de madame Campan , t. 1, p. 75.)