CHAPITRE IV
des injures. Cette scène terrible dura plus d’une demiheure, et ne nous laissa pas la faculté d’entendre un orage très-fort qui éclatait sur notre tète , et qui dura avec une grande violence pendant que je subissais cette cruelle épreuve (i). »
(I) Voici les détails de cet incident, empruntés aux Mémoires du prince de Montbarrey :
« Un jour de travail , au mois d’avril 1777, il était question d’une place de colonel en second , pour laquelle il y avait un grand nombre de concurrents... Le roi balançait entre trois... J'ignorais qu’il s’en trouvait un honoré de la protection spéciale de la reine... Le lendemain dimanche, je reçus, pendant mon dîner, l’ordre de me rendre chez la reine, après vêpres. J’arrivai à l’heure fixée, et elle m’ayant fait appeler dans sa chambre à coucher, au premier coup d'œil que je portai sur elle, j’aperçus une vive altération dans tous ses traits , et un air qui me fit juger qu’elle était agitée par une passion violente et dont j’étais bien éloigné de me croire l’objet... Elle me conduisit à la première croisée de sa chambre, la plus près de la porte d’entrée de son appartement , et là , elle commença , avec le ton le plus animé , à me faire des reproches amers sur l’opposition que j’avais apportée à la grâce qu’elle avait désirée pour un protégé. Ces reproches , vu la vivacité , auraient pu passer pour des injures, et Sa Majesté, s’échauffant de plus en plus, me lit éprouver le sentiment le plus embarrassant pour un sujet certain d’avoir déplu à sa souveraine. J’eus beau protester avec vérité que j’avais ignoré l’intérêt dont elle honorait son protégé... rien ne put calmer sa colère , qui continua à s’exhaler...
« Cette scène terrible dura plus d’une demi-heure, et, nous tenant tous deux dans un état d’effervescence , ne nous laissa par la faculté d'entendre un orage très-fort qui éclatait sur notre tête , et qui dura avec une grande violence pendant que je subissais cette cruelle épreuve. I*i reine y mit un terme en se retirant avec vivacité dans ses cabinets intérieurs. L’excès de son agitation était tel , qu'en refermant sur elle la balustrade qui entourait sou lit , elle y mit tant
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LOUIS XVI ET SA COUit-
Ce que le prince de Montbarrey rapporte, après cette scène d’un si étrange caractère, fait naître encore la surprise et la curiosité. I^a reine, au bout de quelques semaines, voulut se réconcilier avec le ministre : elle avait besoin de lui! De quoi s’agissait-il? De retarder de huit jours le départ d’un colonel pour son régiment! La reine en faisait une si grosse affaire , qu’elle dit au ministre « qu’il fallait tout tenter pour la satisfaire, et qu’il pouvait tout promettre de sa part en cas de succès. » On la vit se plier à toutes les démarches pourobtcnir cet ajournement. » Dans mon for intérieur, dit Montbarrey, j’étais très-convaincu que Sa Majesté se désisterait de sa demande , plutôt que de céder ; mais je me trompais : la reine souscrivit à tout...(i). Cette aventure, qui pourra paraître minutieuse, ajoute-t-il, est l’époque d’où je peux partir pour mon véritable crédit à la cour, et tous les événements heureux qui me sont arrivés, en ont été les
de force que la porte fut près de sauter sur ses gonds. Au moment où j’allais me retirer, je dis à Sa Majesté, avec toute l’énergie d’une vive émotion, que j’allais rendre compte au roi de ce qui venait de se passer, et que lui seul pouvait et devait me juger. — Vous le pouvez, monsieur, me dit la reine; et ma réplique fut : — Je le sais bien , et j’y cours. Je ne perdis pas un instant.... Le roi m’écouta avec la plus sérieuse attention ; et pendant mon récit , je crus remarquer qu’il compatissait à tout ce que j’avais dd souffrir, connaissant par lui-même toute la vivacité de la reine. Puis, me relevant avec bonté : — Personne ne sait mieux que moi, me dit-il , comment la chose s'estpassée. » {Mém. du prince de Montbarrey , t. Il, p. 193 et 216. ) (1) Mém . du prince de Montbarrey, t. U, p. 196