‹ Louis 16. et sa courChapitre 135 sur 193 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

dépenses qu’il avait faites? N’était-ce pas refuser à ceux, dont il cherchait l’adhesion ce qui rendait leur adhésion honorable, ce qui en faisait autre chose qu’une manœuvre d’obéissance passive et une grossière comédie? Pour balancer ces pertes, qu’il rendait plus effrayantes encore par le silence dont il les couvrait, il dit qu’il restait un grand remède pour relever les finances abîmées, « puisqu’il restait les abus. » Il avait raison : il y avait les abus à réformer, à détruire : économies que Turgot et Necker avaient commencées, mais déjà ce n’était plus assez.

Ce discours occupa vivement l’attention publique, mais ne lui imposa pas. On prétendit que Pitt avait demandé à l’ambassadeur de France si ce discours n’était pas un pamphlet des ennemis du contrôleur général ; ce n’était là qu’une critique de ces mêmes ennemis. Pitt avait trop de gravité et de mesure pour s’exprimer avec une moquerie si peu ministérielle sur un document aussi public que le discours de Calonne; mais certes, il dut bien orgueilleusement sourire en voyant dans quelles mains la France avait ses destinées. Quant aux Notables, malgré ce qui les avait révoltés de la part de Calonne, ils montrèrent un intérêt consciencieux pour les travaux dont on les avait chargés, et un désir de s’entendre plein de calme et de modération. Dans leur examen des projets qu’on leur avait soumis, ils applaudirent au svs-

tème des assemblées provinciales. Us approuvèrent que

les Ordres ne fussent pas séparés dans ces assemblées, cjuc les votes y fussent comptés par tête, et que le tiers y eut, à lui seul, autant de voix, que les nobles et le clergé. Les bureaux, de Monsieur et du comte d’Artois allèrent plus loin que les autres en libéralité. Ils pensèrent que, pour balancer l’influence trop forte des Ordres privilégiés, on ne devait leur donner que le tiers des voix. (i). Un pareil début promettait; mais la subvention territoriale fut mal accueillie. On repoussa avec un sentiment intraitable et l’impôt en argent et l'impôt en nature, et pour renverser complètement le plan du ministre , on demanda à grands cris les états de recette et de dépense. Galonné répondit de son air hautain, qu’on avait assemblé les Notables pour délibérer sur les moyens de subvenir aux besoins de l’État, mais non pour prendre connaissance de l’étendue de ces besoins, constatés dans le conseil du roi. C’était vrai; mais était-ce d’une bonne politique de le dire avec cette rigueur? ou plutôt quelle situation que celle oii il fallait répondre ainsi, pour ne pas livrer le secret des plus honteuses détresses? Monsieur, qui détestait Galonné, fut le premier et l’un des plus ardents «à demander les états de finance. Galonné put alors reconnaître la faute qu’il avait commise, en n’introduisant pas un plus grand nombre de membres du tiers dans l’assemblée. Tou-

(I) Voir Droz, Hlsf. de Louis XVI, t I, p.*483.

CIIAPITIIR V.

jours confiant en lui pourtant, il chercha à exercer ses fascinations sur les adversaires de ses idées; mais au milieu de ces adversaires, il y avait des ennemis que l’imprudent y avait placés de sa main : Lomé nie de Brienne y tenait cabale à la tête de plusieurs évêques. Le contrôleur général eut avec lui une conférence; il v déploya toutes ses souplesses, mais ce fut en pure perte : il avait beau dire éloquemment qu'il fallait oublier le ministre, comment oublier le ministre qu’on brûlait de renverser? Il eut beau soutenir qu’il ne fallait voir que la France, on lui répondit par des sourires. On le connaissait; on savait trop que ce n’était pas la France qu’il voyait lui-même. On n’avait pas foi en ce grand citoyen de situation ; et la corruption de ceux à qui il parlait se tenait pour avertie suffisamment de la sienne. Alors il s’adressa a un comité plus nombreux, espérant y trouver plus de champ pour ses tours d’adresse.

Six membres de chaque bureau s’assemblèrent chez Monsieur; Calonne y fut au niveau de lui-même dans ses meilleurs jours : il y parla avec une fraîcheur de tête et une présence d’esprit inutiles; il y justifia tous ce que Mirabeau, qui se connaissait dans l’art d’enchanter les hommes, avait dit de lui, même en l’accusant (i); mais tout son esprit y échoua. La conscience,

(I) Voir Lettres de Mirabeau a M. de Calonne, t. IV, p. 226 de ses Mémoires.

LOUIS XVI ET SA r.Ol'R.

le sérieux clans la vie, les principes se vengeaient. On ne crut à rien de ce qu’il dit ; on n’accepta aucun de ses comptes; on ne prit en considération aucun de ses bordereaux ; on revint avec plus de force que jamais sur l’idée d’une vérification exacte, sur la question de savoir, qui de lui Calonne ou de Nccker avait menti et trompé le roi. C'a.» fut un archevêque qui mit en doute, dans cette discussion, si une autre assemblée que les Etats généraux avait droit de voter des impositions nouvelles; mot électrique que, plusieurs jours après, La Fayette répéta dans son bureau, en tenant tête au comte d’Artois, et que la France n’oublia plus.

Cette dure expérience que faisait Calonne du peu d’autorité de sic parole, ce cruel mépris de son caractère aurait dû modérer sa foi en lui-même. L’opinion soutenait, excitait les Notables; ils résistaient, et ils étaient populaires. Loménie s’élevait dans cette résistance, et dans l’intrigue et dans la faveur de la reine, tandis qu’un autre ennemi, un rival plus noble, Necker, remplissait tous les esprits. Depuis qu’il était si grandement tombé, il avait publié son livre de Y Administration des finances. L’autorité s’était imprudemment opposée à la circulation de cet ouvrage, et par là en avait augmenté l’éclat. Plus de quatre-vingt mille exemplaires s’en étaient vendus en Europe. Au moment où s’ouvrit l’assemblée des Notables, Necker pria M. de Calonne de ne point altérer la vérité du Compte

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