chapitre vi
Parmi 1rs hommes de son époque, il y en avait certes de plus vertueux , de plus dignes , de plus purs ; il y en avait de plus savants, de mieux savants surtout, de plus conséquents à eux-mêmes et à leurs principes ; mais il n’y en avait pas un qui plongeât plus que lui dans les passions et l’esprit de son époque : elle se reconnaissait en lui, et voilà pourquoi elle l’aimait. Il en avait le génie déjà pratique, et cependant déclamatoire; il en avait l’enthousiasme vrai, et le charlatanisme fastueux; il en avait la corruption de mœurs, qu’il sauvait par la grâce ou l’omnipotence de sa parole; il en avait les connaissances vastes, incohérentes, entrecoupées. Son père disait : « Sa tète est une bibliothèque renversée; » c’était l’Encyclopédie. Tel est le secret de cette puissance de Mirabeau : il était le verbe politique du dix-huitième siècle, comme Voltaire en avait été le verbe philosophique et littéraire. On peut , au nom de la morale et de la gloire, faire le procès à cet homme si fortement historique ; mais quand on l’aura dépouillé de tout ce qu’il s’est approprié des facultés d’autrui, quand on aura compté les nombreux abus qu’il a faits des siennes, il restera toujours Mirabeau, l'homme puissant, qui ferma le dix-huitième siècle avec tant d’éloquence et de grandeur.
Mirabeau se présenta aux États dans la chambre de la noblesse; il y parla, et ce fut pour défendre d’abord le règlement royal. Il l’avait attaqué cependant dans ses
426 LOUIS XVI ET SA COUIt.
lettres à Cérutti; en cela il avait satisfait d’abord sa passion contre Necker (i). Mais la position politique qu’il avait prise le ramenait de force à l’esprit de ce règlement. Il parla, il écrivit sans relâche en faveur du mode d’élection contre lequel les deux Ordres protestaient; la France entière lut ses discours et ses brochures. Ce fut un incomparable début; mais ses sorties véhémentes amenèrent son expulsion de la chambre des nobles : on lui opposa cette distinction de chicane, qu’il était propriétaire de fief, mais non possesseur. Par une dérogation séditieuse à l’ordonnance, les nobles sans fief se virent repoussés de l’assemblée des nobles de Provence. Mirabeau trouva pour dédommagement une immense popularité dans toute la province. Mais cet homme de combat avait à se défendre sur bien des points. Pressé par ses besoins d’argent, il avait livré aux libraires une correspondance secrète sur la cour de Berlin. Il s’en était suivi un grand scandale, et le livre venait d’être saisi : Mirabeau avait à redouter une condamnation qui lui fermât l’entrée des États généraux. Il accourut à Paris, et par ses efforts il détourna le coup: son honneur seul en fut atteint- (2). Son retour en Provence fut accompagné d’ovations inouïes ; les populations bordant les routes le saluaient du nom de père de la patrie. Son pas-
(1) Mém de Mirabeau, t. V, p. 235.
(2) L’ouvrage fut condamné à être brûlé , mais il ne fut point fait mention du nom de l’auteur. {Mém. de Mirabeau , t. V, p. 238.)