CHAPITRE PREMIER
« Encore faut-il que l’archevêque de Paris croie en Dieu (i). » Quant à l’abbé de Talleyrand , malgré la prudence de son esprit si naturellement politique, il portait son petit collet avec une sceptique nonchalance, et ne se donnait pas même la peine de remplir les devoirs extérieurs de son état.
Le choix de pareils organes pour parler des douleurs de l’Eglise de France fut inhabile et scandaleux; il montrait bien le mal dont cette Eglise était frappée dans ses entrailles. (’^es noms en disaient plus long que les remontrances; caries remontrances n’indiquaient que les maux du dehors. Talleyrand et Loménie représentaient bien les mœurs et les opinionsde la majorité du hautclergé. Restés prêtres dans leurs intérêts de corporation, beaucoup d’évêques, et c’était la partie la plus puissante du clergé, s’étaient laissé surprendre par les idées philosophiques de ce temps : ainsi, l’archevêque de Bordeaux, Cicé, La Luzerne, évêque de Langres, Colbert, évêque de Rhodcz, et jusqu’à Dillon, archevêque de Narbonne, le meilleur de tous, une espèce de Turgot sous la mitre, qui avait été dans son diocèse ce (pie l’intendant de Limoges avait été dans sa province. Mais la majorité n’était pas de cette trempe , et ne restait pas dans la mesure de ces hommes de bien. L’esprit philosophique menait les autres plus loin, brisait plus ouvertement leur
(I) Sono, et Portraits , parle due de la* vis, p. 1 02.
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orthodoxie; ils en couvraient leurs mauvaises mœurs. Or, quand ces prêtres, si peu édifiants s’élevaient contre l’esprit du siècle dont ils étaient l’expression, pouvaiton prendre en souci leurs protestations ( i ) ?
Ce fut le 24 septembre 1 775 que l’archevêque de Toulouse, muni des pouvoirs de l’assemblée générale du clergé, se présenta à Versailles, avecM. dePoinpignan et l’abbé de Talleyrand-Périgord. Le mémoire qu’ils présentèrent rélamait des lois plus sévères sur la librairie, la dispersion par la force des assemblées de protestants, et l’exclusion pour tout ce qui n’était pas catholique des emplois de l’administration.
Du reste, rien ne manqua à cette grande comédie de prêtres philosophes qui demandaient au pouvoir de s’armer de persécutions contre une religion «à laquelle ils ne croyaient plus. La cour, de son coté , prit pour ses commissaires deux autres philosophes, Turgot et Malesherbes, les deux hommes contre qui le mémoire du clergé était principalement dirigé, car plus que personne ils faisaient entrer dans l’administration une large tolérance.
(!) « Le haut clergé se déchargeait sur le clergé du second ordre des devoirs de son état, n'estimant de cet état que la considération et les richesses qui y étaient attachées... Le clergé du deuxième ordre no différait du premier que par l'hypocrisie dont il était obligé de se couvrir.. Le clergé inférieur était imbu de l’esprit démocratique , s'unissant ouvertement ou sourdement a la classe des paysans dont il était issu. Ces deux ordres étaient jaloux du haut clergé , qui n'avait pas de plus mortels ennemis ni de critiques plus amers. » ( Mnn . du prince de Montbxrrrey , t. III, p. tf>3et suiv. )
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C’est ainsi que les affaires de la religion furent faites par la philosophie. Turgot, dont le clergé craignait les projets, resta en place; et quand il en sortit, ce fut, en dépit des remontrances, un protestant qui le remplaça.
Turgot considérait comme de peu de conséquence tout cet appareil de plaintes, tant qu’il ne serait pas touché aux intérêts de fortune du clergé, et il fit en cela ce qu’on ne devait guère attendre de son caractère, qui ne transigeait pas, ni de son esprit notoirement incrédule. Soit
circonspection politique, soit souvenir de sa jeunesse en Sorbonne et des relations qu’il avait dans le haut clergé, Turgot ne porta pas sa main de réformateur sur la propriété de l’Eglise; il n’osa la soumettre à l’impôt. Il remplaça la corvée par une taxe pécuniaire qui frappa la noblesse, et n’alla pas jusqu’au clergé; mais cette transaction n’était qu’un sacrifice du moment que le ministre faisait à ses principes, dans un intérêt d’application (i ).
A côté de cette réforme sur les corvées , il en parut une autre plus résolument tentée, et qui contenait le fond des idées économiques de Turgot : c’était la destruction du régime des maîtrises et des communautés mercantiles, auquel il substitua sans transition, sans tempérament, la concurrence et la liberté. Cette organisation des maîtrises remontait au moyen âge, et v avait
(I) Noir son Mémoire au roi, cité t. III de Soulavie, p. l -1-4.
introduit du bien; alors elle avait apporté aux classes laborieuses la solidarité et le sentiment moral qui résulte de l’association. C’était comme un château fort que le travail aussi s’était construit au sein de la société féodale. Mais le temps , loin de perfectionner ce régime, y avait accumulé d’étranges abus (i). Colbert, laisse échapper dans son testament un doute sur la vertu de ce régime auquel s’est attaché son nom. Il était urgent tout au moins d’y porter la réforme; Turgot alla plus loin (2),
(I) « Ce n’est plus, disait Furetières dès le siècle précédent, que cabales, ivrognerie et monopole. Los plus riches et les plus forts viennent communément à bout d’exclure les plus faibles et d'attirer tout à eux. » ( Encycl ., art. Maîtrises.) « On assujettit les aspirants à des examens de réception que Ton ne cesse d’enfler chaque jour : Te Deum , repas, fratries, etc., etc.... Dans beaucoup de communautés mercantiles à Paris, une veuve est privée de son droit et forcée de quitter sa fabrique ou son commerce lorsqu'elle épouse un homme qui n'est pas dans la maîtrise.... Il est si difficile de passer maître, que le plus grand nombre des ouvriers est contraint de renoncer au mariage, et s'abandonne à la paresse et à la débauche; les plus habiles et les plus entreprenants passent à l’étranger On assujettit
les simples compagnons à de prétendus chefs-d’œuvre auxquels on n’assujettit pas les fils des maîtres .. Un jeune marchand dépense communément pour sa réception 2,000 livres , et cela en pure perte. »
On appelait maître l'ouvrier qui, après avoir fait cinq années d’apprentissage et cinq années decompagnonnagc, et avoir exécuté son chefd’œuvre, s'était fait enregistrer au bureau de la communauté ; le maître , après cela , n’était qu'un ouvrier qui ne pouvait travailler pour son compte, mais uniquement pour le compte des marchands en qualité. On appelait marchand celui qui, après avoir été reçu maître, payait divers droits pour obtenir une lettre de marchand.
(2) « La rigueur qu'on tient dans la plupart des grandes \illcs de • votre royaume , disait Colbert à Louis XIV , pour recevoir un mar-
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car au nom de ses principes, il fit table rase du système tout entier. Toujours absolu dans son idée, il prit sous sa responsabilité la solution de ce problème, <jui était une révolution. 11 anticipa sur l’Assemblée constituante, et avant elle il décréta le travail libre.
L’organisation que renversait Turgot n’était cju’uij régime si incohérent, si vicieux, si dommageable au plus grand nombre, qu’il y avait risque de le briser en v portant la main. Mais Turgot et plus tard la Constituante ont marché résolument sur la foi d’une science imparfaite encore , que la spéculation ne pouvait contenir tout entière ni dispenser des leçons du temps. L’esprit de secte absolu, qui dominait chez Turgot, s’inquiéta trop peu de préparer les voies «à sa réforme : il fit sortir brusquement l’industrie de l’étroite enceinte des maîtrises; des positions, des habitudes en furent troublées; mais ce fut un mal partiel à côté du bien de l’ensemble; et le champ resta ouvert aux expérimentations de l’avenir.
Les premiers pas de la science économique allaient naturellement vers la liberté, et devaient outre-passer
« chand , est un abus que Votre Majesté a intérêt à corriger.. . F.st-il « juste, s'ils ont l'industrie de gagner leur vie, qu'on les en empêche, « sous le nom de Votre Majesté, elle qui est le père commun de ses « sujets? Je crois donc que, quand elle ferait une ordonnance par « laquelle elle supprimerait tous les règlements faits jusqu'ici à cet « égard, elle n’en ferait pas plus mal. » ( Testament politique de Colbert , ch. XV. )
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le but , à ce moment du premier enthousiasme, réaction inévitable contre l’état de contrainte où l’industrie avait étoufTé. Sous ce réseau de restrictions, de réglementations étroites, on avait trop souffert d’un tel ordre pour ne pas se tout promettre de la liberté. La société entière n’était-elle pas ivre d’affranchissement ?
A côté de cette question du travail et de l’industrie, il s’en trouve une autre oii Turgot s’égara sur la foi de sa science jeune et présomptueuse : c’était la question de l’impôt. Cet esprit, qui se heurtait contre une idée, considérait l’agriculture comme l’unique source de la richesse sociale ; il n’y avait de produits réels, à ses yeux, que les produits de la terre; la fortune publique, selon Turgot et ses amis, 11e bénéficiait en rien du travail manufacturier ni des autres professions; grande erreur, que la science a rejetée; et de là , les prérogatives, de là aussi les charges politiques que Turgot assignait dans ses plans au propriétaire et à l’agriculteur : il demandait aux biens-fonds l’impôt tout entier (1).
Cette fausse vue de l’économiste endommagea singulièrement les plans du réformateur politique : Turgot, en effet, avait arrêté les bases d’une constitution. Iaî temps lui manqua pour en faire l’essai, et le projet resta consigné dans un mémoire qu’il remit à Louis XVI.
(1) IS'eeker, dans son livre De F administrât ion des finances, opposa plus tard les meilleures raisons à ce système.
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« Sire, la cause du mal , disait Turgot, vient de ce que votre nation n’a point de constitution... Vous pourriez, Sire , gouverner comme Dieu par des lois générales , si les parties intégrantes de votre empire avaient une organisation régulière et des rapports connus. » L’esprit organisateur de Turgot embrassa du même coup l’ensemble de la hiérarchie politique. « Il faudrait, dit-il, un plan qui liât les individus à la famille, les familles au village, les villages et les villes à l’arrondissement , les arrondissements aux provinces et les provinces à l’Etat. L’assemblée provinciale serait composée des députés des assemblées municipales. La grande municipalité du royaume compléterait l’établissement des municipalités des premiers degrés , et serait composée des députés de chaque assemblée provinciale. Au bout de quelques années, votre Majesté aurait un peuple neuf et le premier des peuples. » Telle était en peu de mots le plan de Turgot. L’ordonnance en était forte et logique, et sous beaucoup de rapports on pouvait en espérer de bons fruits; mais l’esprit provincial s’y faisait une part qui eût attiré la vie politique loin du centre , où il fallait la fixer. Il n’est point à croire qu’à l’époque où Turgot opérait, l’assemblée générale eût pris assez d’ascendant pour s’imposer avec autorité aux corps provinciaux. La France aurait marché en sens inverse du but qu’elle devait atteindre, l’unité de mœurs et de gouvernement. On n’eût guère fait que constituer d’une manière plus savante le
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système des Pays d’État : c’était une vue fausse sans nul doute.
Mais une erreur plus grande encore, et, cette fois, moins dictce par le passé que par les idées économiques, était d’attacher de nouveaux privilèges à la propriété foncière. En cela , Turgot ne rompait pas avec les principes de l’ancienne France : il se contentait de les faire descendre; de meme que le noble était seul compté jadis dans l’État, de meme, pour Turgot, il n’y avait de citoyen que le propriétaire. Sur ce point, son préjugé était inflexible : « Qui ne possède pas de terre, disait-il, ne saurait avoir de patrie que parle cœur et par l’opinion; la nécessité ne lui en donne pas. 11 n’en est pas ainsi des propriétaires du sol; ils sont liés h la terre par leur propriété; ils sont intéressés aux affaires du pays. » Comme si une profession libérale, une charge publique, un intérêt d’industrie, n’étaient pas des titres au nom et à la position de citoyen , aussi recevables que les six cents livres de rente territoriale, exigées par Turgot. Une telle constitution donnait-elle tout ce qu’on était en droit de prétendre? Mais peut-être n’était-ce pas non plus toute la pensée de Turgot? Cela pouvait n’être qu’un compromis entre le passé des institutions et l’avenir des idées qu’il n’osait pas risquer encore. Un penseur de cette étendue pouvait bien cacher par delà , et pour des temps plus mûrs, de grandes réserves qui répondissent mieux;» l’enseinhlede sa philosophie.