CHAPITRE II
chant sous des formes superficielles une ambition peutêtre indiscrète, mais persistante. Il était l’ami de Necker et le protégé de Maurepas. Il avait plu au vieux, ministre, son parrain d’ailleurs, par l’esprit et les petits vers; mais ce devait être pour des raisons plus graves que Necker l’avait accueilli sur le pied de l’intimité. Officier subalterne, mais instruit, il avait donné des leçons de tactique à Louis X VI , et à force de s’ingénier, il avait trouvé le moyen de correspondre secrètement et directement avec son élève, de lui ouvrir des vues, de lui proposer des plans. A l’aide de cette correspondance , Pezai introduisit Necker dans l’estime et la confiance du roi ; ce fut ainsi qu’il le fit ministre , comme il avait fait ministre aussi le prince de Montbarrey ; singulière influence que celle de ce correspondant mystérieux, et qui doit, malgré son air d’intrigue et de frivolité littéraire, le recommander un peu à l’attention de l’histoire.
Du reste, le mérite de M. Necker n’était pas seulement l’objet d’une confidence intéressée faite à l’oreille du roi $ l’attention publique commençait à s’en préoccuper aussi. On parlait beaucoup de ce riche banquier, dont le salon était ouvert à tous les hommes qui avaient action sur l’époque: les gens médiocre parlaient de lui, parce qu’il avait fait rapidement une brillante fortune; les hommes d’étude, parce qu’en défendant la Compagnie des Indes contre un ministre qui voulait la ruiner, il avait combattu résolu-
ment les idées des économistes ( i ). Enfin, M. Necker, dans un éloge de Colbert , avait comme épousé les idées de ce grand ministre. Résident de sa république à Paris, il avait déjà montré une telle aptitude à manier la langue et le fond des affaires, que M. de Choiseul lui disait , à une autre époque, qu’il n’entendait traiter qu’avec lui des intérêts de son État. Tous ces précédents, mais surtout l’éloge de Colbert et l’opposition à la doctrine deTurgot sur la liberté du commerce des grains, avaient mis M. Necker en bonne posture. Aussi, lorsque le marquis de Pezai le proposa à Louis XVI, il exprimait moins un désir individuel et l’enthousiasme d’un ami , qu’une opinion déjà formée au dehors.
Necker, en effet , était un homme profondément recommandable. Il avait, si on peut le dire, l’opulence morale, comme il avait l’opulence matérielle; mais cette richesse le conduisait à un faste de probité parfois dangereux. Il disait tout haut, et peut-être trop haut, quel’impérissablc loyauté devait gouverner toutes les relations politiques. Certes, il avait raison de penser ainsi; mais en politique comme dans la vie, il est des opinions qui doivent nous accompagner toujours , sans nous précéder
(!) Les économistes parlent de Necker avec le sentiment de gens blessés : « Ses doctrines sur la liberté du commerce de l’Inde, dit Morellet , sur le commerce des grains, sur la manière dont le commerce est affecté par l'impôt, ne peuvent soutenir l’examen. « (Morellet, Mém., t. I, p. 155.)