CHAPITRE II
avec trop de bruit. Necker n’en eut pas conscience; ce fut l’erreur d’une âme plus généreuse que grande; car lésâmes grandes sont toujours simples, et Necker avait l’affection de la vertu.
Lorsqu’il mit la main aux affaires, il était dans la plénitude de l’intelligence et de la vie. Il avait l’expérience qui double la force et assure l’effort. Comme homme d’argent, il avait eu à compter avec les intérêts les plus durs à manier; il allait les retrouver en face de lui, sur une plus grande échelle, mais il les connaissait déjà. Son passé n’avait pas été politique, mais les finances étaient la grande préoccupation de ce temps. Les esprits même les plus avancés croyaient qu’on pouvait sauver la monarchie avec un plan de finances, et Necker, sous l’abbé Terray, s’était classé haut comme financier. Voulu par les uns, subi par les autres, Necker arrivait donc sous des auspices très-favorables. Dans ce premier moment il semblait avoir l’occasion belle; que ses idées eussent besoin d’être défendues, il disposait presque des premières plumes de France; la littérature était l’habituée de son salon. Tout lui était une force, jusqu’à son titre d’étranger, dans cette France hospitalière dont l’imagination s’éprend si vite de l’inconnu, et avait subi si facilement l’attraction deLaw; tout, jusqu’à sa femme qui l’aimait avec une passion réfléchie, quoique très-exaltée, et qui s’était faite la nourrice de son orgueil et l’active servante de son ambition. C’était une femme de peu de
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séduction, mais on lui donnait alors un mérite solide et fort distingué. Toujours est-il qu’elle reportait sur son mari tous les hommages qui s’adressaient à elle. Elle exerçait les plus hautes vertus de bienfaisance à son bénéfice. Elle s’occupa très-laborieusement des classes pauvres; elle entretenait des hôpitaux; et, quoique le sentiment religieux portât cette ardente calviniste au secours des indigents, comme son sentiment le plus religieux était encore pour M. Necker, elle ne croyait pas nuire à l’intention des meilleures œuvres, en les faisant servir à la popularité de son mari.
Le contrôleur général Clugny était mort après six mois d’une administration dilapidatrice. Necker ne lui succéda point cependant au contrôle général; Taboureau des Réaux, intendant de Valenciennes, y fut nommé, et Necker fut institué directeur du Trésor, avec des attributions assez étendues pour que l’action administrative lui appartînt. Mais Taboureau fut bientôt las de ce rôle sans dignité pour lui, sans dignité pour Necker aussi, qui avait, certes, bien droit au titre, puisqu’il exerçait la fonction. Ce ministre se retira au bout de quelques mois , et Necker lui succéda , mais sous le nom de directeur général; on n’osa faire un protestant ministre. Il abandonna le titre de sa place, il en dédaigna aussi les émoluments; celte particularité lui fit grand honneur.
Ce n’était pas trop des forces dont Necker disposait pour la position à laquelle il avait à faire face, et qu’avait