‹ Louis 16. et sa courChapitre 37 sur 193 · CH A PI T U F. II · texte numérisé non relu

CH A PI T U F. II

Necker (i), ne voulut pas voir ce que Necker opposa toujours à l’objection : des économies. C’était sur des économies bien faites , des suppressions de charges publiques qu’il voulait prélever les intérêts de l’emprunt; et d’ailleurs il y avait une vue supérieure devant laquelle les raisons de détail venaient mourir : toutes les eénérations sont solidaires; ce qu’on fait pour l’une on le fait pour l’autre. Madame de Staël avait ent revu cette vérité quand elle écrivait ces belles paroles : « Il s’agissait de payer les frais d'une guerre... Eh bien! aucun peuple ne fait la guerre avec son revenu habituel... il fallait donc faire partager aux générations futures le poids d’une guerre qui avait leur prospérité pour objet (2). »

Ainsi, l’opinion des hommes qui touchaient aux af- '

fai res et comptaient dans l’Etat, n’était pas entraînée du coté de Necker; en face des besoins de la guerre, on l’acceptait comme une dernière ressource. Maurepas disait à un évêque qui lui reprochait le protestantisme de Necker : Je vous P abandonne , Monseigneur , si vous voulez payer la dette de P Etat (A). Maurepas pouvait en dire autant au noble, au magistrat, à tous ceux enfin qui seraient venus se plaindre aussi , au nom des intérêts de leur caste. Alors la popularité de Necker était dans les classes les plus éloignées du trône, qui avaient

(0 Dénonciation de C Agiotage à l'assemblée des Notables.

(2) Considérations sur fa Récolution française , liv. I, chap. 5.

(3) Mém . du régne de Louis A/7, t. IV, p. 17.

üi LOUIS XVI ET SA COI H.

lu avidement son livre sur le commerce des grains , cl dans le parti philosophique. Partout ailleurs, on ne l’acceptait que parce que des nécessités pressantes, douloureuses, l’imposaient. On l’acceptait, mais on le discutait, on le chicanait tout en l’endurant. Or, pour qu’un homme public, au jour des embarras et des dangers, fasse le bien qu’il semble promettre, ne faut-il pas qu’il ait, dans toute sa plénitude, l’indépendance de son action?

Dès les premiers moments de son ministère, Necker, dont le système, nous l’avons dit, était d’appuyer l’emprunt sur des économies, s’empressa de constituer ce gage des économies, qui est le plus rassurant peut-être de tous pour les créanciers de l’Etat. Il n’écouta point la voix de la cour, qui, en le flattant, le traitait comme elle traite toute puissance, et qui avait bien ses raisons pour vouloir lui persuader qu’avec son talent il n’avait pas besoin de se montrer d’une économie rigoureuse. Necker supprima tout ce qui lui paraissait excessif dans la dépense et inutile dans son emploi. Ce début prouva la fermeté du ministre et la netteté de son esprit réformateur. Il mit les postes en régie, et cassa le bai! de la ferme. Il supprima les receveurs des domaines, et, ce (pii était plus hardi, les intendants des finances, car les intendants des finances jouissaient d’un grand crédit et travaillaient personnellement avec le roi. Ils pouvaient s’emparer de l’esprit du monarque, toujours au premier

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occupant quand il s’agissait de bien public, et ils étaient opposés aux plans de Necker. L’un d’eux, M. de l' rudaine, très-considéré et très-influent à cause de ses parentés et de ses relations avec la haute magistrature, pouvait devenir très-dangereux. Cette suppression des intendants des finances ne fut donc pas seulement une réforme d’administration, mais aussi un coup de politique, résolument frappé.

Une autre suppression à laquelle on avait droit de s’attendre avec le caractère bien connu de Necker et scs prétentions à une moralité supérieure, était celle de la loterie, fondée par Clugny. Il en réduisit les employés à six, de douze qu’ils étaient, et il s’en rapporta à euxmêmes pour opérer cette réduction; mais l’institution, il l’épargna. A tous les points de vue, ce fut une faute, une inconséquence de caractère et de système. Epargner la loterie quand on supprimait tant de choses, c’était avouer implicitement qu’on doutait de ses propres ressources financières, qu’on n’avait pas de système, qu’on n’avait que des expédients, et que tout, même le mauvais, était bon dans un cas pressé. C’était de plus déroger à la dignité de son être moral, et chez Necker l’être moral était l’être politique. Il s’en est assez vanté, ou du moins sa fille s’en est assez vantée pour lui. Quand il emprunta et que toutes les caisses de l’Europe s’ouvrirent devant sa réputation de haute moralité , « son nom « inspirait une telle confiance, que très-imprudemment,

« dit M rac de Staël, les capitalistes de l’Europe ont « compté sur lui comme sur un gouvernement. » L’histoire aura donc raison de lui reprocher, comme une double faute, tout ce qui pouvait ébranler cette confiance, en altérant ce pur renom de moralité.

Mais ce qui vint décider les vagues malveillances de certaines classes contre le directeur général , ce fut l’opération relative à l’extension des vingtièmes, sur une simple sommation ministérielle. Tous les ministres qui avaient tenté ce coup d’Etat administratif avaient péri à la peine. Necker ne tomba pas, soutenu qu’il était par les besoins de la situation ; mais il souleva des ressentiments qui ne devaient plus s’apaiser. La mesure en question atteignait les parlements et les mettait, pour l’impôt, de niveau avec tous les propriétaires. Le parlement de Normandie éleva la voix, mais on la lui fit baisser, et il fut mandé près du roi pour rendre compte de sa conduite.

Tel fut le commencement de l’opposition contre Nccker : jusque-là des intérêts s’étaient inquiétés, alors «les intérêts se plaignirent. Autour du mécontentement des parlements et des corps se groupèrent des mécontentements individuels, jusqu’alors dissimulés, silencieux. Monsieur se ressouvint qu’on n’avait pas voulu de l’intendant de sa maison pour en faire un contrôleur général, et qu’on avait préféré Necker. Les intendants des finances couvrirent leurs rancunes du respect qui

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s'attachait au nom de M. de Trudaine; au sein du conseil d’Etat, dont Nocher ne faisait point partie, beaucoup de jalousies couvaient également . Sartines, ministre de la marine, déclamait publiquement contre son collègue des finances; Vergennes procédait avec une réserve plus dangereuse, et Maurepas, qui mettait les petites vanités d’une femme dans la possession d’un pouvoir qu’il n’exerçait pas, abandonnait son protégé, sans doute parce qu’il exerçait le sien trop énergiquement.

En effet, ce n’était pas l’énergie qui manquait «à Necker. Il était peu habile à manier les hommes; mais ce n’était pas faute de les prendre d’une main ferme. Il avait fait embastiller Polisson , qui avait critiqué ses operations, et plus tard , quand fut déclarée l’opposition des parlements de Rouen et de Grenoble, il décida le roi h accepter les démissions de tous ces corps. Il avait 1’aplomb d’un homme convaincu de la bonté de son système : et réellement ses idées, issues des plus saines conceptions de Law, étaient, dans les circonstances, les meilleures qu’on put appliquer. Qu’on y songe bien : la France était fort endettée; on ignorait même quel était le déficit, puisque tous les ministres qui se succédaient, a dit un historien, « démentaient, en arrivant, les comptes de leurs prédécesseurs. »

Mais ce n’était pas tout : elle succombait aussi sous un

grand déficit politique. L’organisation des temps anciens

lie tenait plus; lcsabuspullulaient.il fallait avoir raison de ces abus, ou du moins montrer la bonne volonté de les combattre, et le système de Nccker promettait cela. Il faisait dépendre les ressources financières d’une réforme politique; l’action du financier qui emprunte et celle de l’homme d’Etat qui réforme étaient simultanées; le ministre ne se détournait pas de l’une pour accomplir l’autre. Très-certainement on voit dans cette conception une logique de procédés qui honore grandement M. Necker. Si le succès ne fut pas au bout, c’est que les circonstances étaient telles que l’homme alors n’en voyait pas la portée ; c’est que, surtout, ses moyens d’exécution ne répondirent pas à son dessein. Nccker n’avait pas la vertu delà séduction, cette grande vertu nécessaire aux réformateurs, qui ont tant besoin d’enthousiasme. Il n’avait rien de ce qui plaît, éblouit ou subjugue; sa fermeté meme, la seule qualité d’exécution qu’il possédât, sa fermeté ne maîtrisait point : elle indisposait. Ainsi, quand il s’agit de juger Nccker, on peut dire que ce ne fut pas le système qui manqua à l’homme, mais l’homme au système. Seulement, l’histoire, qui évalue tout l’ensemble de la personnalité humaine , si décisif dans les affaires , l’histoire tient rigueur à ces esprits qui gâtent la justesse de leurs vues en les appliquant .

Dès le 7 janvier 1777, Necker avait proposé un emprunt ; dans le préambule, il déclarait que l’Etat était déjà grevé de quarante millions de rentes viagères, et scs

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