CHAPITRE III
pas été sauvé à la fois par tous les capitaines de son escadre. Ils n’étaient pas dignes, dit-il dans son admiration passionnée , de servir sous un si grand homme de mer (i).
Cependant la guerre se faisait heureusement sur terre. Hyder-AIy s’était rendu maître du Carnatique. A sa mort et vers les premiers jours de l’année 1783, les Anglais, affaiblis, étaient en danger de perdre l’Inde ; mais il aurait fallu donner a Tippoo ce que la politique française avait refusé à Hyder , un appui plus généreux et plus fort. On lui avait envoyé M. de Bussy avec trois vaisseaux et un convoi chargé de troupes et de munitions. Suffren s’était réuni à ce renfort, avait débarqué les troupes, distribué les munitions; puis il était rentré, malgré les Anglais, dans le port de Trinquemale. D’après les instructions ministérielles , Bussy devait être le supérieur de Suffren : ce qui était encore une preuve de la profonde inintelligence du cabinet de Versailles en tout ce qui touchait aux affaires de l’Inde, car Bussy était l’homme de la guerre défensive, tandis que Suffren, au contraire, donnait pleinement les mains au système de Hyder-AIy, le seul qui pût arracher l’Inde aux Anglais. Quoi qu’il en soit, ils s’entendirent : Bussy, poussé par le général Stuart jusque sous les murs de Gondelour, s’v était renfermé, et, dans sa détresse, avait appelé à lui
(I) Bart'hou de Peuhoeu, Histoire de C Inde, t. III, p. 348.
l’irrésistible amiral du coté de la mer; dix-huit vaisseaux bloquaient Bussy. Quand on parla de ces dix-huit vaisseaux à Suffren, dont les forces étaient inférieures, l’audacieux marin passa «à bord de la Cléopâtre et alla luiinéme observer l’ennemi. A peine sut-on, sur les vaisseaux anglais, la présence de Suffren, qu’on leva l’ancre et en même temps le blocus; mais cela ne suffisait pas à cette soif de batailles qui dévorait le bailli. Par une manœuvre qui rappelait celle de l’amiral Ilood devant Saint-Christophe, Suffren mouilla à la place que les Anglais avaient quittée, les poussant au large en face de lui. Sir Hugues s’éloignait et ne voulait pas du combat ; ce furent des manœuvres infinies. Le bailli avait fait embarquer des soldats de Gondelour sur sa flotte , et il poursuivait les Anglais avec son opiniâtreté accoutumée. Il était le moins fort par le nombre, mais il avait confiance en lui-même. Il arriva sur la flotte anglaise jusqu’à portée de pistolet, et alors l’action s’engagea. On se battait depuis deux heures, quand tout à coup le feu prit au Vendant , ce qui amena un désordre, bientôt réparé par Suffren. On continua de se battre; la nuit vint , on ne cessa pas. Il fallut pourtant s’interrompre; seulement Suffren se promettait bien de recommencer la lutte dès le point du jour. Mais au jour, l’escadre anglaise avait filé dans les brumes, et les courants l’avaient fait dériver sous le vent de Pondichéri. Déterminé à ne pas donner prise sur lui à l’amiral Hugues,