CHAPITRE III
une diversion de petits embarras ; mais, grâce «à l’àpropos des mesures de Vergennes, elle fut trompée dans son dessein.
Ce ministre prenait chaque jour plus de crédit sur le roi ; son esprit clair, laborieux, appliqué , un peu pesant dans sa marche, mais sûr, plaisait à Louis XVI, qui n’avait pas la jalousie des hommes plus grands que lui , mais qui en avait promptement la fatigue. Louis XVI trouvait dans le comte de Vergennes des sentiments qui répondaient aux siens et presque dans la même mesure. C’était la même défiance contre l’Autriche, la même haine plus prudente que courageuse , la même probité incertaine qui n’aurait pas osé secouer et briser les traités de 1756, mais qui ne craignait pas de ruser contre leurs conséquences. Quand le roi, placé entre ses sentiments pour Marie- Antoinette et les traditions de son père , se sentait pris par le charme qui , à la fin , le subjugua , il s’appuyait sur son ministre , et ils résistaient tous les deux à l’influence de la reine, toujours trop archiduchesse ; mais ils résistaient comme deux hommes faibles pouvaient résister. Certes, il y as r ait un beau rôle à jouer pour Vergennes; mais il aurait fallu à ce ministre un caractère qu’il n’avait pas : c’était d’avoir raison , au nom de la France et du bon sens , de ces séductions toutes-puissantes delà beauté, de la jeunesse et jusque de la maternité que possédait Marie-Antoinette ; c’était d’opposer à un tel adversaire autre chose qu’une
vie réfléchie et F assiduité à scs devoirs ( i ). Mais la tête du comte de Vergenncs ne contenait point de si grandes et de si dangereuses pensées; son ambition n’était que de mourir ministre; il le disait souvent, et il agissait en vue de cette convenance personnelle plus qu’en vue des intérêts généraux. Quand un homme public en est là, il perd tout droit au respect du monde, et s’il a des facultés d’un certain ordre, elles ne servent qu’à faire mieux remarquer, par le contraste, le rang infime où l’histoire ne manque pas de le placer. Ces facultés étaient, chez Vergcnnes, plus d’expérience que de nature. Il s’était rompu , par cinquante ans d’exercice, à une méthode diplomatique qui consistait à biaiser avec bienséance devant toutes les difficultés. Mais ni ses études, ni ses efforts, ni son genre d’esprit ne le rendaient propre à autre chose qu’aux soins de son département. Quand, après la mort de Maurepas, il eut la pensée de devenir premier ministre, ce fut une méprise qu’il commit sur lui-méme, et que lui suggéra sa faveur auprès du roi; si Louis XYI l’eût écouté, le cabinet n’eut rien gagné au remplacement de Maurepas, car négocier et temporiser en toute affaire, comme le faisait M. de Vergcnnes, quand il fallait décider et agir, ne saurait constituer un gouvernement.
Une preuve frappante du crédit de Vergcnnes avait
(l) Flassan, Histoire delà diplom . , t. VII, p. 441.