SCÈNE PREMIÈRE
ALMODAN, RAYMOND.
ALMODAN.
De mon ordre par toi ce chrétien averti Sait qu’à l’entendre encor ma haine a consenti ? RAYMOND.
Oui , Soudan ; devant toi bientôt il va paraître. ALMODAN.
L’espoir de me fléchir l’abuse encor peut-être ;
Mais ma haine avec lui n’admet point de traités. Quoi ! visir, j’aurai vu ces chrétiens détestés ,
Du fond de l’Occident vomis sur ce rivage ,
Porter dans mes états la flamme et le ravage ;
Leur chef, qu’à ma fureur je devrais immoler,
Sur mon trône un instant m’aura fait chanceler ;
Et quand mon intérêt m’ordonne la vengeance ,
Je pourrais , n’écoutant qu’une aveugle indulgence , Du passé qui m’éclaire oubliant les leçons ,
De ces soldats chrétiens accepter les rançons !
Ils reviendraient bientôt, et la route est frayée.
Je veux enfin apprendre à l’Europe effrayée Quels périls désormais attendent ses enfants,
S’ils osaient reparaître aux bords que je défends.
Le sort entre eux et nous a posé des barrières ;
Que vers une autre plage ils portent leurs bannières :
Ces champs où le soleil darde ses premiers feux ,
Ces climats embrasés ne sont point faits pour eux. L’Europe à ces Français ne peut-elle suffire?
Dans l'antique Orient quel espoir les attire?
Quels sont donc leurs desseins? et que prétend leur roi? Veut-il forcer le Nil à couler sous sa loi ?
RAYMOND
L’Asie , à tant de maux par les chrétiens livrée ,
Recèle de leur Dieu la tombe révérée :
Là tendent tous leurs vœux , et , pour la conquérir , Au-devant des dangers tu les as vus courir.
Tu connais leur monarque et l’ardeur qui l’anime.
ALMOD AN.
Ne crois pas qu’il renonce à soumettre Solime ;
Dans son ame en secret il nourrit cet espoir.
Pour le juger, visir, il a fallu le voir ,
Lorsqu’à nos yeux surpris déployant ses bannières ,
Il guida vers nos bords les phalanges guerrières Qui viennent sur ses pas conquérir un tombeau.
Le front calme , Louis , debout sur son vaisseau Des chevaliers français échauffait le courage,
Et son glaive étendu leur montrait le rivage.
Là, mes soldats armés attendaient les chrétiens.
Ce prince, tout-à-coup emporté loin des siens, S’élance, chacun fuit! En ce désordre extrême,
Le dirai-je? étonné, je recule moi-même!
Je ne sais de quel feu s’animaient ses regards.
Enfin , de mes guerriers fuyant de toutes parts Je voulus dissiper les honteuses alarmes;
Vains efforts ! loin de soi chacun jetait ses armes;
Ma voix contre Louis ne put les rallier;
Us croyaient voir un Dieu prêt à les foudroyer.