ACTE I, SCÈNE II
Que dis-je? son courroux sur nos coupables têtes,
Dès notre premier pas , déchaînant les tempêtes, Semblait de l'Orient nous fermer les chemins.
Quels maux nous attendaient sur les bords africains ! C’était peu que le ciel, flétrissant notre gloire.
Aux drapeaux du croissant attachât la victoire;
Il a, pour nous détruire, armé tous les fléaux : Chaque jour éclairait des désastres nouveaux;
Et la contagion , sur cette aride plage ,
Dévorait les chrétiens échappés au carnage.
Non, Dieu n’ordonnait point ces funestes combats : Et si le sang français coula dans ces climats ;
Si maintenant , chargés de honteuses entraves,
Des Sarrasins vainqueurs nous vivons les esclaves;
Si le courroux du ciel s’appesantit sur nous ,
De ces revers affreux nous n’accusons que vous ! Nous suivîmes vos pas, nos maux sont votre ouvrage.
JOINVILLE
Arrête, malheureux!
PHILIPPE
Juste Dieu, quel langage!
Un chevalier français ose accuser son roi !
LOUIS
Mon fils, je lui pardonne, il n’offense que moi. JOINVILLE.
Nous désavouons tous ces coupables murmures.
Je songe à vos malheurs, et non à mes injures.
JOINVILLE
Quoi ! lorsque tout chrétien qui gémit dans les fers Doit apprendre de nous à souffrir ses r « ers ;
Lorsque , las de ses maux , le soldat nous contemple. De la rébellion nous lui donnons l'exemple !
Cbâtillon de sa plainte ose vous accabler!
Vous devez le punir.
LOUIS
Je dois le consoler.
{à Chdtiüon. )
Vous déchirez mon cœur! Revenez à vous-même ; N’accusez plus un roi qui vous plaint, qui vous aime. Châtillon, de vos maux je souffre autant que vous: Et si , pour désarmer le céleste courroux,
Au glaive des bourreaux il faut livrer ma tête,
J’y consens avec joie, et la victime est prête.
CHATILLON
Qu’ai-je fait?
La douleur a pu vous égarer.
Rentrez dans le devoir ; et, loin de murmurer,
Des bienfaits du Très-Haut conservant la mémoire. De nos premiers combats rappelez-vous la gloire. Quand , traversant les mers , vous vîntes , à ma voix , Planter aux bords du Nil l'étendard de la croix,
Vous étiez vertueux, Dieu protégea vos armes^
Il nous guida lui-même au milieu des alarmes;
De la sainte cité nous frayant les chemins,
11 porta l’épouvante au cœur des Sarrasins,
Et chassant devant nous leurs tremblantes cohortes, De Damiette soumise il nous ouvrit les portes.
Que ne présageait point ce glorieux succès!
Mais bientôt, nous livrant aux plus honteux excès, Du Dieu qui nous choisit pour venger sa querelle Nos crimes ont lassé la bonté paternelle.