CHAPITRE VIII
cessité d’admettre, à cause de l’éléphant de la Léna, ce refroidissement subit dont parlait Cuvier. Ce que j’ai vu en Sibérie, ce qui a été vu sur la côte nord-ouest de l’Amérique, dans l’expédition du capitaine Beechy, prouve simplement qu’il existe une couche de terrain de transport gelé, dans les pentes duquel, encore aujourd’hui, se conserverait intacte la chair de tout animal qui y tomberait accidentellement. C’est un petit phénomène local. L’ensemble des phénomènes géologiques me paraît prouver, non l’empire de cette surface de glace sur laquelle vous faites rouler les blocs, mais une température très élevée jusque vers les pôles, température favorable à l’existence d’organismes analogues à ceux de nos tropiques actuels. Vos glaces me font peur, et quelque plaisir que j’éprouverais à vous embrasser ici, mon cher ami, je ne sais si, pour soigner votre santé et pour ne pas voir ce pays, déjà si hideux, sous une couche de neige et de glace (en février), vous ne feriez pas mieux de venir deux mois plus tard, à la première verdure.
Ceci a rapport à une lettre que M. d’O.... a reçue hier et qui m’a un peu effrayé, parce que l’état de vos yeux vous avait forcé à vous servir d’une main étrangère. De grâce, ne pensez pas à voyager avant que vous ne soyez entièrement remis. Je termine cette lettre dans la ferme persuasion qu’elle ne renferme pas une ligne qui ne soit l’expression de l’amitié et de la haute estime que je vous porte à jamais.
La magnificence de vos derniers cahiers, n° 8 et 9, n’a pas de nom. Quelle exécution que vos Macropoma, Y Ophiopris procerus, la grande bête de Mantell, les minutieux détails des Dercetis , Psammodus, — les squelettes. — Il n’y a rien de semblable dans tout ce que nous possédons sur les vertébrés.
J’ai commencé aussi à étudier votre texte, si riche en faits bien disposés, la monographie des Lepidostei ,
AGASSIZ A NEUCHATEL
le morceau sur les rayons osseux1, et je n’ai pas voulu en croire mes yeux, cher Agassiz: soixante-cinq pages du troisième volume, qui se suivent sans interruption ! Vous allez gâter le public. Vous avez aujourd’hui des renseignements sur un millier d’espèces; claudite jam rivos ! Votre ouvrage peut marcher avec deux cent cinquante souscripteurs, mais si vous continuez à faire voyager deux dessinateurs, je vous prédis, en homme d’affaires, qu’il ne marchera pas. Vous ne pourrez pas même publier ce que vous possédez depuis cinq ans. Pensez, mon excellent ami, qu’en voulant donner un aperçu de tous les poissons fossiles qui existent maintenant dans les collections, vous poursuivez une ombre qui fuit constamment devant vous. Il faut quinze ans pour terminer un tel ouvrage ; ainsi, ce maintenant est un élément indéterminé ! Ne pourriez-vous prendre sur vous-même de vous en tenir à ce que vous possédez à présent ? Faites revenir vos dessinateurs. Avec la réputation dont vous jouissez en Europe, on vous enverra ce qui pourrait essentiellement changer vos opinions sur certaines organisations.
Si vous continuez à avoir deux ambassadeurs en pays étrangers, les fonds que vous voulez destiner à la gravure et à l’impression seront absorbés. Vous lutterez avec des difficultés domestiques et à l’âge de soixante ans (tremblez à la vue de ce chiffre), vous serez tout aussi incertain qu’aujourd’hui de posséder seulement dans la collection de vos dessins tout ce qui existe chez les amateurs. Comment épuiser un océan dont les espèces augmentent indéfiniment? Finissez d’abord ce que vous possédez en décembre 1837 et recommencez, si le métier ne vous répugne pas, à publier des suppléments en 1847. Vous n’oublierez pas que ces suppléments doivent être de deux genres : 1° Des notions qui modifient quelques-uns
1 Des nageoires de certains poissons.