CHAPITRE PREMIER
tagea ses vivres avec eux, leur parla de leur vie d’étudiant, de leurs plans futurs et les conduisit enfin jusqu’à la cure d’Orbe, où il se présenta lui-même.
Quelques jours après, M. Agassiz reçut une lettre de cette connaissance fortuite, qui se trouvait être un homme opulent et haut placé, demeurant à Genève. Il lui écrivait qu’il avait été extrêmement captivé par son lils aîné Louis, et qu’il désirait l’adopter en prenant à sa charge la responsabilité de son éducation et de son avenir. Cette proposition tomba comme une bombe dans la paisible cure. M. et Mmc Agassiz n’étaient pas riches, et tout ce qu’ils faisaient pour l’éducation de leurs enfants n’était obtenu que par de pénibles sacrifices de leur part. Comment donc refuser de pareils avantages offerts à leur fils si bien doué ? Toutefois, après mûre réflexion, il fut décidé, d’accord avec Louis, qu’on n’accepterait pas des propositions qui, si brillantes qu’elles pussent paraître, aboutiraient à une séparation et peut-être à une position fausse. Agassiz resta pendant des années en correspondance avec l’ami qu’il s’était fait si promptement et qui continua à lui témoigner toujours beaucoup d’intérêt. Quoique cet incident n’ait pas eu de suites, il convient de le mentionner pour montrer le charme qu’Agassiz, tout jeune encore, exerçait sans s’en douter sur tous ceux qui l’approchaient.
De Zurich, il passa à l’Université de Heidelberg où nous le trouvons au printemps de 1826.
AGASSIZ A HEIDELBERG
Louis Agassi z à son père.
(originale)
Heidelberg, le 24 avril 1826.
Étant arrivé ici d’assez bonne heure pour pouvoir
parcourir tous les environs avant le commencement des cours, je me proposai d’emblée de trotter tous les jours, tantôt ci, tantôt là, pour apprendre à les connaître, et je m’en fécilite d’autant plus que j’ai appris que, dès que les cours auraient commencé, il ne serait plus question de s’écarter et qu’il fallait rester à la maison, tant on a à faire. La première excursion que nous fîmes, fut une après-dinée à Neckarsteinacli, à deux lieues et demie d’ici; le chemin qui y conduit longe toujours le Neckar, et, à certains endroits, il s’élève même assez hardiment sur les bords de cette rivière qui coule entre deux collines entremêlées de rochers couleur de craie rouge. Plus loin la vallée s’élargit et un joli monticule, sur lequel se trouvent des ruines, s’offrit tout à coup à nos regards, au milieu d’une vaste plaine où paissaient des brebis. Neckarsteinach même n’est qu’un petit village dans lequel il y a pourtant trois châteaux, dont deux sont en ruines, mais dont l’autre est encore habité et d’où l’on jouit d’une vue magnifique. Le soir nous revînmes au clair de lune.
Un autre jour, nous partîmes pour aller sur ce qu’on appelle ici « la Montagne », qui est tout au plus aussi élevée que le Suchet1. Comme on ne peut pas y avoir tout ce qu’on voudrait, nous prîmes nos provisions avec nous. Cela m’a tant amusé (pie je veux vous raconter
1 Sommité du Jura, non loin d’Orbe.