CHAPITRE X
Il y avait tant de neige à la Handeck qu’on apercevait à peine la saillie du toit du chalet. La cascade si imposante et si bruyante en été, était muette et réduite à un mince filet d’eau limpide.
Après une marche très pénible, ils arrivèrent à l’hospice, gardé par un valet pour assurer les communications durant l’hiver. Cet homme leur raconta qu’il passait parfois un mois entier sans voir d’autres créatures vivantes que les chiens de garde, ses fidèles compagnons. Le petit lac voisin était couvert de neige,
mais non congelé; le ruisseau qui s’en échappe coulait sous la maison. La température pendant ces trois jours se maintint dans le voisinage de zéro, et ne descendit jamais au-dessous de — 4° C, même par un ciel
serein.
Le lendemain, à trois heures, ils étaient debout prêts à partir pour le glacier. Mais au lieu de la neige durcie sur laquelle ils comptaient et qui devait faciliter leur marche, ils trouvèrent une neige si molle qu’ils y enfonçaient jusqu’aux genoux. Desor, quoique vigoureux marcheur, était rendu; Agassiz marchait toujours en avant avec une ardeur que rien ne pouvait refroidir et encourageait son compagnon. Ils montent sur le glacier en franchissant la moraine terminale où rien n’accusait un mouvement de progression. Ils eurent de la peine à reconnaître, morne et muet sous la couche uniforme de neige, leur glacier de l’Aar, si varié et si animé en été pendant la journée par le babil incessant de mille tilets d eau et de joyeuses cascades. Mais, au-dessus, le ciel était bleu, l’air d’une transparence idéale; un papillon « petite tortue » volait devant eux séduit par l’air
AGASSIZ. COURSE d’HIVER AU GLACIER
doux et le brillant soleil. Tous les pics voisins étaient revêtus d’une neige immaculée, sauf le Finsteraarhorn dont les lianes abruptes paraissaient aussi sombres qu’en été. Agassiz était d’une gaîté folle, heureux de visiter en hiver le théâtre de ses explorations; la fatigue n’atteignait pas ses muscles de fer. Pourtant le soleil éblouissant et sa réverbération sur la neige les forcèrent à s’entourer la tête d’un double voile.
A onze heures, ils arrivaient à « l’HOtel des Neucliàtelois » qu’ils eurent bien de la peine à découvrir sous la neige et où ils ne purent entrer. Continuant leur marche, jusqu’au pied de l’Abschwung, ils évaluèrent à dix mètres l’épaisseur de la couche de neige en cet endroit. A midi, ils étaient de retour à « l’Hôtel des Neuchàtelois »; là Desor, se sentant défaillir, prit congé de son ami, et suivi d’un guide s’en retourna à l’Hospice. Agassiz resta pour faire encore quelques observations de température, et mesura à huit pieds de profondeur — 4 V 2° C; l’air était à + 1° C., mais, au soleil, le thermomètre indiquait 30° G.; et la chaleur était telle qu’ils ôtèrent leur redingote et leur gilet; le double voile était un supplice affreux.
Ils constatèrent dans cette revue, que le glacier ne fournissait point d’eau; celle qui coulait en minces filets était de l’eau de source : le torrent de l’Oberaar et la cascade de Trübtensee avaient disparu. Ils s’assurèrent que les crevasses n’étaient point comblées par la neige, mais seulement recouvertes d’une voûte plus ou moins épaisse; qu’elles ne contenaient point d’eau, et que la glace des parois ne présentait aucune trace de bandes bleues et blanches.