‹ Louis AgassizChapitre 135 sur 387 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

d’Aletsch. Dans cet endroit solitaire, qu’ils appelèrent le « Repos », ils se débarrassèrent de tout ce qui 11e leur était pas absolument nécessaire, n’emportant

avec eux qu’un peu de pain et de vin, quelques instruments de météorologie et les objets indispensables pour toute grande ascension, l’écbelle, la corde et la hache pour tailler des escaliers.

Sur leur gauche, dans un couloir profond ouvert entre la Jungfrau et le Kranzberg, on distinguait une série de terrasses superposées; c’était par là qu’ils allaient monter. Comme dans toute ascension, il y

avait à gravir des pentes plus ou moins raides; tantôt ils enfonçaient profondément dans la neige tendre, tantôt ils devaient tailler des marches dans la glace, puis iis rencontraient des crevasses béantes qu’il lailait traverser au moyen de l’échelle et d’autres plus dangereuses encore, masquées par une couche de neige sur laquelle ils devaient marcher avec de grandes précautions, attachés les uns aux autres. Mais rien ne pouvait effrayer des montagnards aussi expérimentés, ayant le pied ferme et la tête sûre.

C’est ainsi qu’ils atteignirent un point d’où le sommet de la Jungfrau, se détachant de tout ce qui l’entourait, paraissait inaccessible dans son isolement. Tous, sauf les guides, ne voyaient que des difficultés insurmontables, et leur marche irrévocablement arrêtée par un chaos de précipices. Leuthold toutefois conservait sa confiance calme, disant qu’il voyait bien de quel côté il fallait se diriger. Il s’agissait d’abord de traverser un gouffre d’une profondeur inconnue, mais par places assez étroit pour que l’échelle de vingt-trois pieds pût servir de pont. De

AGASSIZ. ASCENSION DE LA JUNGFRAU 257

1 autre côté de cette crevasse et immédiatement audessus se dressait une pente de neige durcie d’une inclinaison effrayante. Leuthold et Wâhren montèrent les premiers en taillant des marches. Quand ils furent arrives a mi-côte de la terrasse, ils lancèrent la corde qu’ils tenaient par l’un des bouts, et qui, fixée par 1 autre bout à l’échelle, devait servir de rampe aux ascensionnistes. Au sommet, ils se trouvèrent sur un étroit plateau, au delà duquel s’étendait une pente plus douce jusque près du col du Roththal.

« Comme nous avions pris les devants, Agassiz,

« Leuthold, Jaun et moi, raconte Desor1, tandis que « nos autres compagnons de voyage franchissaient la <c ljremière rimaye (crevasse), nous rencontrâmes une « nouvelle crevasse qui semblait nous barrer le pas- « sage; une de ses parois était plus mince et surplom- « hait Je précipice, circonstance qui en rendait la « traversée plus difficile. Agassiz voulait qu’on attendit « 1 ai rivée de 1 autre détachement pour reprendre la « corde, mais Leuthold pensait que nous passerions « aussi bien sans cette précaution. Il trouva, en effet,

« un endroit où la crevasse était assez étroite pour « se laisser enjamber; après l’avoir traversée, il nous « tendit la main et nous aida à la franchir à notre « tour. Nous étions les trois sur le bord de la lèvre « septentrionale de la rimaye, lorsque nous fûmes « témoins d’un accident fort extraordinaire. Nous « entendîmes tout à coup un craquement sourd au- « dessous de nous; en même temps la masse de « neige, sur laquelle nous nous trouvions, s’affaissa

1 Séjour dans les glaciers, par Desor, p. 388.

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