CHAPITRE X
« d’environ un pied. Le guide .iaun était encore sui « l’autre bord, de manière que tout en entendant le « bruit, il voyait s’affaisser la surface qui nous por- « tait. Il en fut tellement épouvanté qu’il nous cria :
« Um Crottes Willen , schnell zurück ! (Au nom de « Dieu, revenez vite !) Leutbold, au contraire, loin « de se déconcerter, lui enjoignit de se taire sur le « champ, et, nous faisant signe de le suivre, il con- « tinua l’ascension d’un pas accéléré, en répétant « dans son dialecte haslien : Es ist mit, ganget numme (( witer (ce n’est rien ; allez toujours de lavant).
« Quoique nous eussions une très grande habitude « des glaciers, et que nous fussions en quelque sorte « familiarisés avec tous les dangers qu’ils présentent,
« je dois cependant convenir qu’en ce moment je sentis « mon cœur battre plus vite qu’à 1 ordinaire, mais « telle était notre confiance en notre guide, que nous « n’hésitâmes pas un instant à le suivre, quoique, en « toute autre circonstance, il eût paru bien plus na- « turel de rétrograder. Notre exemple décida le guide « Jaun, qui ne tarda pas à nous rejoindre. Nous nous « mîmes alors à discuter la cause probable de cet « accident. Les guides prétendaient que c était la « couche de neige fraîche qui s’était affaissée sur la « couche plus ancienne. »
Depuis le col du Roththal, la montée devint de plus en plus pénible; on n’avançait que très lentement, car il fallait tailler des marches dans une glace si dure, que pendant un moment les ascensionnistes ne purent avancer que de quinze pas en un quart d’heure. Les difficultés étaient aggravées par un froid intense et par un brouillard si épais qu’il permettait à peine
AGASSIZ. ASCENSION DE LA JUNGFRAU
au dernier de distinguer ceux qui étaient en tête de ia colonne. Leuthold les lit marcher sur le bord de 1 arête, parce que la glace y offrait moins de résistance à la hache. Mais il en résultait qu’ils avaient constamment le précipice sous les yeux, lorsqu’il n’était pas masqué par le brouillard, ce qui était bien fait pour mettre leurs nerfs à une rude épreuve. En elfet, ils pouvaient traverser avec leurs bâtons ce toit de neige en surplomb et, par le trou qu’ils faisaient, jeter leurs regards sur le grand cirque qui s’étendait à leurs pieds à une profondeur énorme. Un de leurs guides lut même obligé de les quitter, ne pouvant supporter plus longtemps la vue des précipices au bord desquels ils cheminaient.
Au moment où ils approchaient du but de leurs efforts, le brouillard menaçait toujours de les priver du spectacle pour lequel ils avaient bravé tant de dangers; mais tout à coup, comme touché de leur persévérance, le voile de nuages se souleva et découvrit tout près d’eux le sommet de la Jungfrau dans toute la beauté de ses formes puissantes et majestueuses. 11 restait cependant encore une petite distance à parcourir avant d’atteindre la plus haute cime, mais ils durent s arrêter subitement, « car, dit Desor, nous « vîmes avec une sorte d’effroi que l’espace qui nous « séparait du point culminant, était une arête presque « tranchante ayant de quinze à trente centimètres de « large sur une longueur d’environ six mètres, tandis « que les pentes à droite et à gauche avaient une in- « clinaison de soixante à soixante-dix degrés. « Il n’y « a pas moyen d’arriver là ! » dit Agassiz qui ne se « laissait pas facilement décourager, et c’était à peu