CHAPITRE XI
Je ne vous reproche nullement, mon cher Agassiz, 1 ardent désir exprimé dans toutes vos lettres de\oii \os plus anciens amis accepter votre vaste théorie géologique de la période glaciaire. Il est très noble et très naturel de désirer que ce qui nous a paru vrai soit aussi reconnu comme tel par tous ceux que nous aimons... Je crois avoir lu et étudié tout ce qui a été écrit pour ou contre la période glaciaire, de même que sur le transport des blocs erratiques, soit qu’ils aient été charriés par des glaces flottantes ou par des inondations, soit qu ils aient glissé sur des pentes. Ma propre opinion, comme vous le savez, ne peut avoir ni poids, ni autorité, tant que je n ai pas vu
par moi-même les faits décisifs.
En effet, je suis disposé, peut-être à tort, à envisagei toutes les théories géologiques comme ayant leur source dans une région mythique, où, avec les progrès de la physique, les visions seront modifiées de siècle en siècle. Mais les « éléphants surpris par les glaces » et le « changement instantané de climat » de Cuvier, ne me paiaissent pas plus compréhensibles à présent que lorsque j’ai écrit mes « Fragments asiatiques ». D’après tout ce que nous savons de la diminution de la chaleui sui la terre, je ne puis pas admettre un changement généial de température assez notable pour empêcher la décomposition des chairs pendant toute cette période. Je comprends ■beaucoup mieux que des loups, des lièvres et des chiens qui tomberaient aujourd’hui dans une crevasse des légions glacées du nord de la Sibérie, puissent conserver leur chair et leurs muscles. Quoiqu’il en soit, la prétendue « glace d’éléphant » n’est en simple prose qu’un terrain de transport composé de débris porphyritiques mélangés de cristaux de glace....
Mais, dans votre royaume, je ne suis après tout qu’un sujet rebelle et grondeur.... Ne soyez pas fâché contre un ami qui est plus que jamais pénétré des services que vous
AGASSIZ. LETTRE DE HUMBOLDT
rendez à la géologie par vos vues philosophiques sur la nature et votre profonde connaissance des êtres organisés.
Avec le vieil attachement et la plus chaude amitié, votre dévoué
A. de Humboldt.
Deux ou trois mois plus tard, Humboldt lui écrit encore sur le meme ton :
« .... La grâce d’en haut, « dit Mme de Sévigné », « vient lentement. Je la désire surtout pour YEiszeit « et la terrible calotte de glace qui me fait peur, à « moi l’homme de l’Équateur. Mon hérésie, bien peu « importante, puisque je n’ai rien vu, ne m’empêche « pas, je vous le jure, mon cher Agassiz, d’être pé- « nétré le plus chaleureusement du monde du vif « désir que toutes vos observations soient publiées... « Je jouis des bonnes nouvelles que vous me donnez « des poissons; vous affligerais-je, si j’ajoutais que « l’ouvrage où vous avez répandu tant de lumière « sur le développement organique des êtres, est le « vrai fondement de votre gloire? »
* Louis Agassiz à Sir Philip Egerton.
Neuchâtel, juin 1842.
.... Je travaille de toutes mes forces à mon rapport sur les poissons de « l’Old Red 1 » dont une partie des planches, au moins, vous sera adressée à Manchester avec un résumé général des espèces de cette formation. Je désire que ce soit un travail soigné qui fasse faire de nouveaux et sensibles progrès à l’ichthyologie fossile.... Vous me
1 Vieux grès rouge.