CHAPITRE XI
d’exploration aux États-Unis. Ce projet fut en particulier souvent discuté avec Charles Bonaparte, prince de Canino, naturaliste presque aussi ardent qu Agassiz, qui soutint longtemps avec lui une correspondance scientifique intime. En avril 1842, le prince lui écrit : « Je me plais à rêver au voyage en Amérique que vous « avez promis de faire avec moi. Quel délassement ! et « en même temps que de travaux utiles devant nous ! » Puis, quelques mois plus tard, il ajoute: «Tenez-moi « bien au courant de vos projets, et, de mon côté, je « tâcherai d’arranger mes affaires de manière à être « libre de faire au printemps de 1844 un voyage, dont « le but principal sera de montrer à mon lils aîné le « pays où il est né et où chacun peut se développer « sans entraves. L’idée seule de ce voyage est pleine « de charme pour moi, puisque je vous aurai à mes « côtés et qu’ainsi je serai sûr qu’il fera époque dans « la science. » La réponse à cette lettre lut adressée du glacier de l’Aar et la première partie a trait au Nomenclator zoologicus, au sujet duquel Agassiz consultait souvent le prince.
* Louis Agassiz au prince de Canino.
Glacier de l’Aar, le 1er septembre 1842.
.... Je vous remercie infiniment de la peine que vous avez bien voulu prendre de revoir mon épreuve et de me signaler les fautes et les omissions que vous avez remarquées dans mon registre des oiseaux. Je les ai immédiatement corrigées et j’ai en outre pris la liberté de mentionner sur l’enveloppe de cette livraison la part que vous avez bien voulu prendre à mon Nomenclator. Je tâcherai de
AGASSIZ AU GLACIER DE L’AAR
faire de mieux en mieux pour les classes suivantes; mais vous savez vous-même qu’il est presque impossible d’éviter toujours les fautes graves dans un pareil travail et qu’une deuxième et troisième édition peuvent seules épurer le tout.
Je vous aurais répondu plus tôt, si votre lettre ne m’était parvenue sur le glacier de l’Aar, où, depuis le commencement de juillet, je suis fort occupé à poursuivre des observations dont les résultats deviennent tous les jours plus importants et plus concluants. Le fait le plus saillant que j’ai mis hors de doute dans toute son extension, c’est que l’on peut poursuivre la stratification primitive des névés ou des champs de neige stratifiés des plus hautes régions, à travers tout le cours des glaciers jusqu’à leur extrémité inférieure. J’en ai dressé une carte générale avec des coupes transversales qui montrent comment les couches se redressent sur les bords des glaciers et à leur jonction, lorsqu’ils confluent de deux vallées, et comment, à la surface, les couches forment des lignes sinueuses ou des arcs concentriques de plus en plus fermés, à mesure que le glacier descend plus bas. Pour démontrer la chose, il faudrait vous envoyer mes cartes et mes plans dont je n’ai pas encore de doubles; mais le fait est dorénavant incontestable et vous m’obligeriez en l’annonçant à la Section de géologie de Padoue. M. de Charpentier, qui se rend à votre réunion, niera sans doute le fait, mais vous pourrez lui dire de ma part qu’il est aussi évident que la stratification des roches neptuniennes. Seulement, pour s'en rendre bien compte, il faut s’élever au-dessus de la surface du glacier, de manière à le dominer dans son ensemble. J’ajouterai encore qu’il ne s’agit point ici des bandes bleues et blanches de la glace dont je vous ai parlé l’année dernière, mais d’un phénomène qui en est bien distinct.
Je voudrais bien pouvoir me rendre à votre aimable