CHAPITRE XI
Avant même de reprendre les glaciers, j’ai l’intention d’achever ma monographie de YOld Red , afin que vous puissiez la présenter à la réunion de Cork, à laquelle il
me sera impossible de me rendre Je vous remercie
infiniment de ce que vous, et Lord Enniskillen, voulez bien me confier tous vos poissons de Sheppy; ce sera un moyen de me préparer à l’avance à la détermination rigoureuse de ces fossiles et je pourrai m’en rendre familiers tous les détails, en les ayant quelque temps sous les yeux. Quand je les connaîtrai à fond et que je les aurai comparés avec les collections de squelettes des musées de Paris, de Leyde, de Berlin et de Halle, j’irai alors en Angleterre pour voir ce qui se trouve dans d’autres collections que je n’ai pas eues ici à ma disposition.
Agassiz employa l’hiver de 1843 à donner des cours et surtout à achever les divers ouvrages de zoologie qu’il avait entrepris, ainsi qu’à reviser les matériaux rapportés du glacier. Il se pliait facilement à tous les changements que lui imposait sa carrière scientifique, passant sans transition de la vie du montagnard à celle du savant le plus sédentaire. Après avoir séjourné pendant des semaines sur la neige et la glace, constamment sur pied et en plein air, il revenait s’enfermer pour plus longtemps encore dans son laboratoire, où, le jour, il pouvait rester immobile pendant des heures, le microscope à la main, tandis que tard dans la nuit il écrivait, ne quittant son ouvrage, le plus souvent, que bien après minuit.
Il était aussi obligé d’accélérer ses publications pour rentrer dans les frais qu’elles lui avaient occasionnés; cette période de sa vie fut des plus critique. Jamais il ne put comprendre qu’une entreprise, qui
AGASSIZ A NEUCHATEL
se justifiait au point de vue intellectuel, n’était pas toujours productive, financièrement parlant; aussi ses coûteuses recherches zoologiques, son établissement lithographique et ses travaux sur les glaciers avaientils dépassé de beaucoup ses ressources. Les prédictions de son vieil ami Humboldt s’accomplissaient ; Agassiz était surchargé d’engagements et, écrasé sous le poids de ses propres entreprises, il commençait à douter de pouvoir jamais réaliser son projet de voyage scientifique aux États-Unis.
* Louis Agassiz au ‘prince cle Canino.
Neuchâtel, avril 1843.
.... J’ai travaillé tout l’hiver comme un esclave pour avancer mes « Poissons fossiles ». Je vous ai expédié, il y a deux jours, mes quinzième et seizième livraisons, renfermant plus de quarante feuilles de texte et une masse d’observations nouvelles. Je ne discontinuerai pas cet ouvrage jusqu’à ce qu’il soit complètement achevé, afin de me rendre indépendant, car, si ma position ne change pas, elle deviendra intenable pour moi et je serai obligé de chercher ailleurs d’autres moyens d’existence. Des projets extravagants me passent par la tète, comme c’est toujours le cas de ceux qui sont dans la gène ; celui de vous accompagner aux États-Unis me souriait si fort que je suis maintenant désolé de penser que dans mon dénûment son exécution devient impossible. Tous les grands projets de publications que j’avais conçus se trouvent ainsi ajournés
et peut-être anéantis à tout jamais
Si, lorsque les « Poissons fossiles » seront terminés, il s’en vend quelques exemplaires, il serait possible que je parvienne à me relever. Mais je n’ose guère me livrer à