CHAPITRE XIII
faisant, dans les voitures des chemins de fer, elles portent l’empreinte de la précipitation avec laquelle elles ont été écrites et des interruptions constantes auxquelles on est exposé en voyage
En partant de Boston, le 16 octobre, j’ai fait route vers New-Haven, par Springfield, en chemin de fer. La rapidité des locomotives est effrayante pour celui qui n’en a pas l’habitude, mais bientôt on se met au pas et l’on finit, comme tout le monde, par s’impatienter des moindres délais. Je comprends cependant très bien l’antipathie que l’on peut avoir pour tout ce qui se rattache au chemin de fer. Il y a quelque chose d’infernal dans cette puissance irrésistible de la vapeur, entraînant des masses aussi lourdes avec la rapidité de la foudre. Les habitudes qui résultent du contact continuel des chemins de fer et l’influence qu’ils exercent sur une partie de la population, sont loin d’être agréables pour celui qui n’y est pas accoutumé. Vous jetteriez les hauts cris, si vous voyiez vos effets jetés pêle-mêle, comme des bûches de bois et entassés les uns sur les autres, sans aucun soin; des boites à chapeau, des sacs de nuit, des malles, des caisses, tout y passe et personne ne s’étonne d’en voir voler quelques-uns en éclats. Peu importe, on va vite, on gagne du temps et c’est l’essentiel. Les plus prudents s’arrangent en conséquence et n’emportent avec eux que ce qui est indispensable, c’est-à-dire une chemise de rechange qu’on met le soir, avec ses bottes, derrière la porte de sa chambre, pour la trouver lavée le lendemain
Les mœurs du pays diffèrent tellement des nôtres en tous points, qu’il me paraît impossible de s’en faire une juste idée et de les bien juger, avant d’avoir vécu longtemps au milieu d’une population aussi active et aussi mobile que celle des États du Nord de l’Union. Je n’entreprendrai donc pas de l’apprécier. Tout ce que je puis dire, c’est que les Américains instruits sont d’un commerce
AGASSIZ EN AMERIQUE
très facile et très agréable; leur obligeance est à toute épreuve et leur prévenance envers les étrangers surpasse tout ce que j’ai rencontré ailleurs. Je puis même ajouter que si j’avais à me plaindre de quelque chose, ce serait plutôt d’un excès d’attentions; j’ai eu souvent de la peine à faire comprendre qu’il me convenait mieux de rester à l’hôtel, pour y travailler plus à mon aise, que d’accepter l’hospitalité qu’on m’offrait.
J’ai fait la connaissance d’un grand nombre d’hommes dévoués à la science, quoique occupés pour la plupart d’une profession spéciale; les médecins surtout se vouent à l’étude des sciences et, en particulier, de l’histoire naturelle. Il résulte cependant un inconvénient de cette vie entrecoupée, c’est que les études se dirigent sur les détails, qui supportent des interruptions fréquentes, plutôt que sur les branches qui exigent une méditation profonde et suivie. Je crois que l’étonnante activité des Anglo-Américains et leur extrême mobilité est en grande partie due à l’influence du climat, à ce ciel si pur, à cet air si vif, qui n’a rien de l’effet assoupissant des latitudes parallèles de l’Ancien Monde.
Certainement, rien n’est plus frappant que le contraste entre les allures pressées des Yankees (c’est le sobriquet que les Anglais donnent aux Américains), et le flegme des Indiens qui habitaient jadis la contrée. Ces derniers paraissent ne s’émouvoir de rien et rester aussi insensibles aux beautés de la nature et de l’art, qu’aux privations et aux souffrances physiques.
En parcourant les campagnes et en traversant les villes en chemin de fer, j’ai été surtout frappé de voir les bestiaux et les chevaux rester aussi tranquilles à l’approche des sifflets de la machine à vapeur, qu’à l’approche de leur gardien et les hommes et les enfants se ranger devant les trains le long des rues, comme s'il passait une simple voiture. Nulle part des barrières, point de ces