CHAPITRE XIII
palais d’attente qui absorbent les capitaux de nos amateurs d’agiotage, partout de simples hangars ; aussi ces entreprises font-elles de bonnes affaires et les chemins de fer se multiplient-ils comme de simples routes. 11 y en a huit lignes, de plus de cent lieues chacune, qui aboutissent à Boston seulement. Ah ! quel pays !
Tout le long de la route, entre Boston et Springfield on ne voit que roches polies et anciennes moraines. Il faut n’en avoir jamais vu le long des glaciers, pour douter de la cause réelle du transport de toutes les masses erratiques qui couvrent, à la lettre, le pays J’ai eu le plaisir
de convertir à ma manière de voir plusieurs des géologues les plus distingués de l’Amérique, entre autres le professeur Rogers, qui va faire mardi prochain une leçon publique sur sa conversion à la foi des glaciers, devant un auditoire de plus de deux milles personnes.
Rien ne ressemble moins à nos mœurs que la manière de vivre des Américains. Tout se fait en public dans les hôtels. Les chambres des voyageurs ne sont pour la plupart que de petites chambres à coucher, à une fenêtre. 11 y en a jusqu’à quatre cents dans un grand établissement et tout ce monde vit pêle-mêle dans trois ou quatre grands salons. Les uns écrivent, les autres lisent ou fument dans le premier coin venu; même dans les corridors vous rencontrez des hommes écrivant leurs lettres sur des banques alignées comme dans une boutique. Les dames font partout bande à part; à table elles ont des places réservées, des bancs réservés dans les chemins de fer, des cabines distinctes dans les bateaux à vapeur, des entrées particulières dans les hôtels, des bureaux distincts à la poste. Cela paraît étrange au premier abord; mais quand on réfléchit à l’égalité absolue qui règne de droit entre les hommes, quel que soit le degré de leur éducation, on comprend que cette distinction soit nécessaire. Les hommes mariés, accompagnant des dames, ont seuls libre
AGASSIZ EN AMÉRIQUE
entrée dans les appartements qui leur sont réservés. Une autre singularité des hôtels de ce pays, c’est que les prix y sont fixes et pour tout le monde les mêmes : tant par jour, ordinairement deux dollars. Tant pis pour ceux qui ne sont pas là aux heures des repas. On sert à heures fixes; chacun a la carte du dîner sur son assiette et se fait servir pêle-mêle tout à la fois sur la même assiette, le plus souvent du rôti, du fruit cuit, des pommes de terre et du riz, empilés comme une macédoine et on avale cela en cinq minutes, puis on s’en va. Nulle part on ne sert de vin; peu de personnes en boivent à l’ordinaire
Les réunions nombreuses, accompagnées de discours publics, sont un autre trait caractéristique de la vie des Américains. Pendant les premiers temps de mon séjour à Boston, j’ai assisté à une réunion de près de trois mille ouvriers, chefs d’ateliers et commis. Rien n’est plus décent et plus convenable que ces réunions; la mise de tout le monde est soignée; il n’y a pas jusqu’au plus simple manœuvre qui n’ait du linge propre. C’est un spectacle unique de voir une pareille assemblée réunie dans le but de se créer une bibliothèque, écoutant attentivement et dans le plus profond silence un discours de près de deux heures sur les avantages de l’instruction et de la lecture, et sur les moyens d’employer utilement les moments de loisir que laisse une vie remplie de travaux pénibles. Les hommes les plus éminents rivalisent d’empressement pour instruire le peuple et faire son éducation, aussi n’ai-je pas rencontré un individu désœuvré, ni un mendiant, excepté à New-York, qui est un égoût de la population d’Europe
Ne pensez pas que pour tout cela j’aie perdu le souvenir des avantages que présente notre vieille civilisation. Loin de là, je sens plus que jamais tout ce que vaut un long passé qui nous appartient et dans lequel nous avons grandi. Il faudra des générations à l’Amérique pour ac-