CHAPITRE XIII
il dirige depuis trente ans un grand journal scientifique qui, depuis sa fondation, a été la voie par laquelle les travaux scientifiques d’Europe se sont fait connaître en Amérique. Son fils, maintenant professeur, s’occupe aussi avec succès de chimie. Un de ses gendres, M. Dana, jeune homme encore, me parait devoir être un jour le naturaliste le plus distingué des États-Unis. Il a fait partie de l’expédition du capitaine Wilkes autour du monde et vient de publier un magnifique volume contenant une monographie complète de toutes les espèces de polypes et de polypiers, avec des remarques très curieuses sur leur mode d’accroissement et sur les îles de coraux. J’ai été très surpris de trouver dans la collection de New- Haven un bel exemplaire de la grande salamandre fossile dCEningen, Y Homo diluvii testis, de Scheuchzer.
De New-Haven, je me rendis à New-York par le bateau à vapeur. Le Sound, entre Long-Island et la côte du Connecticut, présente sur ses rives une suite de villes et de villages des plus riants; des maisons isolées couvrent la campagne, de magnifiques arbres projettent leur ombre dans la mer et, à mesure qu’on avance, une foule d’oiseaux aquatiques s’élèvent continuellement du bout du navire pour aller de nouveau se poser à quelques cents pas plus loin. Jamais je n’avais vu de telles troupes de canards et de guillemots.
A New-York, je m’empressai d’aller voir Auguste Mayor dont mon oncle vous aura sans doute donné des nouvelles depuis que je lui ai écrit. Obligé de continuer directement ma route pour rejoindre M. Gray à Princeton, je m’arrêtai à New-York seulement un jour, que je passai en grande partie chez M. Redfield, auteur d’un Mémoire sur les poissons fossiles du Connecticut. Sa collection, qu’il a mise tout entière à ma disposition, est d’un grand intérêt pour moi; elle renferme beaucoup de poissons fossiles de différents genres, provenant d’un terrain
AGASSIZ EN AMÉRIQUE
dans lequel on n’en a encore trouvé qu’une espèce en Europe. Le grès bigarré du Connecticut comblera ainsi une lacune considérable, qui existait encore dans l’histoire des poissons fossiles, et cette acquisition est d’autant plus importante, qu’à l’époque du grès bigarré il s’est opéré un changement très grand dans les caractères anatomiques des poissons. C’est un type intermédiaire entre les formes primitives des terrains anciens et les formes plus régulières des terrains jurassiques.
Rien n’est imposant et grandiose comme la baie de New- York; la position de la ville est admirable. M. Asa Gray, professeur de botanique à Cambridge, près de Boston, m’avait offert de m’accompagner dans mon voyage à Washington. Nous nous étions donné rendez-vous à Princeton, petite ville à une demi-journée de New-York, chez le professeur Torrey, où j’allai le rejoindre.
Princeton est le siège d’une Université très considérable et l’une des plus anciennes des États-Unis. Le cabinet de physique, sous la direction du professeur Henry, est surtout riche en modèles de machines et en appareils électriques, qui servent aux recherches spéciales du professeur; le musée renferme une collection d’animaux et des ossements fossiles. Dans les fossés des environs de la ville, on trouve en abondance une espèce de tortue, très rare ailleurs, remarquable par la forme particulière de ses mâchoires et la longueur de sa queue. Je tiens à me la procurer, ne fût-ce que pour obliger M. le professeur J. Millier, à Berlin, qui désire l’examiner; mais je n’ai pas pu en avoir une seule, parce qu’elles se sont déjà retirées dans leurs quartiers d’hiver. M. Torrey m’a promis d’en faire pêcher pour moi au printemps. 11 n’est du reste pas facile d’en avoir, car on redoute leur morsure.
Malgré le vif désir que j’avais d’aller jouir des beautés de la campagne sur les rives de la riche baie de