‹ Louis AgassizChapitre 209 sur 387 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

vieux pasteur suisse, M. Ghristinat, avait pris la direction du ménage et de la maison. Dès l’enfance' d’Agassiz, i] s’était attaché à lui et lui avait toujours témoigné le plus vif intérêt, lui venant en aide de toutes manières. A la suite des événements politiques qui avaient bouleversé l’Europe, il s’était décidé à aller le rejoindre en Amérique et à partager son sort. « Si ton « vieil ami, lui avait-il écrit, peut aller vivre avec son « fils Louis, ce sera pour lui le comble du bonheur. » La présence de M. Ghristinat dans la maison était une bénédiction; il surveillait les dépenses et agissait comme commissaire en chef de la petite colonie. Agassiz, obligé de s’absenter souvent à cause de ses tournées de conférences, pouvait en toute sécurité laisser à son vieil ami les soins du ménage, certain qu à son retour il trouverait tout en ordre et recevrait toujours un accueil affectueux. En un mot, le papa Ghristinat, comme on l’appelait généralement dans cette famille hétérogène, s’efforçait, autant qu’un vieillard peut le faire, d’adoucir auprès d’Agassiz l’absence de sa femme et de ses enfants.

L établissement était organisé d’une manière quelque peu anormale. La maison, sans être grande, était suffisamment spacieuse pour recevoir quelques-uns de ses amis et anciens collègues que les événements d Europe avaient privés de leurs places. L’arrivée entre autres de M. Guyot, avec lequel Agassiz était intimement lié depuis si longtemps, fut un bonheur pour lui, car, dans ce moment, des chagrins de famille l’accablaient. Sa femme, toujours délicate de santé, venait de mourir chez ses parents à Fribourg en Brisgau et, quoique ses enfants fussent soignés avec la

AGASSIZ A CAMBRIDGE

plus grande tendresse, aussi bien dans la famille de sa femme que dans la sienne propre, ils n’en étaient pas moins séparés les uns des autres, ainsi que de leur père. Agassiz cependant ne pensait pas qu il fut sage de les faire venir si jeunes en Amérique. Dans ces circonstances, la présence d’un ami sympathique, qui était pour lui comme un frère, lui devenait doublement précieuse. Il avait auprès de lui ses aides et collaborateurs habituels et recevait fréquemment des étrangers qui, en arrivant dans* ce pays nouveau, trouvaient un pied-à-terre et de bons conseils dans cette petite colonie européenne. La maison était entourée d’une bande de terrain dont la culture faisait les délices du papa Christinat et qui devint bientôt un jardin zoologique en miniature où l’on faisait toute sorte d’expériences et d’observations sur les animaux. Des tortues dans une cuve, des lapins dans une grande huche, des aigles, un petit alligator, un ours apprivoisé et une famille d’opossums composaient la ménagerie qui s’augmentait de temps à autre de nouveaux arrivants.

Agassiz ne pouvait séjourner nulle part sans commencer à former un musée. Quand il accepta la place qui lui était offerte à Cambridge, il n’y avait dans rétablissement ni collections, ni laboratoires. Les spécimens indispensables pour ses cours étaient recueillis, pour ainsi dire, jour par jour, et son matériel d’enseignement, en dehors des tableaux illustrés qu’il avait apportés d’Europe, ne consistait qu’en un tableau noir. L’argent manquait pour acheter les objets nécessaires; l’habileté et les ressources du professeur devaient y suppléer. Sur les bords de la

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