CHAPITRE XVI
Il n’y a sans doute plus rien à découvrir dans les grandes espèces, après que le professeur Gibbs a passé par là; mais parmi les ordres inférieurs, il reste beaucoup de choses en réserve pour celui qui observe à l’aide du microscope. Je regrette seulement de ne pouvoir me livrer davantage à l’étude. Je sens que mon système nerveux est tellement surexcité, que tout effort prolongé me donne un accès de fièvre, en sorte que je ne puis qu’aller et venir, quand le temps le permet, et recueillir des matériaux pour de meilleurs jours.
Nous avons déjà examiné plusieurs méduses intéressantes, ainsi que la métamorphose complète et la génération alternante d’une nouvelle espèce de mon genre Tiaropsis. Vous apprendrez avec plaisir qu’ici, comme au Nord, le Tiaropsis est la méduse d'une Campanularia. M. Clark, un de mes assistants, a fait de très bons dessins de toutes ses périodes de croissance et de différentes autres méduses hydroïdes, particulières à cette côte. M. Stimpson, jeune naturaliste plein d’avenir, qui a été auprès de moi pendant quelque temps, dessine fort bien les crustacés et les bryozoaires dont on voit ici bon nombre de nouvelles espèces. Mon fils et mon vieil ami Burckhardt séjournent avec moi dans File de Sullivan et s’occupent des plus grandes espèces, en sorte que, lorsque je rentrerai à Cambridge, j’aurai probablement beaucoup augmenté mes connaissances sur la faune des côtes de l’Atlantique.
En ville, où je vais trois fois par semaine donner des leçons au Collège médical (outre un cours le soir devant un auditoire mélangé), je trouve le repos au sein de ma famille; aussi puis-je dire que mon bonheur serait complet, si ma santé était meilleure.
Quel dommage qu’un homme ne puisse pas travailler autant qu’il le voudrait ou du moins atteindre le but qu’il a en vue ! Mais il vaut mieux, sans doute, qu’il en soit
AGASSIZ A CHARLESTON
ainsi, et ce n’est pas un mal que notre ambition soit limitée par les conditions de notre nature, puisque de cette manière il n’est pas permis à nos meilleures lacultés de s’engourdir. Quoi qu’il en soit, je ne puis que regretter d’être en ce moment hors d’état de profiter des belles occasions que j’aurais ici d’étudier à fond 1 anatomie des échinodermes et en général l’embryologie des animaux inférieurs.
Malgré les bornes imposées aux travaux d’Agassiz par l’état de sa santé, cet hiver fut très heureux pour lui. Comme il le fait entendre dans la lettre précédente, sa femme et ses tilles l’avaient accompagné à Charleston, où elles avaient loué un appartement. Les jours de fête ou de congé se passaient chez le Dr John-E. Holbrook, qui possédait, dans le voisinage rie Charleston, une campagne extrêmement jolie et pittoresque, nommée V Arbre creux. Agassiz y avait été reçu presque comme un membre de la famille, lors de sa première visite, peu après son arrivée aux États-Unis. Il était heureux maintenant d’entrer en relations intimes avec un savant qui lui était connu depuis longtemps comme auteur de l 'Herpetology of South Carolina et qui s’intéressait aux mêmes études (pie lui. La femme du L)r Holbrook, descendante directe de John Rutledge, célèbre dans l’histoire de la Révolution des États-Unis, s’associait aux travaux de son mari; elle possédait de rares qualités intellectuelles développées par une éducation exceptionnellement soignée et par de nombreuses lectures. J /étendue et la variété de ses connaissances en histoire et en littérature, ainsi que le charme de sa conversation, en faisaient une femme distinguée. Elle exerçait