‹ Louis AgassizChapitre 281 sur 387 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

des États-Unis, je vous ai prévenu qu’il fallait d’abord examiner une question préliminaire de la plus grande importance, et dont la solution devait nécessairement influer sur tout l’ensemble du sujet. La question est celle-ci : Existera-t-il sur ce continent une population noire permanente, une fois que l’esclavage sera aboli partout et qu’on aura supprimé les causes qui favorisaient son augmentation ? Si cette question doit être résolue négativement, il est évident qu’une politique sage devrait se préoccuper du meilleur moyen de transporter cette race hors de nos États, en encourageant et en activant l’émigration. Si, au contraire, la question doit être résolue affirmativement, nous avons devant nous un des problèmes les plus difficiles, de la solution duquel dépendent en partie l’avenir et la prospérité de notre propre race, c’est-à-dire la combinaison, dans la même organisation sociale, de deux races qui diffèrent entre elles plus que toutes les autres. Notre devoir serait alors d’éviter le retour de grands maux, dont l’un paraît déjà dans le profit que des spéculateurs peu scrupuleux tirent de la nouvelle position sociale des esclaves affranchis.

Pour le moment, je ne considère que le cas des noirs sans mélange des États du Sud, dont le nombre, je suppose, est à peu près de deux millions; il n’est sûrement pas au-dessous, mais peut-être un peu au-dessus. De quelque point de vue que vous les envisagiez, vous devez arriver à la conclusion qu’abandonnés à eux-mêmes, ils perpétueront indéfiniment leur race, là où ils sont.

Suivant la théorie de l’unité de l’espèce humaine qui prévaut actuellement, on prétend que les races diverses se sont formées à la suite de leur établissement sur différents points du globe, et que notre terre est partout une demeure convenable pour les créatures humaines, qui s’adaptent toujours aux conditions dans lesquelles elles doivent vivre. D’après la théorie d’une origine multiple

AGASSIZ. SES VUES SUR LA RACE NOIRE

de l’humanité, les races ont fait leur première apparition dans les différentes parties du globe, chacune d’elles avec les caractères les mieux appropriés au pays qu’elle devait occuper.

En dehors de ces vues théoriques, il est certain que quelques races habitent de très vastes espaces sur la surface de la terre et qu’on les rencontre sur des continents divers, tandis que d’autres sont très limitées dans leur extension. Cette distribution est telle qu’il n’y a aucune raison de supposer que le nègre soit moins apte à occuper d’une manière permanente les régions chaudes du continent américain que le blanc à se maintenir dans ses parties plus tempérées. En supposant que notre race de noirs purs ne compte que deux millions de représentants, elle est cependant plus nombreuse que certaines races qui, depuis le temps où l’histoire nous les fait connaître, ont .occupé sans interruption différentes parties de la terre. Ainsi, les Hottentots et les Abyssins, depuis que nous les connaissons, se sont maintenus sans changement dans leurs pays d’origine, quoique leur nombre soit plus faible encore que celui de notre population noire non mélangée. Il en est de même des populations de l’Australie et des îles de l’océan Pacifique. La race papoue, la race négrillo et la race australienne proprement dite, distinctes l’une de l’autre aussi bien que de tous les autres habitants de la terre, comptent chacune moins de représentants que la race nègre aux États-Unis seulement, sans parler de l’Amérique centrale et de l’Amérique du Sud.

Ce fait établi, il me semble que, sauf le cas d’une violente intervention, il n’y a pas plus de raison de s’attendre à la disparition de la race noire du continent américain qu’à celle des races qui occupent les îles de la mer du Sud, l’Australie, le cap de Bonne-Espérance ou n’importe quelle partie du globe. Le cas des Indiens améri-

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