CHAPITRE XX
Louis Afjassiz au D1' S. -G. Hoioe.
(Trad. de l'anglais.)
10 août 1863.
Mon cher Docteur,
Je suis tellement impressionné par les dangers que court chez nous la civilisation, par suite des opinions qui tendent à prévaloir en ce moment sur le mélange des races, que j’ai hâte de vous soumettre quelques nouvelles réflexions sur ce sujet.
Permettez-moi d’abord d’insister sur le fait que la population produite par le mélange de deux races est toujours dégénérée, qu’elle perd les qualités des deux souches primitives pour retenir leurs défauts ou leurs vices, et qu’elle ne jouit jamais de la vigueur physique de l’une ou de l’autre. Afin d’apprécier clairement les effets de ce croisement, il est indispensable d’établir une distinction précise entre les différences qui séparent une race de l’autre et celles qui ne distinguent que les nationalités d’une même race; car, tandis que le mélange de ces dernières a toujours été salutaire, comme l’histoire nous l’enseigne, celui des races a produit un résultat tout à fait différent. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les habitants de l’Amérique centrale, où les blancs, les noirs et les Indiens sont plus ou moins confondus, pour voir les effets ruineux de tels croisements. La condition des Indiens sur les frontières de la civilisation aux États-Unis et au Canada, où ils sont en contact avec les Anglo-Saxons et avec les Français, est aussi une preuve de l’influence pernicieuse du mélange des races. Dans l’Ancien Monde, au cap de Bonne-Espérance et en Australie, nous voyons se produire les mêmes résultats. Partout, en effet, l'histoire parle aussi haut en faveur du mélange de nations proches parentes qu’elle condamne celui de races éloi-
AGASSIZ. SES VUES SUR LA RACE NOIRE
gnées par le sang. Il suffit de rappeler l’origine de la nation anglaise et celle des États-Unis. La question des croisements trop rapprochés et des mariages entre parents n’a rien à faire ici. En définitive, on peut dire qu’il n’y a guère dans la physiologie de sujet plus compliqué, ou qui exige de plus habiles distinctions, que celui de la multiplication de la race humaine, et pourtant on la traite d’ordinaire avec autant de légèreté que d’ignorance.
Puisque votre position vous permet d’exercer dans les Conseils de la nation une influence prépondérante sur cet important sujet, je vous supplie de ne pas laisser des opinions préconçues troubler votre jugement et vous induire en erreur. Je ne prétends pas être en possession de la vérité absolue, mais je tiens à vous recommander instamment de prendre en considération les faits indiscutables, avant de vous former une opinion et de décider quelle marche il faudra suivre. Réfléchissez un instant à la différence qu’il y aurait pour l’avenir de nos institutions républicaines et de notre civilisation en général si, au lieu de la population virile descendant de nations parentes, les États-Unis étaient habités par la progéniture efféminée de races mélangées, moitié indienne, moitié nègre, avec un peu de sang blanc. Pouvez-vous concevoir un moyen de sauver de leur dégradation actuelle les Espagnols du Mexique? Méfiez-vous donc de toute politique qui abaisserait notre race à leur niveau.
Ces considérations m’amènent naturellement à rechercher les caractères particuliers des deux races, afin de découvrir ce qui pourrait le mieux convenir à chacune d’elles. Je me réjouis à la pensée d’une émancipation universelle, non seulement au point de vue philanthropique, mais aussi parce que le physiologiste et l’ethnographe pourront discuter plus tard la question des races et proposer à leur égard des règles spéciales, sans paraître soutenir une iniquité légale. Il n’y a pas de doctrine