‹ Louis AgassizChapitre 29 sur 387 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

* Louis Agassiz à son frère Auguste.

Munich, le 26 décembre 1827.

.... Ta lettre si impatiemment attendue m’a fait un sensible plaisir; j’en avais besoin, car j’étais à jeun de vos nouvelles depuis longtemps; aussi je m’ennuyais affreusement et il fallait bien cela pour me réjouir un peu.... Puisque mes observations d’histoire naturelle ne t’ennuient pas, je veux encore te communiquer différentes choses là-dessus et te prier de me rendre un service. Ma collection s’est infiniment agrandie. J’ai empaillé dernièrement une superbe loutre; la semaine prochaine, je dois recevoir un castor; j’ai aussi échangé contre mes petits crapauds de Neuchâtel plusieurs reptiles du Brésil et de Java. Un de nos professeurs, qui publie une histoire naturelle des reptiles, veut faire imprimer dans son ouvrage la description et les observations que j’ai faites sur cette espèce de crapaud. Il a déjà fait lithographier les figures des œufs que Cécile m’avait dessinés et le dessin colorié que la sœur de Braun m’en avait fait pendant que j’étais à Carlsruhe.

Ma collection de poissons s’est aussi extrêmement augmentée, mais je n’ai plus de doubles des espèces que j’avais prises avec moi; je les ai tous échangés; c’est pourquoi tu me ferais grand plaisir en m’en procurant d’autres; je vais te dire lesquelles et de quelle manière. J’ai encore plusieurs grands bocaux de fort verre à Cudrefin; quand tu t’y rendras, prends-les avec toi et mets dans l’esprit de vin tout ce que tu pourras me procurer; mais pour que les poissons ne se frottent pas, place entre eux un peu d’étoupes coupées, puis envoie-les moi dans une petite caisse garnie de foin, par bonne occasion ou

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de la manière la plus économique. Les espèces que je voudrais avoir sont : (suit la liste).... Ce qui ne te sera pas indifférent d’apprendre, c’est que je travaille avec un jeune docteur Boni à l’anatomie et à l’histoire naturelle des poissons d’eau douce de l’Europe. Nous avons déjà amassé beaucoup de matériaux et je pense qu’au printemps, ou dans le courant de l’été prochain, nous pourrons publier les premiers cahiers. Cela fera rentrer un peu d’argent pour faire un petit voyage pendant les congés.

Je te conseille fortement de t’occuper d’études dans tes heures de loisir pour te passer le temps; lis beaucoup, mais seulement de bons et utiles ouvrages. Je t’avais promis de t’envoyer quelque chose; quoique je ne l’aie pas fait jusqu’ici, ne crois pas que je l’aie oublié; au contraire, c’est le choix qui m’embarrasse; mais je m’informerai encore pour savoir ce qui te conviendrait le mieux et je te promets de te l’envoyer. En attendant, ne néglige pas la lecture de Say et si tu ne l’as pas encore commencée, ne tarde pas plus longtemps, car ce ne sont que les connaissances statistiques et politiques qui distinguent le vrai négociant du marchand de chandelles et de

café et qui peuvent le diriger dans ses spéculations Un

homme qui connaît les produits d’un pays, ses ressources, ses rapports commerciaux et politiques avec d’autres États, est beaucoup moins sujet à entreprendre des spéculations fondées sur de fausses idées et par conséquent douteuses. Écris-moi ce que tu lis et communique-moi tes projets et tes plans, car il m’est impossible de penser qu’on puisse vivre sans en faire, au moins c’est mon cas...

La dernière ligne de cette lettre trahit un esprit inquiet, aspirant à un plus vaste champ d’activité intellectuelle, bien que calmé momentanément par la vie nouvelle de Munich; cette disposition réparait

de temps à autre, non sans causer quelque inquiétude à la famille d’Agassiz, comme nous allons le voir. La lettre qui provoqua la réponse suivante n’a pas été retrouvée.

* Madame Agassiz à son fils Louis.

Orbe, le 8 janvier 1828.

.... Ta lettre m’est parvenue à Cudrefin où j’ai passé dix jours. Avec quel plaisir je l’ai reçue! Cependant, sa lecture m’a attristée; tout y respire l’ennui, je dirais presque le mécontentement.... Crois-moi, mon enfant, rien n’est plus fâcheux que ta position; tu vois tout du mauvais côté. Si tu veux bien réfléchir, tu es exactement dans la position que tu t’es choisie; nous n’avons contredit en rien tes plans, tes projets, et avec une facilité que tu n’aurais rencontrée nulle part, nous sommes entrés dans toutes tes convenances, disant toujours amen à toutes tes propositions, ne demandant rien qu’une profession qui nous rassurât sur ta future existence, persuadés que tu aurais assez d’énergie et d’honneur pour remplir dignement ta place dans la société.

Tu nous a quittés, il y a quelques mois, en nous donnant la certitude que deux ans étaient plus que suffisants pour finir tes études de médecine; tu as choisi l’Université où tu croyais rencontrer le plus de ressources pour arriver à ton but, et maintenant comment se fait-il que la médecine ne t’offre que dégoût dans la pratique ? Mon bon ami, as-tu réellement bien réfléchi en pensant à mettre entièrement de côté cette carrière? Il nous est impossible d’y consentir; tu aurais trop à perdre dans notre opinion, dans celle du public et dans celle de ta famille. Tu passerais pour le jeune homme le plus incon-

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séquent, le plus léger, et la plus faible tache à ta réputation serait pour nous une chose affreuse. Il est un moyen de tout concilier et, je crois, le seul à suivre; c’est de continuer avec tout le zèle dont tu es capable tes études de médecine pour les terminer, et après, si tu y trouves toujours le même penchant, de cultiver l’histoire naturelle et de t’y vouer même tout entier, si tu le veux; tu auras plus de facilité à te placer, ayant deux cordes à ton arc. Tel est, mon bon ami, la façon de penser de ton père et la mienne

Mon enfant, tu n’es point fait pour vivre seul. C’est dans l’intérieur de sa maison qu’on trouve le vrai bonheur; on s’établit là à sa façon, et plus vite tu auras fini, plus vite aussi tu pourras planter ton piquet, fixer un papillon bleu en le métamorphosant en gentille ménagère. Sans doute, tu n’auras pas toujours à cueillir des roses sans épines; partout la vie se compose de peines et de plaisirs; faire à ses semblables tout le bien qu’on peut, avoir une conscience pure, gagner sa vie honnêtement, se procurer par son travail un peu d’aisance, rendre son entourage heureux, voilà le vrai bonheur; le reste se compose d’accessoires ou de chimères

* Louis Agcissiz à sa mère.

Munich, le 3 février 1828.

.... Tu connais très bien ton monde et tu sais quelle amorce il faut mettre à l’hameçon pour que le poisson morde plus facilement; comme tu me le peins d’une manière très attrayante, je ne vois rien au-dessus du bonheur domestique, et je suis convaincu que le comble de la félicité se trouve au sein de sa famille, entouré de petits marmots qui vous caressent. J’espère aussi jouir un jour

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