‹ Louis AgassizChapitre 30 sur 387 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

de ce bonheur L’homme de lettres ne devrait s’accor-

der ce repos qu’après l’avoir mérité par ses travaux, car si une fois il jette l’ancre, adieu énergie et liberté qui sont pourtant les seuls ressorts qui font les grands hommes. C’est pourquoi je me suis dit que je voulais rester célibataire, jusqu’à ce que mon travail m’ait assuré un avenir doux et tranquille. Le jeune homme a trop d’indépendance pour qu’il puisse supporter de s’encloîtrer si vite; il se priverait ainsi de bien des jouissances et n’apprécierait pas à leur juste valeur celles que le mariage lui procurerait. Comme on dit que, pour être bon sujet il faut avoir été quelque temps vaurien, de même je crois que pour apprécier le bonheur sédentaire, il faut avoir été vagabond.

J’en viens au sujet de ma dernière lettre; il parait que tu m’as mal compris, car ta réponse m’accorde justement ce que je demandais. 11 me semble que tu as cru que je voulais abandonner entièrement la médecine; jamais cette idée ne m’est venue, et comme je vous l’ai promis, vous aurez un jour un docteur en médecine pour fils. Mais ce qui me rebute serait d’être obligé de pratiquer un jour la médecine comme gagne-pain, et tu m’as donné justement pleine carrière où je désirais l’avoir; c’est-à-dire que tu consens à ce que, une fois médecin, je me voue entièrement aux sciences naturelles, si cette carrière se présente sous un jour plus favorable pour moi, et c’est ce que j’espère. Par exemple, il me faudrait deux ou trois ans pour faire le tour du monde aux frais du gouvernement; je mettrais tous mes sens à contribution pour ne pas laisser échapper une seule observation intéressante, pour faire de belles collections et pour qu’on puisse aussi me ranger au nombre de ceux qui auront reculé les bornes de la science; avec cela mon avenir est assuré; je reviendrais content et disposé à faire tout ce que vous voudrez. Si même j’éprouvais alors plus d’attrait pour la médecine,

AGASSTZ A MUNICH

il serait toujours temps de commencer à pratiquer. Il me semble que ce plan n’a rien que de très plausible. Je te prie d’y penser souvent et d’en parler autant avec papa

qu’avec l’oncle de Lausanne

Je me porte toujours très bien et suis heureux comme un bossu, car j’ai ici tous les moyens et toutes les facilités de m’occuper à gogo de mes études de prédilection. Si tu as cru voir du sombre dans ma lettre du Nouvel an, ce n’était que momentanément, et une suite naturelle des souvenirs que cette journée éveille et des joies dont j’étais alors privé

* M. Agctssiz à son fils Louis.

Orbe, le 21 février 1828.

La dernière lettre que ta mère t’a adressée, mon cher Louis, était la réponse à la tienne qui l’a croisée et qui nous a fait un plaisir parfait, sous le rapport de ta santé et de ton contentement; cependant il manque quelque chose à celui-ci et il serait plus complet, si tu n’avais pas la manie de galoper dans l’avenir. C’est un reproche que je t’ai fait souvent, mon cher ami, et tu te trouverais mieux d’y faire plus attention. Si c’est chez toi maladie incurable, au moins par affection pour tes parents, ne les y fais pas participer; et s’il faut absolument pour ton bonheur que tu brises les glaces des deux pôles pour y trouver des poils de mammouth et que tu sèches ta chemise au soleil des tropiques, attends au moins pour nous en parler que ta malle soit faite et tes passeports signés. Commence par atteindre ton premier but, qui est un diplôme de médecin et de chirurgien; je ne veux plus pour le moment entendre parler d’autre chose et cela suffit. Dis-nous quelque chose de tes amis, de ta vie pri-

vée, de tes besoins (que je suis toujours prêt à satisfaire), de tes plaisirs, de tes sentiments pour nous, mais ne te mets pas hors de notre portée par tes syllogismes philosophiques. Ma philosophie, à moi, est de remplir mes devoirs dans ma sphère et certes j’en ai déjà plus que je ne puis

La Société d’utilité publique vaudoise vient de mettre au jour un projet tout nouveau dans son genre, c’est l’établissement de bibliothèques populaires. Déjà un comité de huit membres, sous la présidence de M. Delessert-Will, et dont j’ai l’honneur de faire partie, vient d’être nommé pour son exécution. Que penses-tu de l’idée? Elle me paraît bien délicate. 11 me semble, à moi, qu’avant de vouloir mordicus faire lire les gens, il faudrait commencer par leur apprendre à lire utilement

* Louis Agassiz à son père.

Munich, le 3 mars 1828.

.... Ce que tu me dis de la Société d’utilité publique vaudoise a fait naître chez moi une foule d’idées que je te communiquerai quand je les aurai un peu mûries; en attendant tu me ferais un sensible plaisir si tu voulais m’écrire: 1° Ce qu’est cette Société? 2° De qui elle est composée ? 3° Quel est son but principal ? 4° Ce que doivent contenir ces bibliothèques populaires et pour quelle classe du peuple elles sont instituées ?

Je crois que. de cette manière, on pourrait faire le plus grand bien à nos gens; c’est pour cela que je désirerais avoir des renseignements détaillés là-dessus et pouvoir y réfléchir. Dis-moi aussi de quelle manière vous pensez établir à peu de frais ces bibliothèques et quelle doit en être l’importance

On 11e peut être plus content que je ne le suis de mon séjour ici; je mène une vie très monotone, mais extrêmement douce, retiré de tout le tumulte des étudiants et les voyant fort peu. Quand mes leçons sont terminées, le soir, nous nous réunissons chez Braun, ou chez moi, avec deux ou trois connaissances plus intimes et nous nous entretenons d’objets scientifiques. Chacun à son tour présente un sujet qu’il développe et qu’on discute ensuite; ce sont des exercices très instructifs. J’ai commencé à donner un cours d’histoire naturelle, c’est-à-dire de zoologie seulement; Braun nous expose la botanique et un des quatre auditeurs nous enseigne à son tour les mathématiques et la physique. Il s’appelle Mahir; c’est un très bon garçon.

Dans deux mois, notre ami Schimper, que nous avons laissé à Heidelberg, viendra nous rejoindre et deviendra alors notre professeur de philosophie. Ainsi, nous formerons une petite Université, nous instruisant réciproquement et apprenant nous-mêmes plus solidement ce que nous sommes chargés de démontrer. Chaque séance dure deux ou trois heures pendant lesquelles le professeur en charge débite sa marchandise, sans qu’il lui soit permis d'avoir un cahier ou un livre pour s’aider. Tu peux penser si de semblables exercices sont utiles pour apprendre à parler en public et d’une manière suivie; ils deviennent même nécessaires pour nous, puisque les quatre nous ne désirerions rien tant que de devenir tôt ou tard professeurs en réalité, après avoir joué au professeur à l’Université.

Ceci m’amène naturellement à t’entretenir de nouveau de mes projets; ta lettre m’a trop bien fait sentir les inquiétudes que je vous ai causées par ma passion pour les voyages pour que je veuille encore vous en parler; mais comme mon but était de me faire par cela un nom qui me donnât une chaire, je veux te faire une autre proposition.

Si, pendant le cours de mes études, je parvenais à me faire connaître par un ouvrage distingué, ne consentiraistu pas alors à me laisser étudier encore un an uniquement les sciences naturelles pour pouvoir accepter une chaire d’histoire naturelle ? J’entends qu’avant tout, comme je l’ai promis, je prendrai, dans le délai voulu, mes degrés de docteur en médecine, ce qui est aussi une condition pour obtenir ce que je désire, du moins en Allemagne; plus tard, M. Chavannes pourrait me faire place. Je pense que tu m’objecteras qu’avant de songer à aller plus loin, je puis remplir la condition convenue; mais permets-moi de te dire que plus on voit distinctement son chemin devant soi, moins on est sujet à s’égarer, à faire des détours, et mieux on peut partager ses journées et ses étapes

* M. Agassi z à son fils Louis.

Orbe, le 25 mars 1828.

Je me suis longuement entretenu avec ton oncle à

ton sujet; il n’a point du tout désapprouvé tes lettres dont je lui ai communiqué le contenu. Seulement il insiste, comme nous, sur la nécessité de prendre un état fixe, absolument nécessaire à ta position financière. Effectivement les sciences naturelles, quelque sublimes et attrayantes qu’elles soient, n’offrent en perspective rien de positif; il est possible, sans doute, qu’elles te fassent un pont d’or; il est possible qu’à leur faveur tu prennes un vol très élevé; mais, nouvel Icare, ne serait-il pas possible aussi qu’une fortune contraire, un discrédit inopiné, que sais-je ? quelque révolution funeste à la philosophie, te fit faire la culbute, et alors tu ne serais pas fâché de trouver dans ta trousse de quoi te procurer du pain. Mettons

AGASSIZ A MUNICH

que tu aies aujourd’hui une répugnance invincible à pratiquer l’art de guérir; d’après les principes énoncés dans tes deux dernières lettres, il est évident que tu n’en aurais pas moins pour toute autre profession qu’il faudrait exercer en vue de gagner de l’argent, et, certes, il est d’ailleurs trop tard pour en choisir une autre. Dans cet état de choses, nous allons d’un mot être d’accord. Que les sciences naturelles soient le ballon dans lequel tu t’apprêtes à voyager dans les hautes régions; mais que la médecine et la chirurgie soient tes parachutes. Je ne crois pas, mon cher Louis, que tu aies rien à objecter à cette manière de voir et de décider la question.

En faisant mon compliment très respectueux à M. le professeur de zoologie, j’ai le plaisir de lui dire que son oncle a été enchanté de cette manière de passer les soirées et qu’il te félicite de tout son cœur d’avoir adopté ce genre de récréation. En voilà assez sur ce chapitre. Je le termine en te souhaitant bien ardemment courage, santé, succès et surtout contentement

Les vacances de Pâques furent consacrées à un petit voyage dont on trouvera le récit dans la lettre suivante. Agassiz, Braun et Schimper l’entreprirent avec deux autres étudiants, qui toutefois les quittèrent avant leur retour.

* Louis Aycissiz à son père.

Munich, le 15 mai 1828.

Quoique mon petit voyage de Pâques m’ait procuré

beaucoup de plaisir, je ne veux pourtant vous le raconter que très brièvement, parce que la plupart des jouissances qu’il m’a procurées se lient si spécialement à mes études

particulières que leur récit détaillé ne pourrait vous paraître qu’ennuyeux. Tu connais mes compagnons de voyage; il ne me reste qu’à te conter nos aventures, qui certes, 11e sont ni celles d’un chevalier errant, ni celles d’un troubadour, et je crois que si ces bonnes gens ressuscitaient à présent et voyaient cinq pèlerins se mettre en route en blouses de Bourguignons, le sac sur le dos et dans la main un filet à prendre les papillons, au lieu de la lance et du bouclier, ils ne pourraient s’empêcher de nous regarder d’un air de pitié du haut de leur grandeur.

Le premier jour nous arrivâmes à Landshut, où était jadis l’Université qui a été transférée depuis deux ans à Munich; nous eûmes le plaisir de trouver, chemin faisant, la plupart des plantes du premier printemps; il faisait un temps magnifique et la nature semblait vouloir favoriser ses prêtres... En route, nous 11e nous arrêtâmes qu’un jour à Ratisbonne, pour visiter les parents de Braun qui nous firent promettre d’aller passer quelques jours chez eux à notre retour.

Ayant appris à notre arrivée à Nuremberg que la fête d’Albert Dürer, qui nous avait en grande partie engagés à faire cette course, n’aurait lieu que huit ou dix jours plus tard, nous nous décidâmes à aller passer ce temps à Erlangeu, siège d’une Université, comme tu le sais. J’ignore si je vous ai déjà écrit que c’est un usage sacré parmi les étudiants d’Allemagne d’exercer l’hospitalité envers tous les fils des Muses qui se visitent d’une Université à l’autre, et qu’on est mal vu, ou plutôt qu’on regarde comme une marque de fierté et de mépris, si l’on n’en fait pas usage. Aussi allâmes-nous dans un des cafés de réunion et nous eûmes bientôt nos billets de logement. Nous passâmes six jours de la manière la plus agréable, faisant tous les jours une excursion botanique. Nous visitâmes aussi les professeurs de botanique et de zoologie

AGASSIZ A MUNICH

que nous connaissions déjà pour les avoir vus à Munich; ils nous reçurent parfaitement bien, surtout le professeur de botanique, M. Koch, qui nous invita à un fort bon dîner et nous donna aussi beaucoup de plantes rares que nous n’avions pas encore; le professeur de zoologie, M. Wagner, eut la complaisance de nous montrer en détail le musée et la bibliothèque.

Enfin arriva le jour désigné [pour célébrer la troisième fête séculaire de Dürer. Tout était arrangé de manière à la rendre très brillante et le temps était des plus favorable. Jamais, je crois, on n’a vu autant de peintres réunis dans le même endroit; il y en avait de toutes les nations, des russes, des italiens, des français, des hollandais, puis tous les élèves de l’Académie des Beaux-Arts de Munich; je crois que quiconque savait peindre une maisonnette s’y était rendu pour payer son tribut à ce grand maître. Tous allèrent en procession sur les lieux où l’on devait élever le monument, et les magistrats de la ville posèrent les premières pierres du piédestal. Ce qui m’a surtout amusé, c’est que, pour cimenter ces pierres, on fit, dans des plats d’argent, un mortier composé de fine porcelaine pilée et de vin de champagne ! Le soir tout fut illuminé; il y eut bals, concerts, théâtre, de sorte qu’il aurait fallu se multiplier pour tout voir. Nous restâmes encore quelques jours à Nuremberg pour visiter les autres curiosités de la ville, surtout ses belles églises et ses fabriques; puis nous nous mîmes en route pour retourner à Ratisbonne

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