CHAPITRE XXI
entouré des splendeurs de la plus riche végétation tropicale. Je vous écris sur le pont de notre steamer, protégé Par une tente contre les rayons brûlants du soleil.
Après l’aimable réception qui m’a été faite par l’empereur a mon arrivée à Rio, on a eu pour moi toutes les attentions possibles, et les témoignages de bienveillance qui m ont été prodigués dans le but de faciliter mes recherches, ont été pour moi, en même temps, une marque évidente de sympathie que l’on a voulu donner aux Etats- L uis. D’abord, l’empereur m’a choisi pour compagnon un Brésilien extrêmement intelligent et cultivé, que j aurais préféré à tout autre, si j’avais été consulté. Ensuite, depuis six mois que nous voyageons, je n’ai pas eu à dépenser un seul dollar, si ce n’est pour mon confort personnel et pour mes collections. Le gouvernement a bien voulu se charger de tous les frais de transport de nos personnes, de nos bagages et de nos collections. Mais ce n’est pas tout; quand nous arrivâmes à Para, la Compagnie des steamers brésiliens mit un de ses navires à ma disposition, afin que je pusse m’arrêter en chemin où bon me semblerait et y rester aussi longtemps que je le voudrais, au lieu de suivre l’itinéraire habituel du voyage. De cette façon, j’ai remonté l’Amazone jusqu’à Manaos, et depuis là, prenant le steamer régulier, j’ai atteint la frontière du Pérou. Je me suis arrêté longtemps à Manaos et à Ega, d’où j’ai organisé des expéditions pour explorer le Javary, le Jutay, l’Iça, etc. A mon retour d’une de ces expéditions à Manaos, au confluent du Rio Negro et de l’Amazone, j’ai trouvé Ylbicuy qui m’attendait avec l’ordre du ministre des Travaux publics, de se tenir à ma disposition pour le reste de mon séjour dans la région de l'Amazone.
L'ibicuy est un joli petit steamer de guerre de la force de cent-vingt chevaux et portant six canons de trentedeux. A bord de ce bâtiment et en compagnie du prési-
AGASSIZ. VOYAGE AU BRÉSIL
dent de la province, j’ai déjà exploré ce réseau extraordinaire d’anastomoses de rivières et de lacs qui s’étend entre le Madeira et l’Amazone jusqu’à la rivière Tapajos, et maintenant je remonte le Rio Negro dans l’intention d’atteindre le confluent du Rio Branco avec le Rio Negro.
Le fait que le gouvernement brésilien peut et veut bien offrir de telles facilités pour le plus grand bien de la science, et cela en temps de guerre, lorsqu’il doit faire appel à toutes les forces de la nation pour mettre lin à la barbarie du Paraguay, est une preuve extrêmement significative des tendances qui dirigent l’administration. Il n’y a pas de doute que l’empereur 11e soit l’âme de tout cela. Cette générosité m’a permis de consacrer tous les moyens dont je dispose à réunir des collections, et il va sans dire que le résultat de mes recherches a été proportionné aux facilités dont j’ai joui.
Jusqu’ici le nombre total des poissons connus de l’Amazone s’élevait un peu au-dessus de cent, en comptant tout ce qui peut s’en trouver au Jardin des plantes, au Musée britannique, aux Musées de Munich, de Berlin, de Vienne et autres, tandis que j’en ai recueilli et conservé en parfait état quatorze cent quarante-deux espèces, et que j’en trouverai peut-être encore quelques centaines avant de rentrer à Para. J’ai suffisamment de doubles pour pouvoir rendre tous les autres musées tributaires du nôtre en ce qui concerne les animaux d’eau douce du Brésil. Cela paraîtra sans doute peu important à un homme d’État, mais ceci donne, j’en suis persuadé, la mesure des ressources du Brésil et du parti qu’on en pourra tirer dans l’avenir. Le bassin de l’Amazone, avec son climat tropical adouci par l’humidité, est un autre Mississipi. Il y a là de quoi faire le bonheur de cent millions de créatures humaines.
Pour toujours votre ami dévoué