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CHAPITRE XXI

Après seize mois de courses incessantes, d’impressions toujours nouvelles, et d’un travail ininterrompu, le repos fut très salutaire à Agassiz. Nous terminons le récit de ce magnifique voyage comme nous l’avons commencé, par une lettre d’Agassiz à sa mère.

* Louis Agassiz à sa mère.

En mer, le 7 juillet 1866.

Ma chère et bonne mère,

Lorsque tu recevras cette lettre, nous serons, j’espère, arrivés à Nahant, où nos enfants et petits-enfants nous attendent. Demain, nous devons toucher pour quelques heures à Pernambouc, d’où les vapeurs français te porteront ces lignes.

Je quitte le Brésil avec beaucoup de regret; j’y ai passé près de quinze mois, jouissant sans interruption des beautés de cette incomparable nature tropicale, apprenant beaucoup de choses qui ont étendu le cercle de mes idées sur les êtres organisés, aussi bien que sur la structure de la terre. J’ai retrouvé des traces de glaciers sous ce ciel brûlant, preuve que notre globe a subi des changements de température encore plus considérables que les glacialistes les plus avancés n’osaient l’entrevoir. Qu’on s’imagine, en effet, si on le peut, des glaces flottantes sous l’équateur, comme aujourd’hui sur les côtes du Groenland et l’on aura probablement une idée approximative de l’aspect de l’océan Atlantique à cette époque.

Mais c’est surtout dans le bassin de l’Amazone que mes recherches ont été couronnées du succès le plus inattendu. Spix et Martius, sur le voyage desquels j’ai écrit, comme tu te le rappelles sans doute, mon premier ouvrage sur les poissons, en avaient rapporté une cinquantaine

AGASSIZ. VOYAGE AU BRÉSIL

d’espèces et le total de celles que l’on connaît aujourd’hui en additionnant le résultat de tous les voyageurs qui les ont suivis, n’atteint pas deux cents; aussi espérais-je à peine ajouter une centaine d’espèces à ce nombre, même en m’appliquant d’une manière spéciale à la recherche des poissons. Tu dois comprendre ma surprise, lorsque j’obtins rapidement cinq à six cents espèces et en définitive, quand je quittai Para, j’en emportais près de deux mille, c’est-à-dire dix fois plus qu’on n’en connaissait avant que j’entreprisse mon voyage. Une grande partie de ce succès revient au gouvernement brésilien qui m’a fourni pour mon travail des facilités tout a lait

inusitées C’est à l’empereur que je dois avant tout la

plus vive reconnaissance. Sa bienveillance pour moi a été sans bornes. Il a poussé l’obligeance jusqu’à me faire une très belle collection de poissons de la province de Rio Grande du Sud, pendant le séjour qu’il a fait à l’armée l’été dernier. Cette collection ferait honneur à un naturaliste de profession

Adieu, ma bonne mère, je t’embrasse de tout mon cœur,

ton Louis1.

1 Le passage suivant cl’une lettre adressée du Rio Negro au traducteur de cette biographie, rend un hommage bien mérité au dévouement de Mme Agassiz pendant ce voyage. On comprendra les sentiments qui ont engagé celle-ci à ne pas la faire figurer dans son ouvrage.

« Sur le Rio Negro, le 27 décembre 186Ô.

« .... Tu sais que ma femme m’accompagne; le courage qu’elle a « montré en toute occasion ainsi que la facilité avec laquelle elle « s’est soumise aux exigences de la situation, lui ont permis de « m’accompagner partout, jusqu’aux frontières incultes du Pérou et « au milieu des campements des Indiens les moins civilisés. Dans « toutes ces excursions, elle m’a rendu les services les plus signalés. « Trop occupé de mes collections et de la direction de tout mon « monde, j’ai à peine le temps de prendre quelques notes sur les « objets scientifiques dont je m’occupe, et sans elle je n’aurais que « mes souvenirs pour raconter mon voyage; mais elle prend tous les « jours des notes étendues qui nous seront de la plus grande utilité « au retour.... »

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