‹ Louis AgassizChapitre 32 sur 387 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

qu’il préparait un ouvrage complet sur tous les poissons connus; il fait un appel à tous les naturalistes qui s’occupent d’ichthyologie, les priant de lui envoyer les poissons des contrées qu’ils habitent; il mentionne les personnes qui lui ont déjà fait des envois, promettant des doubles du musée de Paris à celles qui voudront bien lui en faire encore; il mentionne les contrées d’où il a déjà reçu des poissons et témoigne ses regrets de ne pas posséder ceux de Bavière. Comme j’ai toutes les espèces qui s’y trouvent et plusieurs exemplaires de chacune (j’en ai découvert une dizaine qu’on n’y avait pas encore remarquées et, outre cela, une espèce tout à fait nouvelle, c’està-dire qui n’a encore été décrite par personne et que j’ai nommée Cyprinas uranoscopus , à cause de la position des yeux qui sont au-dessus de la tête, au lieu d’être sur les côtés; ce poisson ressemble du reste beaucoup au goujon. J’ai pensé que je ne pourrais pas mieux me lancer dans le monde savant, qu’en lui envoyant quelques-uns de mes poissons avec les observations que j’ai faites sur leur histoire naturelle, et par la même occasion, je voudrais y joindre les espèces suisses qui sont rares et que tu peux me fournir; ainsi, n’y manque pas

* Auguste Agassiz à son frère Louis.

Neuchâtel, le 25 août 1828.

.... J’ai reçu en son temps ta bonne lettre du 27 juillet, qui m’a infiniment réjoui, puisque tous les mystères qu’elle renferme n’ont pas tardé à nous être dévoilés par le Dr Schinz, assistant à Lausanne à la réunion de la Société helvétique d’histoire naturelle, où il a vu papa et notre oncle le docteur, auxquels il a fait les éloges les plus pompeux de leur fils et neveu, en leur faisant part

AGASSIZ A MUNICH

de ce qui t’occupait essentiellement aujourd’hui. Je t’en fais mon compliment, mon bon frère; mais je t’avoue que, de nous tous, c’est moi qui en ai été le moins surpris, puisque mes pressentiments pour toi s’étendent plus loin que tout cela et que j’espère bientôt les voir se réaliser. Je te parle, mon bon ami, dans toute la franchise de mon cœur, et je puis t’annoncer d’une manière bien positive que les antagonistes les plus prononcés de ton histoire naturelle commencent à se mettre de ton bord. De ce nombre est notre oncle d’ici, qui ne parle plus de toi qu’avec enthousiasme : c’est tout dire. Je lui ai donné à lire ta dernière lettre, et depuis il m’a demandé au moins dix fois si je n’oubliais point de te faire l’envoi que tu me demandais, ajoutant que je ne devais plus tarder.

Effectivement, j’ai attendu jusqu’au dernier moment de te répondre, parce que je n’ai pas encore réussi à te procurer les poissons en question et que j’espérais toujours pouvoir remplir ta commission. Je m’en suis occupé avec tout l’intérêt et le zèle dont je suis capable, mais bien en vain, et on dirait, à cet égard, que le diable s’en est mêlé. La saison des bondelles est passée depuis deux mois et l’on n’en voit plus dès lors; je suis sûr qu’on n’a pas mangé non plus, dans toute la ville, une seule truite depuis six semaines. J’ai été constamment sur les talons de tous les pécheurs des environs, en leur promettant de leur payer le double, le triple même, de la valeur des poissons dont j’avais besoin; mais tous me répondaient qu’on ne prenait plus rien du tout sauf du brochet. J’ai été à Cudrefin pour les perce-pierres1 et je n’ai rien trouvé. Rodolphe 2 a été barboter, tous les jours aussi, dans le ruisseau et n’a rien découvert non plus. J’ai été à la Sauge, point

1 Petite espèce de lamproie.

2 Treyvaud, vieux batelier très expérimenté.

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